QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?Le droit naturel vaudrait même si Dieu n'existait pas
Qu'est-ce qu'une société juste ?Les droits naturels

Le droit naturel vaudrait même si Dieu n'existait pas

Etiamsi daremus (« même si nous accordions »)

Hugo Grotius 1583 · 1645Juriste et penseur hollandais qui fonde le droit naturel sur la nature sociable et raisonnable de l'homme, valable même sans appel à Dieu.
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Ce qu'il soutient

Le droit naturel aurait une certaine valeur même si l'on accordait que Dieu n'existe pas ou ne s'occupe pas des hommes.

Pourquoi

L'homme est fait pour vivre en société avec raison, et ce qui en découle est vrai par nature, comme 2 et 2 font 4 : Dieu n'y change rien.

En bref

« Le droit naturel vaudrait même si Dieu n'existait pas » est un argument de Hugo Grotius (Grotius, Du droit de la guerre et de la paix, 1625 : Prolégomènes 8 et 11 ; I, 1, 10, 5) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : les droits naturels). Sa thèse : Le droit naturel aurait une certaine valeur même si l'on accordait que Dieu n'existe pas ou ne s'occupe pas des hommes. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Grotius, Du droit de la guerre et de la paix, 1625 : Prolégomènes 8 et 11 ; I, 1, 10, 5
Valide avec une prémisse implicite

Grotius écrit son grand traité en pleine guerre de Trente Ans. Il veut des règles que les catholiques, les protestants et même les peuples non chrétiens puissent accepter. Sa réponse : le droit naturel découle de la nature de l'homme, un être qui désire vivre en société et sait juger selon des principes généraux. Il est vrai par lui-même, comme une vérité mathématique, et Dieu ne pourrait pas le changer. Il ajoute que ce droit vaudrait même si l'on accordait, ce qu'on ne peut faire sans le pire des crimes, que Dieu n'existe pas ou ne s'occupe pas des hommes. Attention : Grotius n'est pas athée. Il affirme aussitôt que Dieu existe, qu'on lui doit obéissance, et que sa volonté est une seconde source du droit à côté de la nature.

P1L'homme a une nature propre : un fort désir de vivre en société, que seul parmi les animaux il satisfait par la parole, et la faculté de connaître et d'agir selon des principes généraux.
P2Le maintien de cet ordre social, conforme à l'intelligence humaine, est la source du droit proprement dit : ne pas prendre le bien d'autrui, tenir ses promesses, réparer les torts, punir selon le mérite.
P3Ce droit est immuable, même par Dieu : de même que Dieu ne peut faire que deux fois deux ne fassent pas quatre, il ne peut faire que ce qui est mauvais par nature ne soit pas mauvais.
P4 · prémisse impliciteCe qui découle de la nature humaine et ne dépend d'aucune volonté, pas même celle de Dieu, garde sa valeur si l'on suppose, par hypothèse, que Dieu n'existe pas.
Donc le droit naturel aurait une certaine valeur même si l'on accordait que Dieu n'existe pas ou ne s'occupe pas des hommes.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où le droit découle de la nature humaine et ne dépend d'aucune volonté, mais où il n'a force de loi que parce qu'un législateur divin l'ordonne : alors, sans Dieu, il resterait un conseil de prudence.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P4. P1 et P2 font dépendre le droit de la nature humaine ; P3 dit que son contenu ne dépend d'aucune volonté, même divine ; P4 en tire que l'existence de Dieu n'y change rien. Les objections visent P3 (selon Ockham, Dieu pourrait commander autre chose) et le passage de P3 à la conclusion (selon Hobbes et Pufendorf, un droit n'oblige que s'il vient d'un supérieur). Grotius garde de son côté le droit divin comme seconde source.
Analogie. Les règles de la géométrie ne dépendent d'aucune volonté : même si personne ne les avait écrites, les angles d'un triangle feraient toujours la même somme. Grotius dit que les règles de base de la vie en société sont de ce genre : elles découlent de ce qu'est l'homme, et non d'un ordre.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Guillaume d'Ockham (théorie du commandement divin) 1318 · attaque la prémisse 3

