QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Sans Dieu, tout est permis
Qu'est-ce qui est bien ?La volonté de Dieu

Sans Dieu, tout est permis

« Si Dieu n'existe pas, tout est permis » (formule tirée d'Ivan Karamazov)

Fiodor Dostoïevski 1821 · 1881Romancier qui met en scène, dans la bouche de ses personnages, les grandes questions de la foi, de la liberté et du mal.
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Ce qu'il soutient

Sans Dieu, il n'y a pas de vertu au sens fort et tout est permis : le bien a besoin de Dieu pour obliger.

Pourquoi

Sans Dieu ni vie après la mort, rien n'oblige vraiment : il ne reste que des penchants et des calculs, que chacun peut ne pas avoir.

En bref

« Sans Dieu, tout est permis » est un argument de Fiodor Dostoïevski (Les Frères Karamazov, 1880 : livre II ch. 6-7, livre V ch. 5, livre XI ch. 8) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la volonté de dieu). Sa thèse : Sans Dieu, il n'y a pas de vertu au sens fort et tout est permis : le bien a besoin de Dieu pour obliger. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P2). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Les Frères Karamazov, 1880 : livre II ch. 6-7, livre V ch. 5, livre XI ch. 8
Valide avec une prémisse implicite

Attention : c'est un personnage de roman qui parle, Ivan Karamazov, et la phrase célèbre « si Dieu n'existe pas, tout est permis » ne se trouve pas telle quelle dans le livre. Au livre II, ch. 6, Mioussov rapporte une thèse d'Ivan : si l'on détruit la foi en l'immortalité, « tout sera permis, même l'anthropophagie », et Ivan confirme : « il n'y a pas de vertu s'il n'y a pas d'immortalité ». Au chapitre suivant, Rakitine la résume avec mépris : « il n'y a pas d'immortalité de l'âme, donc pas de vertu, donc tout est permis ». Au livre V, ch. 5, Ivan dit qu'il ne reniera pas la formule « tout est permis ». L'idée est claire. Ivan ne dit pas que les athées sont méchants. Il demande ce qui rend le bien obligatoire. Si l'amour du prochain n'est pas une loi de la nature, et si rien n'attend l'homme après la mort, il ne reste que des penchants et des intérêts. Celui qui n'a ni l'un ni l'autre n'a plus de raison d'obéir. Dans le roman, la thèse est mise à l'épreuve plutôt que gagnée : Smerdiakov, un serviteur qui dit l'avoir apprise d'Ivan, en tire un meurtre.

P1Si l'on détruit chez les hommes la foi en Dieu et en l'immortalité, l'amour du prochain n'a plus de fondement dans la nature : il n'existe pas de loi naturelle qui commande d'aimer l'humanité, et la force morale qui fait vivre le monde se tarit.
P2 · prémisse impliciteUne règle qui oblige tout le monde, quels que soient ses goûts et ses intérêts, a besoin d'un fondement qui ne dépend ni des goûts ni des intérêts de chacun. Sans ce fondement, il reste un penchant ou un calcul, qui n'obligent personne.
P3Si rien n'oblige, rien n'est interdit : pour celui qui ne croit ni en Dieu ni en l'immortalité, l'égoïsme, même jusqu'au crime, devient permis, et même le choix le plus rationnel.
Donc, sans Dieu, il n'y a pas de vertu au sens fort et tout est permis : le bien a besoin de Dieu pour obliger.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P2, l'ordinateur trouve un monde sans Dieu où l'amour du prochain n'est pas une loi de la nature, mais où quelque chose d'autre oblige quand même (par exemple la raison, ou l'intérêt bien compris de chacun) : alors tout n'est pas permis.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P2. P1 dit que, sans Dieu, il n'y a plus de loi qui fonde l'amour du prochain ; P2 dit que, sans un tel fondement, rien n'oblige vraiment ; P3 dit que, si rien n'oblige, tout est permis. Les objections visent donc surtout P2 (un penchant, l'éducation ou l'intérêt peuvent suffire, disent Diderot ou Rakitin), ou le passage de « rien ne nous lie » à « tout est permis » (Sartre : on reste responsable). Le dilemme d'Euthyphron attaque l'idée que Dieu soit le fondement qu'il faut.
Analogie. Un jeu sans arbitre ni règlement écrit : on peut très bien y jouer honnêtement, parce qu'on aime le jeu. Mais si quelqu'un triche, personne n'a le droit de l'arrêter. Ivan dit que, sans Dieu, la morale ressemble à ce jeu : possible tant que chacun veut bien, mais sans règle qui s'impose à celui qui ne veut pas.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

