QuestionsLa beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ?Un sens interne du beau : on ne choisit pas ce qui nous paraît beau, mais la base est commune
La beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ?Des goûts, mais des juges

Un sens interne du beau : on ne choisit pas ce qui nous paraît beau, mais la base est commune

Le sens interne de la beauté ; l'uniformité dans la variété

Francis Hutcheson 1694 · 1746Nous avons un « sens moral » qui approuve la bienveillance ; la meilleure action est celle qui fait le plus grand bonheur du plus grand nombre.
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Ce qu'il soutient

La beauté dépend d'un sens, c'est-à-dire d'un sentiment, et non d'une propriété que les choses auraient sans personne pour les percevoir ; mais ce sens a un fondement commun à tous les hommes, de sorte que certains jugements de goût sont plus justes que d'autres.

Pourquoi

Le beau nous frappe d'emblée et sans choix, comme un sens, et ce sens a une base commune que l'habitude peut dévier.

La même idée à travers l'histoire
Francis Hutcheson1725La version présentée ici. Hutcheson (alors à Dublin) reprend de Locke la théorie des idées venues des sens et y ajoute des « sens internes » : le sens de la beauté et de l'harmonie, puis le sens moral. Il s'oppose à l'idée que le goût vienne seulement de l'habitude ou de l'intérêt.
Hume1757Hume reprend l'idée que la beauté est dans le sentiment, non dans les choses, et cherche une norme dans l'accord de juges qualifiés.Edmund Burke1759Burke soutient lui aussi que le goût repose sur des principes communs à tous les hommes, mais sans « sens » particulier de la beauté.
En bref

« Un sens interne du beau : on ne choisit pas ce qui nous paraît beau, mais la base est commune » est un argument de Francis Hutcheson (Hutcheson, Recherche sur l'origine de nos idées de la beauté et de la vertu, traité I (1725), sections I et VI, 1725) sur la question « La beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ? » (réponse : des goûts, mais des juges). Sa thèse : La beauté dépend d'un sens, c'est-à-dire d'un sentiment, et non d'une propriété que les choses auraient sans personne pour les percevoir ; mais ce sens a un fondement commun à tous les hommes, de sorte que certains jugements de goût sont plus justes que d'autres. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P7). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Hutcheson, Recherche sur l'origine de nos idées de la beauté et de la vertu, traité I (1725), sections I et VI
Valide avec une prémisse implicite

Pourquoi trouvons-nous une façade, un visage ou une mélodie beaux, sans pouvoir le décider à volonté ? Pour Hutcheson, la réponse est la même que pour la vue ou l'ouïe : nous avons un pouvoir de recevoir certaines idées, et ces idées viennent d'elles-mêmes. Il l'appelle un sens interne, parce qu'il ne s'applique pas à des qualités physiques simples mais à l'ordre, à la proportion, à l'harmonie. Il en tire deux conséquences. La beauté n'est pas une propriété qui existerait sans personne pour la percevoir. Mais elle n'est pas capricieuse : ce sens est le même chez tous, il a pour objet ce qu'il appelle l'uniformité dans la variété, et les écarts de goût s'expliquent surtout par l'association des idées, l'habitude, l'éducation.

P1Le plaisir du beau nous frappe d'emblée, sans que nous ayons besoin de connaître les principes, les proportions, les causes ni l'utilité de l'objet. Une connaissance plus exacte n'augmente pas ce plaisir.
P2Les idées de beauté et d'harmonie sont, comme les autres idées des sens, nécessairement plaisantes et plaisantes d'emblée. Aucune résolution de notre part ne change la beauté ou la laideur d'un objet.
P3Un plaisir qui vient sans connaissance préalable et que nous ne choisissons pas relève d'un sens. Ce pouvoir de recevoir les perceptions de beauté et d'harmonie est un sens interne : un pouvoir passif, qui reçoit l'idée de beauté de tout objet où il y a de l'uniformité dans la variété.
P4Toute beauté est relative à un pouvoir de percevoir. Mais, chez les hommes, ce sens est universel : il y a une infinité de formes différentes qui ont toutes quelque unité, de sorte que des hommes peuvent avoir des fantaisies différentes de beauté tout en approuvant les mêmes formes pour la même raison.
P5L'apparente diversité des goûts vient en grande partie de l'association des idées (un bois sombre rappelle la solitude ou la religion, une architecture rappelle un culte haï). Ces plaisirs et ces dégoûts sont des idées différentes de la beauté, et non d'autres sens de la beauté.
P6On peut donc se tromper en matière de beauté : Hutcheson dit que le Goth qui juge par éducation l'architecture de son pays la plus parfaite se trompe, alors même que ce qui lui plaît est bien une beauté fondée sur l'uniformité dans la variété.
P7 · prémisse impliciteUn sens naturel, commun à tous et dont les écarts s'expliquent par des causes étrangères à lui (association, habitude, préjugé), fournit une mesure : on peut juger plus ou moins bien selon que ces causes faussent ou non son exercice.
Donc la beauté dépend d'un sens, c'est-à-dire d'un sentiment, et non d'une propriété que les choses auraient sans personne pour les percevoir ; mais ce sens a un fondement commun à tous les hommes, de sorte que certains jugements de goût sont plus justes que d'autres.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P7, l'ordinateur trouve un cas où un sens est immédiat, involontaire, commun à tous, où ses écarts s'expliquent par l'habitude, et où pourtant aucun goût n'est plus juste qu'un autre : tous les exercices du sens se valent.
Sans la prémisse cachée P7, les prémisses disent que le beau est senti d'emblée, qu'il a un fondement commun et que le goût peut se tromper. Il faut ajouter que cela suffit pour parler de jugement plus ou moins juste. Hutcheson l'illustre par le Goth, sans le formuler comme un principe. C'est le pas qu'un adversaire peut refuser : qui dira quel exercice du sens est faussé ?
Analogie. On ne décide pas qu'un fruit est sucré ni qu'un son est harmonieux : le sens reçoit, il ne choisit pas. Hutcheson fait remarquer que les plaisirs des sens externes aussi sont accrus, diminués ou contrebalancés par la coutume, l'éducation ou l'intérêt, et qu'on ne les tient pas pour moins naturels. Pour lui, le sens de la beauté est dans le même cas : l'habitude peut le dévier, elle n'en tient pas lieu.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

