QuestionsQu'est-ce que l'amour ?« Parce que c'était lui, parce que c'était moi »
Qu'est-ce que l'amour ?Retrouver sa moitié

« Parce que c'était lui, parce que c'était moi »

L'amitié de Montaigne et de La Boétie ; « parce que c'était lui, parce que c'était moi »

Michel de Montaigne 1533 · 1592« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage » : nos mœurs ne sont pas la mesure de tout.
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Ce qu'il soutient

L'amitié parfaite fait de deux personnes une seule âme : chacun aime l'autre pour lui-même, sans raison qu'on puisse donner.

Pourquoi

Aucune qualité de l'ami n'explique cet amour : seul le lien avec lui-même le justifie, « parce que c'était lui ».

La même idée à travers l'histoire
Aristote330 av. J.-C.Pour Aristote, l'ami est « un autre soi-même », et l'amitié parfaite unit deux hommes bons. Mais il fonde cette amitié sur la vertu des deux amis : l'ami est aimé pour ce qu'il est de bon.
Aristophane385 av. J.-C.Aristophane voit aussi dans l'amour la fusion de deux êtres en un seul, mais comme un mythe sur l'origine du désir amoureux.
Michel de Montaigne1580Montaigne distingue avec soin l'amitié de l'amour pour une femme : celui-ci est plus vif, mais « feu de fièvre » inconstant, alors que l'amitié est une chaleur égale et constante. Son argument porte sur l'amitié parfaite, mais la question qu'il pose (peut-on dire pourquoi on aime ?) vaut pour tout amour.
En bref

« « Parce que c'était lui, parce que c'était moi » » est un argument de Michel de Montaigne (Essais, I, 28 « De l'amitié » (1580), 1580) sur la question « Qu'est-ce que l'amour ? » (réponse : retrouver sa moitié). Sa thèse : L'amitié parfaite fait de deux personnes une seule âme : chacun aime l'autre pour lui-même, sans raison qu'on puisse donner. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 2 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Essais, I, 28 « De l'amitié » (1580)
Valide avec une prémisse implicite

Montaigne a perdu son ami Étienne de La Boétie en 1563, après quatre ans d'amitié. Plus tard, il écrit ce qu'était cette amitié. Il ne parle pas d'amour pour une femme, qu'il juge plus ardent mais inconstant : il parle de l'amitié parfaite, où deux âmes se mêlent au point de ne plus retrouver la couture qui les joignait. Et si on lui demande pourquoi il aimait son ami, il répond qu'il ne peut le dire autrement que par : « parce que c'était lui, parce que c'était moi ». Aucune qualité de l'autre n'explique cet amour. Cette réponse est devenue célèbre parce qu'elle défend une idée simple : on n'aime pas une personne pour ses raisons, on l'aime elle. Ce texte parle d'amitié ; nous le plaçons ici parce que la question que pose Montaigne (peut-on dire pourquoi on aime ?) vaut pour tout amour.

P1Dans l'amitié parfaite, deux âmes se mêlent et se confondent l'une dans l'autre, d'un mélange si complet qu'on ne retrouve plus la couture qui les a jointes.
P2Si l'on me presse de dire pourquoi j'aimais mon ami, je ne peux répondre que : parce que c'était lui, parce que c'était moi. Aucune raison que je puisse donner ne rend compte de cet amour.
P3Cette union dépasse tout ce que je peux en dire : une force inexplicable, que Montaigne appelle fatale, l'a rendue possible. Nous nous cherchions avant de nous être vus.
P4 · prémisse impliciteUn lien que ni les qualités de l'autre ni aucune autre raison n'expliquent est un lien avec la personne elle-même, et non avec ce qu'elle a.
Donc l'amitié parfaite fait de deux personnes une seule âme : chacun aime l'autre pour lui-même, sans raison qu'on puisse donner.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où l'union est totale, où aucune raison n'est donnée et où une force inexplicable agit, sans que l'autre soit aimé pour lui-même : la raison pourrait exister sans être connue. P4 refuse cette possibilité.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P4. P1 à P3 décrivent l'union et l'impossibilité d'en donner la raison. Mais on en tire que l'autre est aimé pour lui-même seulement si l'on ajoute P4 : ce qui n'a pas de raison est un attachement à la personne. Sans P4, l'amour pourrait avoir une raison que nous ne savons pas dire, comme le soutient l'objection de Diotime.
Analogie. On reconnaît la voix d'un proche dans une foule. Si on nous demande comment, on peut citer le timbre ou l'accent, mais ce n'est jamais ce qui fait que c'est lui : on le reconnaît, tout simplement. Pour Montaigne, aimer son ami ressemble à cela. La question des critiques : derrière la reconnaissance, y a-t-il des qualités qu'on ne sait pas nommer ?

Objections

2

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Aristote 330 av. J.-C. · attaque la prémisse 2

L'amitié parfaite unit des hommes bons et semblables en vertu : chacun veut du bien à l'autre en tant qu'il est bon, et ils sont bons par eux-mêmes. L'amitié a donc une raison, la vertu de l'ami, et c'est même ce qui la rend durable. L'ami est aimé pour lui-même, mais cela veut dire pour son caractère.

Montaigne répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en -330, après sa mort (1592).
Montaigne 1580
Montaigne reconnaît l'existence de ces raisons, mais en nie le pouvoir d'expliquer : il y a, au-delà de tout ce qu'il peut dire en particulier, une force inexplicable qui a rendu cette union possible. Énumérer les vertus de La Boétie ne répond pas à la question « pourquoi lui ? ».
Où en est le débat (notre résumé)Point disputé. Aristote et Montaigne sont d'accord pour dire que l'ami est un autre soi-même et qu'il est aimé pour lui-même ; ils diffèrent sur ce que « pour lui-même » veut dire : son caractère, ou lui, au-delà de tout caractère. Montaigne écrit près de deux mille ans après Aristote et n'est pas son contradicteur direct (notre résumé).
Diotime (rapportée par Socrate) 380 av. J.-C. · attaque la prémisse 4

Ce que les hommes aiment, c'est uniquement le bon et le beau. Si l'on aime quelqu'un, c'est donc que l'on voit en lui quelque chose de bon ou de beau, même quand on ne sait pas le dire. « Parce que c'était lui » cacherait une raison que Montaigne n'arrive pas à formuler : la beauté de l'âme de son ami.

un défenseur répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en -380, après sa mort (1592).
Harry Frankfurt défenseur de l'argument · 2004
Résumé : l'amour ne répond pas d'abord à la valeur de l'aimé ; c'est l'amour qui crée les raisons que nous avons de nous soucier de lui. Nous ne sommes pas amenés à aimer par des raisons, nous trouvons des raisons parce que nous aimons. Cela donne une forme moderne à l'idée de Montaigne : la question « pourquoi lui ? » n'a pas de réponse tirée de ses qualités.
Où en est le débat (notre résumé)Point disputé. Pour Diotime, il y a toujours une valeur aimée ; pour Montaigne et Frankfurt, l'amour précède et fonde les raisons. Le désaccord de fond est de savoir si l'amour répond à une valeur déjà présente chez l'aimé ou la fait apparaître pour celui qui aime (notre résumé).