QuestionsQu'est-ce que l'amour ?Nous désirons à travers un autre : le désir « spontané » est un mensonge romantique
Qu'est-ce que l'amour ?Une illusion utile

Nous désirons à travers un autre : le désir « spontané » est un mensonge romantique

Le désir mimétique ; le désir triangulaire ; le médiateur du désir

René Girard 1923 · 2015Critique littéraire et anthropologue : nous désirons à travers un modèle, et la rivalité qui en naît est au cœur des conflits humains.
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Ce qu'il soutient

La passion amoureuse repose en partie sur une illusion : on croit aimer l'autre pour lui-même, alors qu'on désire à travers un modèle ou un rival.

Pourquoi

Le héros croit désirer pour lui-même, mais son élan va vers un modèle dont il imite le désir.

La même idée à travers l'histoire
Stendhal (Henri Beyle)1822Dans De l'amour, Stendhal décrit un amour « de vanité », où l'on veut une femme parce qu'elle est enviée des autres. Girard fait de ce cas une règle du désir, en lisant Stendhal comme un romancier qui dévoile ce mécanisme. (La « cristallisation » de Stendhal est un autre argument du site.)
René Girard1961Girard lit Cervantès, Stendhal, Flaubert, Dostoïevski et Proust côte à côte et y voit une même structure : un sujet, un objet, et un médiateur dont le sujet imite le désir.
En bref

« Nous désirons à travers un autre : le désir « spontané » est un mensonge romantique » est un argument de René Girard (Mensonge romantique et vérité romanesque (1961), 1961) sur la question « Qu'est-ce que l'amour ? » (réponse : une illusion utile). Sa thèse : La passion amoureuse repose en partie sur une illusion : on croit aimer l'autre pour lui-même, alors qu'on désire à travers un modèle ou un rival. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3, P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Mensonge romantique et vérité romanesque (1961)
Valide avec une prémisse implicite

Quand on tombe amoureux, on a l'impression que le désir vient de nous seuls : cette personne est désirable, voilà tout. René Girard, en lisant de grands romans, soutient le contraire. Le héros romantique croit que son désir est spontané, mais les romanciers, eux, montrent un « médiateur » : un modèle, souvent un rival, dont le héros imite le désir sans le savoir. Don Quichotte veut être chevalier parce qu'Amadis l'était ; l'amoureux jaloux désire la femme parce qu'un autre la désire. L'objet est un prétexte, et l'élan va vers le médiateur. Si Girard a raison, une part de la passion amoureuse repose sur une illusion : on croit aimer une personne pour elle-même, alors qu'on suit le regard d'un autre. Il s'agit d'une thèse tirée de la lecture de romans, que ses défenseurs étendent à la vie réelle et que ses critiques jugent trop générale. Le livre est sous droits : nous citons de courts passages de la traduction anglaise (1965), vérifiés.

P1Le héros romantique croit que son désir est spontané : il pense désirer l'objet pour la valeur que celui-ci a en lui-même, et se vit comme source de son désir.
P2Les grands romanciers montrent le contraire : le désir passe par un médiateur. L'élan vers l'objet est, au fond, un élan vers le médiateur, dont le héros veut posséder l'être ou le prestige.
P3 · prémisse impliciteSi le désir va vers le médiateur autant que vers l'objet, alors la valeur que l'amoureux croit voir dans l'être aimé vient en partie du regard d'un tiers, et non de la personne aimée.
P4 · prémisse impliciteCroire que son désir est spontané alors que la valeur de l'objet vient d'un tiers, c'est être dans l'illusion sur la cause de son désir.
Donc la passion amoureuse repose en partie sur une illusion : on croit aimer l'autre pour lui-même, alors qu'on désire à travers un modèle ou un rival.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3 et P4, on peut admettre que nous imitons des modèles (P2) tout en gardant un amour fondé sur les qualités réelles de la personne : le modèle nous a seulement fait remarquer ce qui était déjà là. P1 et P2 restent vraies et la conclusion, fausse.
L'argument est valide avec P3 et P4. P1 décrit la croyance du héros ; P2 dit que, d'après les romans, le désir passe par un médiateur ; P3 en tire que la valeur vue dans l'objet vient d'un tiers ; P4 dit que croire le contraire est une illusion. Les débats portent sur P2 (tout désir passe-t-il par un modèle, ou seulement certains ?) et sur la portée du mot « illusion » : l'être aimé peut très bien avoir de la valeur, même si c'est un autre qui nous l'a fait voir.
Analogie. Dans un magasin, un vêtement banal devient irrésistible quand on voit que tout le monde le veut. On croit qu'il nous plaît pour lui-même ; mais si la mode change, le désir disparaît. Girard dit que l'amour romantique fonctionne parfois de la même façon.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Arthur Schopenhauer 1844 · attaque la prémisse 2

