QuestionsL'esprit est-il le cerveau ?Nous sommes des automates conscients : le sifflet de la locomotive
L'esprit est-il le cerveau ?L'esprit vient de la matière

Nous sommes des automates conscients : le sifflet de la locomotive

L'épiphénoménisme, l'automate conscient

Thomas Henry Huxley 1825 · 1895Il a inventé le mot « agnostique » : ne pas prétendre savoir ce qu'on ne peut pas savoir.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Chez nous aussi, le sentiment de vouloir n'est pas la cause d'un acte volontaire, mais le symbole de l'état du cerveau qui le cause : la conscience accompagne le cerveau comme le sifflet accompagne la locomotive, et nous sommes des automates conscients.

Pourquoi

Le corps s'explique entièrement par le mécanisme et rien ne prouve que la conscience agisse sur lui : elle l'accompagne seulement.

La même idée à travers l'histoire
Julien Offray de La Mettrie1747L'homme est une machine : tout ce qu'il fait s'explique par son corps.
Shadworth Hodgson1870D'après William James, Shadworth Hodgson a donné la première et la meilleure présentation de cette théorie, dans The Theory of Practice.
Thomas Henry Huxley1874Huxley l'énonce à Belfast, pour les animaux d'abord, puis pour l'homme : la conscience est un produit du cerveau qui n'agit pas sur lui.
Frank Jackson1982Frank Jackson la reprend pour les qualia (« Epiphenomenal Qualia ») et répond à l'argument de l'évolution.
En bref

« Nous sommes des automates conscients : le sifflet de la locomotive » est un argument de Thomas Henry Huxley (« On the Hypothesis that Animals are Automata », Belfast, 1874, 1874) sur la question « L'esprit est-il le cerveau ? » (réponse : l'esprit vient de la matière). Sa thèse : Chez nous aussi, le sentiment de vouloir n'est pas la cause d'un acte volontaire, mais le symbole de l'état du cerveau qui le cause : la conscience accompagne le cerveau comme le sifflet accompagne la locomotive, et nous sommes des automates conscients. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« On the Hypothesis that Animals are Automata », Belfast, 1874
Valide avec une prémisse implicite

Une grenouille dont on a retiré l'avant du cerveau marche, saute et nage encore. Huxley en tire une idée vertigineuse : et si la conscience ne servait à rien ? Elle serait produite par le cerveau, comme le sifflet d'une locomotive est produit par la machine, sans jamais faire avancer le train. En 1874, à Belfast, il l'applique d'abord aux animaux, puis ose l'étendre à l'homme : nous sommes des « automates conscients ». Attention à la nuance : c'est un matérialisme particulier, l'épiphénoménisme. La conscience existe bel et bien, et elle dépend entièrement du cerveau ; mais elle n'a aucun effet sur lui. Huxley refuse d'ailleurs lui-même l'étiquette de matérialiste.

P1Chez les animaux comme chez nous, chaque état de conscience est directement causé par des changements moléculaires de la substance du cerveau.
P2Le mouvement du corps s'explique tout entier par le mécanisme : la grenouille marche, saute et nage aussi bien sans conscience (donc sans volonté) qu'avec.
P3Rien ne prouve qu'un état de conscience soit jamais la cause d'un changement dans le mouvement de la matière du corps.
P4 · prémisse impliciteQuand le mécanisme suffit à expliquer le mouvement et que rien n'indique un effet de la conscience, il faut la tenir pour sans effet sur le corps : on ne multiplie pas les causes sans raison.
P5Le raisonnement vaut pour les hommes comme pour les animaux.
Donc chez nous aussi, le sentiment de vouloir n'est pas la cause d'un acte volontaire, mais le symbole de l'état du cerveau qui le cause : la conscience accompagne le cerveau comme le sifflet accompagne la locomotive, et nous sommes des automates conscients.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où le cerveau cause la conscience, où le mécanisme suffit à expliquer les gestes, où l'on n'a aucune preuve d'un effet de la conscience, et où pourtant la conscience agit sur le corps. Par exemple, un fil électrique peut produire de la lumière sans que la lumière change quoi que ce soit au courant ; mais rien n'interdit qu'un autre système ait une lumière qui, en retour, règle le courant (comme un thermostat). Ne pas avoir de preuve n'est pas avoir la preuve du contraire.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P4. Tout repose sur elle. P3 dit seulement qu'on n'a pas de preuve ; pour en tirer que la conscience n'agit pas, il faut une règle d'économie : ne pas supposer une cause quand le mécanisme suffit. C'est ce que James contestera : pour lui, l'absence de preuve ne suffit pas, et il existe des indices que la conscience agit. À noter : la conclusion n'est pas que la conscience n'existe pas (c'est l'éliminativisme, autre argument), mais qu'elle n'agit pas. Quant au mot « matérialisme », il ne convient qu'à moitié : tout ce que fait le corps est physique, mais la conscience reste une réalité à part, sans pouvoir causal.
Analogie. Dans une locomotive, la vapeur fait avancer le train et siffle en même temps. Le sifflet est bien réel, on l'entend jusqu'à l'horizon, mais si on le bouchait, le train avancerait exactement de la même façon. Pour Huxley, notre conscience est ce sifflet : réelle, produite par la machine, mais sans prise sur les roues.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Objection que Huxley prévoit (« les tambours ») 1874 · attaque la conclusion

