QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?La clôture de Chesterton : comprendre pourquoi elle est là avant de la supprimer
Qu'est-ce qu'une société juste ?La tradition

La clôture de Chesterton : comprendre pourquoi elle est là avant de la supprimer

La clôture de Chesterton

G. K. Chesterton 1874 · 1936Avant de supprimer une clôture dont on ne voit pas l'utilité, il faut comprendre pourquoi on l'a mise là.
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Ce qu'il soutient

Celui qui ne voit pas l'utilité d'une institution n'a pas le droit de la supprimer. Qu'il aille chercher pourquoi elle est là : s'il le comprend, il pourra la détruire à bon droit.

Pourquoi

Quelqu'un a mis cette clôture là pour une raison, et tant qu'on ne la connaît pas, on ne peut pas juger si c'était raisonnable.

En bref

« La clôture de Chesterton : comprendre pourquoi elle est là avant de la supprimer » est un argument de G. K. Chesterton (The Thing, « The Drift from Domesticity » (1929), 1929) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : la tradition). Sa thèse : Celui qui ne voit pas l'utilité d'une institution n'a pas le droit de la supprimer. Qu'il aille chercher pourquoi elle est là : s'il le comprend, il pourra la détruire à bon droit. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

The Thing, « The Drift from Domesticity » (1929)
Valide avec une prémisse implicite

Un réformateur arrive devant une clôture ou une barrière en travers d'une route. Il dit : « Je ne vois pas à quoi ça sert, supprimons-la. » Chesterton répond que le réformateur avisé doit lui dire : « Si tu n'en vois pas l'utilité, je ne te laisserai certainement pas la supprimer. Va réfléchir. Puis, quand tu pourras revenir me dire que tu en vois l'utilité, je te permettrai peut-être de la détruire. » Ce n'est pas un refus de réformer. Chesterton dit que celui qui connaît l'origine d'une institution et le but qu'elle servait peut très bien conclure que ce but était mauvais, ou ne l'est plus, ou n'est plus rempli. Il demande seulement de comprendre avant de détruire.

P1Une clôture n'a pas poussé là toute seule. Elle n'a pas été posée par des somnambules, et il est très improbable que des fous échappés l'aient mise là. Quelqu'un avait une raison de penser que ce serait bien pour quelqu'un.
P2Tant qu'on ne sait pas quelle était cette raison, on ne peut pas juger si elle était raisonnable.
P3Quand une chose faite par des êtres humains comme nous nous paraît absurde et mystérieuse, il est très probable que nous avons oublié tout un aspect de la question.
P4On n'a pas le droit de détruire une institution avant de l'avoir vue comme une institution historique : si l'on sait comment elle est née et à quoi elle devait servir, on peut dire que ces buts étaient mauvais, ou le sont devenus, ou ne sont plus remplis.
P5 · prémisse impliciteNe pas voir l'utilité d'une institution revient, le plus souvent, à ne pas connaître sa raison d'être.
Donc celui qui ne voit pas l'utilité d'une institution n'a pas le droit de la supprimer. Qu'il aille chercher pourquoi elle est là : s'il le comprend, il pourra la détruire à bon droit.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où l'on ne voit pas l'utilité d'une clôture alors qu'on connaît très bien sa raison d'être (elle gardait des moutons qu'il n'y a plus) : on peut alors juger, et la supprimer sans manquer à la règle.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P5. Une institution a une raison d'être (P1). Tant qu'on l'ignore, on ne peut pas juger si cette raison était bonne (P2). Pour supprimer à bon droit, il faut pouvoir juger (P4). Et celui qui ne voit pas l'utilité d'une institution n'en connaît généralement pas la raison (P5). Les objections attaquent surtout P3 et P5 : la raison peut être mauvaise, et ne pas la trouver ne prouve pas qu'elle soit bonne.
Analogie. Avant de couper un fil dans un appareil que l'on n'a pas fabriqué, on cherche à quoi il sert. Personne ne dit que tous les fils sont utiles, mais couper un fil au hasard est un risque que l'on évite en regardant d'abord.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Mary Wollstonecraft 1790 · attaque la prémisse 3

Respecter une coutume parce qu'elle est ancienne, c'est révérer « la rouille de l'antiquité ». Des coutumes contre nature ont été fixées par l'ignorance et l'intérêt mal compris, et on les appelle ensuite le fruit sage de l'expérience. Quand le lierre détruit le tronc qui le porte, qui ne l'arracherait pas ?