R
Rakitin (personnage des Frères Karamazov) 1880 · attaque la prémisse 2

Rakitin, un jeune séminariste ironique, dit que la thèse d'Ivan est une fraude : l'humanité trouvera en elle-même la force de vivre pour la vertu sans croire à l'immortalité, par amour de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

un défenseur répond
S
Smerdiakov (personnage des Frères Karamazov) défenseur de l'argument · 1880 · Dans le roman : la thèse appliquée
Après le meurtre, Smerdiakov avoue à Ivan qu'il a tué en se disant que « tout est permis », et qu'il l'a appris de lui : s'il n'y a pas de Dieu éternel, il n'y a pas de vertu, et on n'en a pas besoin. Ce n'est pas une réponse d'Ivan, mais le roman montre ce que la thèse donne chez quelqu'un qui n'a ni penchant ni intérêt à être bon.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : dans le roman, Ivan ne répond pas directement à Rakitin. Le désaccord porte sur P2 : un amour de la liberté ou de la fraternité suffit-il à obliger celui qui ne l'éprouve pas ? Le livre laisse la question ouverte et montre plutôt ce que Smerdiakov fait de la formule.
Denis Diderot (Entretien d'un philosophe avec la maréchale) 1774 · attaque la conclusion

On peut être si heureusement né qu'on trouve un grand plaisir à faire le bien, et l'expérience apprend qu'il vaut mieux, pour son bonheur dans ce monde, être honnête que coquin. Ces deux appuis rendent un incroyant honnête sans qu'aucun Dieu ne l'y oblige.

sans réponse
voir l'argument
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Dostoïevski dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Notre rapprochement : le roman ne répond pas à Diderot. Mais la thèse que Mioussov prête à Ivan vise justement l'incroyant : pour lui, l'égoïsme jusqu'au crime deviendrait permis, et même « le plus raisonnable ». Un défenseur d'Ivan dirait donc qu'un bon naturel et un intérêt bien compris ne valent que pour qui les a.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : presque tous les non-croyants honnêtes sont d'accord avec Diderot, et Ivan ne le nie pas. Le désaccord porte sur la nature de l'obligation : un penchant, une éducation ou un intérêt bien compris suffisent-ils, ou faut-il un fondement qui s'impose même à celui qui n'en veut pas ? Le débat est toujours ouvert.
Jean-Paul Sartre (L'existentialisme est un humanisme) 1946 · attaque la conclusion

Sartre reprend la formule de Dostoïevski comme point de départ de l'existentialisme et l'accepte : si Dieu n'existe pas, aucun bien n'est écrit d'avance. Mais il en tire l'inverse de l'excuse : l'homme est seul, sans excuses, condamné à être libre, et donc responsable de tout ce qu'il fait.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1946, après sa mort (1881).
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Sartre est d'accord avec Ivan sur le point de départ (aucune valeur ne nous attend dans un ciel), mais pas sur la conclusion : pour lui, l'absence de fondement ne rend pas tout permis, elle nous charge de choisir pour tous. Reste la question de P2 : un choix libre oblige-t-il vraiment celui qui choisit autrement ?
Platon (Euthyphron) 399 av. J.-C. · attaque la conclusion

Socrate demande : le saint est-il aimé des dieux parce qu'il est saint, ou est-il saint parce qu'il est aimé des dieux ? Si Dieu ne fait que reconnaître le bien, le bien existe sans lui. Si le bien est bien parce que Dieu le veut, il paraît arbitraire. Dans les deux cas, Dieu n'est pas le fondement qu'il faut.

un défenseur répond
voir l'argument
Robert Adams (théorie modifiée du commandement divin) défenseur de l'argument · 1979
Adams répond que « mal » veut dire « contraire aux commandements d'un Dieu aimant ». Dieu n'est pas arbitraire : son amour guide ses commandements, et le bien lui-même est sa nature. La morale dépend de Dieu sans être un caprice.
voir l'argument
M
Mark C. Murphy (Stanford Encyclopedia) 2002
Murphy formule la réplique possible de l'objecteur : même si Dieu a des raisons de choisir ses commandements, il est peu probable qu'elles les déterminent entièrement. Il resterait une marge d'arbitraire, que Murphy juge pourtant bien moins gênante.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : le dilemme d'Euthyphron est la plus ancienne objection à l'idée que le bien dépend de Dieu. Les théories modernes du commandement divin (Adams) cherchent une voie intermédiaire. Le débat est toujours ouvert.