QuestionsQui suis-je vraiment ?Je ne trouve en moi que des perceptions, jamais un moi
Qui suis-je vraiment ?Pas de moi fixe

Je ne trouve en moi que des perceptions, jamais un moi

Le moi comme faisceau de perceptions

Hume 1711 · 1776Ni la cause ni l'induction ne se prouvent : l'habitude nous guide.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Il n'y a pas de moi simple et identique en plus des perceptions : l'esprit n'est qu'un faisceau de perceptions qui se succèdent, et l'identité qu'on lui prête est une fiction de l'imagination.

Pourquoi

Quand je regarde en moi, je ne trouve jamais un moi constant, seulement une perception après l'autre (chaud, froid, joie, douleur).

La même idée à travers l'histoire
Nāgasena100 av. J.-C.Dans le Milindapañha, la personne est comparée à un char : un nom pour un assemblage d'éléments, sans soi permanent.
Hume1739L'esprit est un faisceau de perceptions ; l'identité qu'on lui prête est une fiction de l'imagination.
Derek Parfit1984Parfit défend une vue « réductionniste » proche : une personne n'est rien de plus que l'existence d'un corps et d'un cerveau et la suite d'événements liés entre eux.
En bref

« Je ne trouve en moi que des perceptions, jamais un moi » est un argument de Hume (Traité de la nature humaine, I, 4, 6 (1739), 1739) sur la question « Qui suis-je vraiment ? » (réponse : pas de moi fixe). Sa thèse : Il n'y a pas de moi simple et identique en plus des perceptions : l'esprit n'est qu'un faisceau de perceptions qui se succèdent, et l'identité qu'on lui prête est une fiction de l'imagination. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4, P6). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Traité de la nature humaine, I, 4, 6 (1739)
Valide avec une prémisse implicite

Qui suis-je ? La réponse qui semble la plus naturelle est : une chose simple, toujours la même, qui sent, pense et se souvient. Hume propose de vérifier. Il regarde en lui-même, aussi attentivement qu'il peut, et cherche ce « moi ». Ce qu'il trouve, ce sont toujours des perceptions précises : chaud ou froid, amour ou haine, douleur ou plaisir. Jamais un moi qui les possède. Il en conclut que l'esprit n'est qu'une suite de perceptions, et que l'identité que nous lui attribuons n'est pas une découverte mais une fiction fabriquée par l'imagination. Attention : Hume dit lui-même, dans l'Appendice de 1740, qu'il ne sait pas expliquer comment ces perceptions se tiennent ensemble. Ce point est repris dans le débat.

P1Toute idée réelle vient d'une impression : on n'a pas d'idée de ce dont on n'a jamais eu d'impression.
P2Si nous avions une impression du moi, cette impression resterait la même, sans changer, pendant toute notre vie, puisque le moi est supposé exister de cette façon.
P3Or aucune impression n'est constante et invariable. Quand j'entre au plus intime de moi-même, je tombe toujours sur une perception particulière (chaud, froid, amour, haine, douleur, plaisir) et jamais sur un moi sans perception.
P4 · prémisse impliciteSi un moi simple et identique existait, nous en aurions l'idée : il se montrerait à qui regarde en lui-même.
P5Il existe pourtant quelque chose qui perçoit, sent et pense (je ne suis pas un néant) : ce qu'on y trouve, ce sont des perceptions.
P6 · prémisse impliciteSi l'esprit existe sans moi simple et identique, il n'est rien d'autre que l'ensemble de ses perceptions.
Donc il n'y a pas de moi simple et identique en plus des perceptions : l'esprit n'est qu'un faisceau de perceptions qui se succèdent, et l'identité qu'on lui prête est une fiction de l'imagination.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où un moi simple existe sans qu'on en ait jamais d'impression ni d'idée. Sans P6, il trouve un cas où l'esprit existe sans moi mais n'est pas réductible à ses perceptions (il y a autre chose, ni moi ni perception).
Avec P4, la suite P1, P2, P3 donne : pas d'idée du moi, donc (par P4) pas de moi simple et identique. Avec P5 et P6, ce qui reste de l'esprit est le faisceau des perceptions. P4 et P6 ne sont pas écrites telles quelles par Hume ; nous les ajoutons pour que le raisonnement tienne. P4 est celle que les adversaires attaquent : ils répondent que le moi n'est pas un objet qu'on rencontre parmi les perceptions, mais ce qui les perçoit, et qu'on ne peut donc pas le « trouver » en cherchant. La fiction (l'identité attribuée) est justifiée par Hume dans le même chapitre, par les relations de ressemblance et de causalité entre perceptions (T 1.4.6.15 à 19) ; notre schéma ne reprend pas ce second raisonnement.
Analogie. Cherche « l'ambiance » d'une salle de classe : tu verras des élèves, des voix, des bruits, des regards. Tu ne trouveras pas l'ambiance comme un objet de plus. Hume dit la même chose du moi : en cherchant bien, il ne trouve que des perceptions, comme celui qui cherche l'ambiance ne trouve que des élèves et des bruits. Il ajoute une image : l'esprit est un théâtre où les perceptions entrent, passent et repassent, mais il n'y a pas de lieu fixe ni de décor où se jouerait la pièce.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Descartes 1641 · attaque la prémisse 3

Quand je doute de tout, je trouve une chose qui résiste : je pense, et la pensée ne peut être détachée de moi. Je ne suis donc pas un faisceau de perceptions, mais une chose qui pense, que je saisis directement.

