QuestionsQu'est-ce que le bonheur ?Sans limite fixée par la société, le désir n'a pas de fin : c'est l'anomie
Qu'est-ce que le bonheur ?Une affaire de société

Sans limite fixée par la société, le désir n'a pas de fin : c'est l'anomie

L'anomie de Durkheim

Émile Durkheim 1858 · 1917On ne peut pas être heureux sans limites : seule la société peut fixer la mesure de nos désirs.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Le bonheur dépend du pouvoir régulateur de la société. Quand il se défait, même vers plus d'aisance, les désirs n'ont plus de borne, on souffre et on se tue plus facilement.

Pourquoi

On n'est heureux que si ses désirs sont à la mesure de ses moyens, et l'individu seul n'a rien pour fixer cette mesure.

En bref

« Sans limite fixée par la société, le désir n'a pas de fin : c'est l'anomie » est un argument d'Émile Durkheim (Le Suicide, livre II, ch. V (1897), 1897) sur la question « Qu'est-ce que le bonheur ? » (réponse : une affaire de société). Sa thèse : Le bonheur dépend du pouvoir régulateur de la société. Quand il se défait, même vers plus d'aisance, les désirs n'ont plus de borne, on souffre et on se tue plus facilement. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Le Suicide, livre II, ch. V (1897)
Valide avec une prémisse implicite

Durkheim se demande pourquoi des sociétés riches et en plein essor ont plus de suicides, et pas moins. Il écarte la misère : en Irlande ou en Calabre, où l'on vit durement, on se tue peu ; et lors des crises de prospérité, les suicides montent comme lors des désastres. Il voit une autre cause. Un animal est satisfait quand son corps est comblé. L'homme n'a pas de limite de ce genre : ses désirs sont sans fond. Il faut donc qu'une autorité morale extérieure lui dise « jusque-là, et pas plus loin », et seule la société peut jouer ce rôle. Quand elle se défait, le désir déborde : Durkheim appelle ce dérèglement l'anomie.

P1Un être vivant ne peut être heureux, ni même vivre, que si ses besoins sont suffisamment en rapport avec ses moyens. Sinon ils sont sans cesse froissés et font souffrir.
P2Chez l'animal, le corps fixe cette limite. Chez l'homme, rien dans le corps ni dans l'esprit ne marque un terme aux désirs qui dépassent le nécessaire. Laissée à elle-même, notre sensibilité est un abîme sans fond.
P3La seule autorité qui puisse fixer une limite aux désirs des hommes est la société : c'est le seul pouvoir moral supérieur à l'individu et que celui-ci accepte.
P4 · prémisse implicitePour que les besoins soient proportionnés aux moyens, il faut une limite, qui vient soit de l'individu, soit d'une autorité extérieure à lui.
P5Les faits vont dans ce sens. Les crises économiques font monter les suicides, mais pas parce qu'elles appauvrissent : les crises de prospérité agissent de la même façon. C'est la rupture de l'ordre collectif qui compte.
Donc le bonheur dépend du pouvoir régulateur de la société. Quand il se défait, même vers plus d'aisance, les désirs n'ont plus de borne, on souffre et on se tue plus facilement.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où l'on est heureux, où les besoins sont à la mesure des moyens, et où la limite ne vient ni de l'individu ni de la société : par exemple d'un hasard, d'une habitude ou d'une autorité religieuse indépendante.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P4. Pour être heureux, il faut des besoins à la mesure des moyens (P1), donc une limite. Elle ne vient pas de l'individu (P2). Elle vient donc d'une autorité extérieure (P4), et seule la société peut jouer ce rôle (P3). La partie « les suicides montent quand la société se dérègle » repose sur le fait observé P5. Les objections visent P2 (le sage peut se limiter lui-même) et P5 (les chiffres de suicide disent-ils bien ce que Durkheim y lit ?).
Analogie. Un joueur qui court après une ligne d'arrivée qui recule à chaque pas ne se sent jamais arrivé : il se fatigue et se décourage. Durkheim pense que sans règle collective qui dit où est l'arrivée, nos désirs ressemblent à cette course.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Épicure 300 av. J.-C. · attaque la prémisse 2

Les désirs naturels et nécessaires se satisfont aisément : ce qui est naturel est facile à obtenir, seuls les désirs vains sont difficiles à satisfaire. L'individu peut donc se fixer une limite à lui seul, en triant ses désirs par la raison. Rien n'oblige à une autorité extérieure.

Durkheim répond
voir l'argument
Émile Durkheim 1897 · Durkheim, à propos du même problème
Durkheim écrit que ni dans la constitution organique ni dans la constitution psychologique de l'homme on ne trouve rien qui marque un terme à ses penchants. Et il ajoute que les hommes ne limiteront leurs désirs que devant une règle qu'ils jugent juste, une loi de justice qu'ils ne sauraient se dicter à eux-mêmes.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Épicure et Durkheim ne parlent pas des mêmes êtres. Épicure s'adresse au sage qui a réfléchi, Durkheim aux hommes dans leur ensemble. Durkheim répond en général, sans nommer Épicure : le texte cité ne contient pas de réponse à la distinction épicurienne des désirs.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : point ouvert. On discute si la maîtrise de soi s'apprend seule ou ne se tient que par les normes d'une communauté. Les deux ont des défenseurs.
R
Robert K. Merton 1938 · attaque la prémisse 3

Merton reprend le mot « anomie » mais en change le sens. Pour lui, le mal ne vient pas d'une société qui ne règle plus les désirs. Il vient d'une société qui, au contraire, fixe à tous le même but (la réussite, surtout matérielle) sans donner à tous les moyens légitimes d'y arriver. C'est donc la structure même de la société qui produit la tension, pas son absence.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1938, après sa mort (1917).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Durkheim est mort plus de vingt ans avant Merton et n'a pas pu répondre. Un défenseur de Durkheim noterait que Merton s'accorde sur le point central : le malheur a une cause sociale, et c'est la société, pas l'individu seul, qui fixe les buts et les limites.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : désaccord ouvert sur la nature de l'anomie (absence de règle chez Durkheim, écart entre buts et moyens chez Merton). Les deux versions restent utilisées en sociologie.
J
Jack D. Douglas 1967 · attaque la prémisse 5

Les chiffres officiels de suicide sont le résultat de décisions : médecins, policiers, familles décident si une mort est un suicide, et ils le font différemment selon les lieux et les religions. Des taux plus bas peuvent refléter des morts mieux cachées, pas moins de suicides. Les corrélations de Durkheim sont donc moins solides qu'il ne l'a cru.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1967, après sa mort (1917).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Durkheim, mort cinquante ans avant, se méfiait déjà d'une partie des statistiques : il juge inutilisables les « motifs » de suicide relevés par l'administration, mais se fie aux taux eux-mêmes. L'argument de Douglas va plus loin. Il dit que les chiffres reflètent les interprétations, pas des faits bruts. Cela touche la méthode de Durkheim sans la réfuter.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : la critique est largement acceptée en partie ; beaucoup de chercheurs continuent pourtant à utiliser les grandes tendances des taux de suicide, en les lisant avec prudence.