Pour Ockham, les actes que nous disons mauvais, comme le vol ou l'adultère, ne le sont que parce que Dieu les défend. Ils pourraient même être faits de façon méritoire s'ils tombaient sous un commandement divin. Rien n'est mauvais par nature au-dessus de la volonté de Dieu.

un défenseur répond
voir l'argument
Grotius (Du droit de la guerre et de la paix) défenseur de l'argument · 1625
Grotius répond que la puissance de Dieu a des limites logiques : elle ne peut faire que deux fois deux ne fassent pas quatre, ni que ce qui est mauvais par nature ne soit pas mauvais. Il ajoute que Dieu lui-même se laisse juger selon ce critère.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : c'est le vieux désaccord entre ceux qui font du bien une décision de Dieu (Ockham) et ceux qui y voient quelque chose que Dieu reconnaît (Grotius, et avant lui Platon). Le débat est toujours ouvert.
Thomas Hobbes (Léviathan) 1651 · attaque la conclusion

Pour Hobbes, on a tort d'appeler « lois » ces règles de la raison : ce ne sont que des conclusions sur ce qui conserve et défend l'homme. Une loi, au sens propre, est la parole de celui qui a le droit de commander aux autres. Elles ne sont des lois que si on les considère comme énoncées dans la parole de Dieu.

un défenseur répond
Grotius (Du droit de la guerre et de la paix) défenseur de l'argument · 1625 · Écrit avant Hobbes : une réponse anticipée
Grotius avait déjà prévu une seconde source du droit : la volonté libre de Dieu, à laquelle la raison nous dit d'obéir. Pour lui, le droit naturel vaut par la nature de l'homme, et Dieu y ajoute son commandement.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : ce passage n'écarte pas tout. Pour Hobbes, sans un législateur, ces règles ne sont plus des lois mais des conseils ; Grotius dit seulement qu'elles auraient « une certaine valeur » sans Dieu, et ne précise pas si elles obligeraient au sens fort.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Hobbes et Grotius s'accordent que, pour Dieu, ces règles sont des lois au sens fort. Ils diffèrent sur ce qu'elles sont sans lui : de simples conseils pour Hobbes, des règles valables par la nature de l'homme pour Grotius. Le débat est toujours ouvert.
S
Samuel Pufendorf (Du droit de la nature et des gens) 1672 · attaque la conclusion

Pour Pufendorf, une loi est un décret par lequel un supérieur oblige un sujet à conformer ses actes à ce qu'il prescrit. La définition de Grotius suppose qu'il y a du juste avant toute loi : la loi naturelle ne ferait alors que le montrer. Pufendorf défend l'idée que l'obligation vient d'un supérieur, donc de Dieu.

un défenseur répond
Pierre Bayle, cité par Leibniz (Théodicée, 1710) défenseur de l'argument · 1705 · Une réponse d'un autre auteur, qui ne vise pas Pufendorf (notre rapprochement)
Bayle, repris par Leibniz, répond que la volonté de Dieu ne s'étend qu'à l'existence des choses, pas à leurs essences. Dieu a pu créer un homme ou un cercle, ou les laisser dans le néant, mais il n'a pu les produire sans leurs propriétés essentielles. Pour Bayle, il y a dans l'essence de certaines choses un bien ou un mal moral qui précède le décret divin.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Leibniz range lui-même Grotius parmi ceux pour qui les règles du bien et du juste sont antérieures aux décrets de Dieu, et juge que Pufendorf est d'un autre avis. Le débat est toujours ouvert.
Dostoïevski (Les Frères Karamazov, parole d'Ivan) 1880 · attaque la conclusion

Le contraire de Grotius, dans un roman : pour Ivan Karamazov, sans Dieu ni immortalité, il n'y a pas de vertu, et tout est permis. L'idée est discutée dans l'argument qui lui est consacré : un penchant ou une nature sociable obligent-ils vraiment celui qui n'en veut pas ?

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1880, après sa mort (1645).