Chesterton répond
G. K. Chesterton 1929 · Chesterton, dans le même texte
Chesterton ne dit pas qu'il ne faut jamais détruire. Il dit que, si l'on sait comment une institution est née et à quoi elle devait servir, on peut très bien conclure que ces buts étaient mauvais, ou le sont devenus, ou ne sont plus remplis. Ce qu'il condamne, c'est de détruire en regardant l'institution comme une monstruosité sans sens.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Chesterton n'a pas pu répondre à Wollstonecraft, qui visait Burke et écrivait avant lui. Mais le passage cité répond à l'objection générale : la règle ne protège pas une coutume injuste, elle demande de la comprendre avant de la condamner. Wollstonecraft dirait que la raison de bien des coutumes (la domination) est déjà évidente.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : accord partiel. Les deux camps admettent qu'on peut supprimer une institution dont on connaît la raison et qui est mauvaise. Le désaccord porte sur la fréquence : combien de coutumes ont des raisons cachées, et combien ne sont que de l'habitude ou de l'intérêt ?
John Stuart Mill 1859 · attaque la prémisse 5

« Le despotisme de la coutume est partout l'obstacle constant au progrès de l'humanité », en lutte sans cesse avec l'esprit qui cherche mieux que l'habituel. Appliqué à la clôture (notre application, Mill ne parle pas de Chesterton) : exiger de chaque réformateur qu'il comprenne d'abord la raison des coutumes, c'est donner à la coutume un avantage qu'elle n'a pas gagné.

un défenseur répond
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Chesterton dans ses textes.
Friedrich Hayek défenseur de l'argument · 1945
Hayek écrit que nos pratiques et nos institutions se sont construites sur des habitudes et des institutions qui avaient réussi dans leur domaine et qui sont devenues le fondement de la civilisation. Notre lecture : ce qui a duré a passé une épreuve, que le réformateur ne voit pas forcément.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Chesterton n'a pas répondu à Mill, qui écrit soixante-dix ans avant. Mill vise les cultures où la coutume étouffe toute initiative, comme la Chine qu'il cite ; Chesterton ne défend pas de telles sociétés, il demande une méthode pour juger chaque cas.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : point ouvert. Chacun accepte la moitié de la thèse de l'autre : Mill admet que les coutumes peuvent porter de bons usages, Chesterton que certaines doivent tomber. Ils se séparent sur la charge de la preuve : à celui qui garde ou à celui qui change ?
Nick Bostrom et Toby Ord 2006 · attaque la conclusion

Bostrom et Ord soutiennent que bien des jugements contre un changement viennent d'un biais du statu quo : une préférence injustifiée pour l'état actuel des choses. Leur « test de renversement » : si l'on juge mauvais d'augmenter une grandeur (par exemple l'intelligence humaine), demandons s'il serait bon de la diminuer. Si l'on juge mauvais les deux changements, c'est à nous d'expliquer pourquoi le point actuel serait justement le meilleur ; sans explication, on soupçonne le biais.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 2006, après sa mort (1936).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Chesterton est mort soixante-dix ans avant cet article. Le test vise des grandeurs que l'on peut augmenter ou diminuer, pas une clôture que l'on garde ou que l'on enlève. Un défenseur de Chesterton dirait aussi que sa règle n'est pas une préférence aveugle pour le statu quo : elle demande de chercher la raison, comme le test demande d'expliquer pourquoi l'état actuel serait le meilleur.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : point ouvert. On discute si la clôture de Chesterton est une règle de prudence rationnelle ou un exemple de biais du statu quo.