Si ce qui vaut pour les animaux vaut pour l'homme, les conséquences logiques sont le fatalisme, le matérialisme et l'athéisme.

Huxley répond
Huxley 1874 · Réponse de Huxley (même texte)
Il refuse l'étiquette : il ne se range pas parmi les matérialistes, car il est incapable de concevoir l'existence de la matière s'il n'y a pas d'esprit pour se la représenter. Il dit aussi que seule compte la vérité d'une doctrine, ses conséquences étant secondaires.
Le débat continue (notre résumé) C'est pourquoi on dit « épiphénoménisme » plutôt que « matérialisme ». Nous le rangeons ici dans le camp « l'esprit vient de la matière » parce que, pour Huxley, la conscience est entièrement produite par le cerveau et ne le modifie pas. Mais un matérialiste strict dirait que la conscience, si elle n'a aucun effet, est un fantôme de plus (notre résumé).
William James 1879 · attaque la prémisse 4

Si la conscience est utile, elle ne peut l'être que par son efficacité. Or l'étude de la façon dont la conscience est répartie chez les êtres vivants montre qu'elle ressemble à un organe ajouté pour piloter un système nerveux devenu trop complexe pour se régler seul. La théorie de l'automate conscient doit donc céder devant celle du sens commun.

Huxley répond
Frank Jackson 1982 · Réponse moderne d'un épiphénoméniste (pas de Huxley)
La théorie de l'évolution dit seulement qu'un trait évolué est soit utile à la survie, soit un sous-produit d'un trait qui l'est. Les ours polaires ont un manteau épais et chaud, utile, mais aussi lourd, ce qui ne l'est pas : le poids est un sous-produit. De même, les qualia seraient un sous-produit de processus cérébraux très utiles.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue. James répondrait que si la conscience était un simple sous-produit, on ne voit pas pourquoi elle est si bien réglée sur ce qui est utile : plaisir pour ce qui fait vivre, douleur pour ce qui tue (voir l'objection suivante). L'épiphénoméniste peut répondre que ce réglage vient du cerveau, qui est, lui, sélectionné (notre résumé).
William James 1879 · attaque la prémisse 3

On a remarqué depuis longtemps que les plaisirs sont en général liés à ce qui est bénéfique, les douleurs à ce qui est nuisible. Si le plaisir et la douleur n'ont aucune efficacité, rien n'explique, sans une harmonie préétablie que les partisans de l'automate rejetteraient, pourquoi se brûler ne donnerait pas un frisson de joie, et respirer, une agonie.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Huxley dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Huxley n'a pas répondu à ce point précis (James écrit cinq ans après Belfast). Une réponse possible des épiphénoménistes : le cerveau est construit pour que les états qui ruinent le corps produisent des sensations de douleur ; la douleur est l'effet, pas la cause, de la fuite (notre résumé).
L'objection de l'autre esprit (présentée par Jackson) 1982 · attaque la conclusion

Si la conscience ne cause rien dans le corps, le comportement des autres ne peut pas nous donner de raison de croire qu'ils ont une conscience : l'empreinte de Vendredi prouve Vendredi parce qu'elle est l'effet de son pied.

Huxley répond
Frank Jackson 1982 · Réponse de Jackson
Un lecteur du Times qui apprend que Tottenham a gagné peut en conclure que le Telegraph l'a aussi écrit, bien que l'un n'ait pas causé l'autre : on remonte d'un effet à sa cause commune, puis on redescend vers un autre effet. De même, de comportement d'autrui on remonte à son cerveau, puis à ses qualia.
Le débat continue (notre résumé) Jackson reconnaît lui-même que ce raisonnement est plus fragile que son modèle, et que c'est le problème général des autres esprits, pas un problème propre à l'épiphénoménisme. Reste la question de la première personne : si la conscience n'agit jamais sur le cerveau, pourquoi nos paroles sur elle seraient-elles vraies (notre résumé) ?