A
Archibald Alison 1790 · attaque la prémisse 5

Alison conteste qu'il faille un sens spécial et une qualité unique (l'uniformité dans la variété) pour expliquer la beauté. Pour lui, les objets matériels nous touchent surtout parce qu'ils éveillent en nous des idées d'émotions agréables par association. L'association n'est donc pas une cause d'erreur de plus : elle est le fond même du plaisir de beauté, ce qui explique la variété des goûts.

Hutcheson répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1790, après sa mort (1746).
Francis Hutcheson 1725 · Hutcheson, sur l'association, par avance
Hutcheson connaît cette explication. Il écrit que l'association des idées est une grande cause de la diversité apparente des fantaisies dans le sens de la beauté, et qu'elle fait aimer ou haïr des objets pour d'autres raisons que leur beauté ou leur laideur. Mais il ajoute que ces approbations et ces dégoûts sont éloignés des idées de beauté, étant des idées clairement différentes.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Hutcheson écrit avant Alison et ne le vise pas. Il traite l'association comme un facteur qui s'ajoute au sens de la beauté sans le constituer. Alison la prend pour le principe du plaisir lui-même. Les deux s'accordent que l'association joue un grand rôle ; ils s'opposent sur le point de savoir s'il reste, sous elle, une réponse du sens à des formes.
Où en est le débat (notre résumé)Hutcheson : l'association explique des écarts, mais il y a un plaisir propre aux formes unies et variées. Alison : le plaisir de beauté est lui-même un plaisir d'association. Le désaccord de fond demeure : reste-t-il une base commune une fois les associations retirées ?
Pierre Bourdieu 1979 · attaque la prémisse 1

Bourdieu soutient que le plaisir « immédiat » du beau n'a rien d'un sens naturel. Ce qui nous paraît frapper d'emblée, nous l'avons appris tôt, en famille et à l'école, au point de l'avoir oublié. Le goût classe, et il classe celui qui classe : l'immédiateté est l'effet d'un long dressage, présenté comme un don.

Hutcheson répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1979, après sa mort (1746).
Francis Hutcheson 1725 · Hutcheson, sur l'éducation, par avance
Hutcheson donne l'exemple du Goth : l'éducation lui fait croire que l'architecture de son pays est la plus parfaite, et lui fait même haïr les bâtiments romains. Mais ce qui lui plaît reste, dit Hutcheson, une beauté fondée sur l'uniformité dans la variété. L'éducation fausse le jugement ; elle ne crée pas à elle seule le plaisir de la forme.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Hutcheson admet l'influence de l'éducation, mais seulement comme déformation du sens. Bourdieu en fait la source du goût et ne laisse pas de place à une base naturelle indépendante. Chacun peut renvoyer l'autre à une question empirique : peut-on trouver des plaisirs de forme indépendants de l'éducation ?
Où en est le débat (notre résumé)Hutcheson : l'éducation dévie un sens naturel. Bourdieu : l'éducation et la classe font le goût entier. Le désaccord de fond demeure : y a-t-il, sous l'apprentissage, un plaisir des formes qui ne s'apprend pas ?
Voltaire 1764 · attaque la prémisse 4

Voltaire ne croit pas à un fondement commun du beau. Demandez à un crapaud ce qu'est la beauté : il vous répondra que c'est sa crapaude, avec ses gros yeux ronds sortant de sa petite tête. Si le beau change avec l'espèce, il change aussi avec les peuples, et l'uniformité dans la variété ne le mesure pas.

Hutcheson répond
voir l'argument
Francis Hutcheson 1725 · Hutcheson, sur les autres espèces, par avance
Hutcheson écrit que toute beauté a un rapport à un pouvoir de percevoir. Comme nous ne connaissons pas la variété des sens qui peuvent exister chez les animaux, nous ne pouvons dire d'aucune forme de la nature qu'elle n'a pas de beauté : elle peut plaire à un autre pouvoir de percevoir. Son enquête se borne aux hommes.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Hutcheson accepte donc le crapaud, et ne retient comme universel que ce qui vaut pour l'espèce humaine. Mais Voltaire ajoute des exemples entre peuples humains. Hutcheson y répond ailleurs, par la proposition que des hommes ont des fantaisies différentes de beauté tout en approuvant l'unité (P4). Reste à savoir si cette réponse n'est pas trop large pour être mise à l'épreuve.
Où en est le débat (notre résumé)Voltaire : le beau change avec les êtres et les peuples. Hutcheson : cela vaut pour d'autres espèces, et chez les hommes les formes différentes ont toutes une unité. Le désaccord de fond demeure : « unité » est-il un critère qui peut échouer, ou convient-il à toute forme ?