Hume répond
voir l'argument
Hume (réponse anticipée) 1739
Hume vise ceux qui disent être, à chaque instant, intimement conscients de leur moi, de son identité et de sa simplicité. Il leur répond que ces affirmations sont contraires à l'expérience même qu'on invoque pour elles : quand il regarde en lui, il ne rencontre que des perceptions particulières, jamais le moi sans une perception. Il ne leur oppose pas de preuve, seulement ce constat,, et il reconnaît que l'autre peut avoir raison autant que lui et percevoir autre chose en lui (T 1.4.6.3).
Où en est le débat (notre résumé)Les deux camps décrivent ce qu'ils trouvent en regardant en eux, et aucun ne peut prouver son témoignage à l'autre ; Hume le reconnaît lui-même. Le désaccord de fond : la pensée que Descartes saisit est-elle un sujet distinct des pensées, ou seulement une pensée de plus ? Point ouvert. (Notre résumé.)
Kant (le « Je pense ») 1787 · attaque la conclusion

Si les perceptions n'étaient que du divers qui passe, rien ne les rendrait toutes miennes. Pour que des représentations soient à moi, il faut que le « je pense » puisse les accompagner toutes et que je puisse les relier dans une seule conscience. Sinon j'aurais « un moi aussi divers et aussi bigarré » que mes représentations. L'unité du sujet n'est donc pas une simple fiction : c'est la condition pour qu'il y ait une expérience.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1787, après sa mort (1776).
Le débat continue (notre résumé) Hume est mort en 1776 et n'a pas pu répondre à Kant. Un défenseur de Hume ferait remarquer que Kant parle d'une unité de la conscience, pas d'une chose simple et durable, et que Hume cherche précisément ce qui fait l'unité des perceptions (la ressemblance et la causalité, T 1.4.6.16 à 19). Kant, de son côté, accorde à Hume qu'on ne saisit aucune substance permanente derrière ce « je pense » (B 407-408). (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Kant et Hume s'accordent sur un point : on ne trouve pas de moi substantiel dans l'expérience. Ils divergent sur la suite : pour Kant, l'unité du « je pense » est la condition de toute expérience ; pour Hume, l'identité vient d'un lien entre les perceptions, que l'imagination ajoute. Point ouvert. (Notre résumé.)
Hume lui-même (l'Appendice) 1740 · attaque la conclusion

Un an après, Hume relit son chapitre et avoue son échec. Il tient fermement deux principes : toutes nos perceptions distinctes sont des existences distinctes, et l'esprit n'aperçoit jamais de lien réel entre des existences distinctes. Mais il ne parvient pas à les rendre compatibles avec l'idée que nos perceptions forment un seul esprit : il ne trouve aucune théorie qui le satisfasse sur ce qui les unit. Il ne conclut pas que sa thèse est fausse ; il dit que la difficulté est trop dure pour son entendement.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Hume dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Hume n'a jamais publié de solution. Dans le même passage il laisse la porte ouverte : d'autres, ou lui-même après réflexion, pourraient découvrir une hypothèse qui réconcilie ces principes. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert : Hume lui-même tient sa théorie du lien entre les perceptions pour insatisfaisante, sans renoncer à sa critique du moi simple. Il n'y a pas de réponse largement acceptée dans ses textes. (Notre résumé.)
Thomas Reid 1785 · attaque la prémisse 4

Je suis sûr de mon identité par une conviction première, qui n'a pas besoin d'être tirée d'une impression. Une personne est quelque chose d'indivisible, qui pense, délibère, agit et souffre : je ne suis ni une pensée, ni une action, ni un sentiment. Mes pensées passent, mais le moi auquel elles appartiennent reste. Un système qui ne laisse que des impressions et des idées ne laisse même pas un moi pour les posséder.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1785, après sa mort (1776).
Le débat continue (notre résumé) Hume est mort en 1776, neuf ans avant la publication des Essais de Reid, et n'a pas répondu. Un défenseur de Hume dirait que l'« indivisible » dont parle Reid est justement ce qu'il n'a trouvé dans aucune expérience (T 1.4.6.2), et que la conviction de Reid est un fait sur nous plutôt qu'une preuve qu'un tel moi existe. Reid répondrait que cette conviction est un point de départ, comme la confiance dans la mémoire ou dans les sens. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord de fond : faut-il avoir une impression d'une chose pour croire qu'elle existe (Hume), ou y a-t-il des convictions premières, comme celle de notre propre identité, qui n'ont pas besoin de cette preuve (Reid) ? Point ouvert. (Notre résumé.)