Schopenhauer explique le choix amoureux autrement : c'est l'instinct de l'espèce qui pousse deux personnes l'une vers l'autre, selon des traits qui favorisent des enfants viables. Le désir amoureux a donc une cause biologique directe, qui n'a besoin ni de rival ni de modèle.

un défenseur répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1844, après sa mort (2015).
J
Jean-Michel Oughourlian défenseur de l'argument · 1982
Le psychiatre Jean-Michel Oughourlian, proche collaborateur de Girard, prolonge la théorie dans Un mime nommé désir : le besoin animal est biologique, mais le désir humain, à la différence du besoin, est imitatif. L'instinct fournit des besoins ; le mimétisme décide de ce que, parmi d'autres, on désire.
Le débat continue (notre résumé) Les deux explications ne sont pas forcément incompatibles : l'une parle de ce qui nous attire en gros (l'espèce), l'autre de ce qui nous fait choisir telle personne plutôt qu'une autre. Nous n'avons pas de texte de Girard qui discute Schopenhauer à ce sujet précis.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert : la psychologie de l'attirance (biologie, imitation, culture) n'a pas tranché la part de chaque cause. Le désaccord de fond porte sur la place de l'imitation par rapport aux instincts (notre résumé).
E
Eve Kosofsky Sedgwick 1985 · attaque la prémisse 2

Dans Between Men, Sedgwick reprend à Girard le triangle amoureux, mais montre qu'il n'est pas neutre : dans les romans qu'elle étudie, le lien entre les deux rivaux est aussi fort que leur lien à la femme, parfois plus, et le triangle suppose une inégalité entre les sexes que Girard ne questionne pas. Sa règle générale du désir est donc plus liée à un type de société et de romans qu'il ne le dit.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Girard dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Sedgwick ne rejette pas l'idée que le désir passe par un tiers : elle la garde et la déplace, en montrant qu'elle dépend du genre et du pouvoir. Nous n'avons pas trouvé de réponse directe de Girard.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert : le triangle girardien décrit-il le désir humain en général, ou une forme historique de désir et de roman ? Les héritiers de Girard et ses critiques ne sont pas d'accord (notre résumé).
Objection anticipée par Montaigne 1580 · attaque la prémisse 1

Montaigne décrit, à propos de son amitié avec La Boétie, un attachement qui ne s'explique par aucun modèle ni aucun intérêt : « parce que c'était lui, parce que c'était moi ». S'il existe des liens où l'on aime l'autre sans passer par un tiers, la règle de Girard n'est pas universelle.

sans réponse
voir l'argument
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Girard dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Girard ne discute pas Montaigne. Mais il n'exclut pas tout amour sans rivalité : à la fin de son livre, il décrit une « conversion » romanesque, où le héros reconnaît le mensonge de son orgueil et de son désir imité. Pour lui, un amour libre du modèle vient après avoir démonté l'illusion, non avant. On peut aussi noter que Montaigne parle d'amitié, pas de passion amoureuse.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : existe-t-il un amour sans médiateur qui serait naturel, ou n'existe-t-il qu'un amour qui a surmonté la rivalité ? Les deux camps lisent la même amitié ou le même amour de façons opposées (notre résumé).