QuestionsL'esprit est-il le cerveau ?L'homme est une machine qui monte elle-même ses ressorts
L'esprit est-il le cerveau ?L'esprit vient de la matière

L'homme est une machine qui monte elle-même ses ressorts

L'homme-machine

Julien Offray de La Mettrie 1709 · 1751L'homme est une machine : l'âme n'est que le fonctionnement du corps.
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Ce qu'il soutient

L'âme n'est qu'un mot pour la partie qui pense dans le corps, et l'homme tout entier est une machine, la plus parfaite de toutes.

Pourquoi

L'état de l'âme suit toujours celui du corps (sommeil, opium, nourriture, fièvre) : l'âme n'est que le fonctionnement du corps.

La même idée à travers l'histoire
Descartes1637Descartes tient les animaux pour de pures machines (une horloge n'a pas d'esprit), mais garde l'âme pour l'homme seul.
Julien Offray de La Mettrie1747La Mettrie retire cette exception : l'homme est lui aussi une machine, simplement plus compliquée, et l'âme n'est que la partie qui pense.
En bref

« L'homme est une machine qui monte elle-même ses ressorts » est un argument de Julien Offray de La Mettrie (L'Homme-machine, 1747, 1747) sur la question « L'esprit est-il le cerveau ? » (réponse : l'esprit vient de la matière). Sa thèse : L'âme n'est qu'un mot pour la partie qui pense dans le corps, et l'homme tout entier est une machine, la plus parfaite de toutes. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3, P6). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

L'Homme-machine, 1747
Valide avec une prémisse implicite

Un verre de vin, une nuit sans sommeil, une dose d'opium : et la pensée change, parfois jusqu'à la volonté. Médecin, La Mettrie en tire une conclusion brutale. Si l'âme dépend à ce point du corps, c'est qu'elle n'est rien d'autre que son fonctionnement. Descartes avait déjà dit que les animaux sont des machines ; La Mettrie ajoute que l'homme en est une aussi, la plus parfaite. Le livre scandalise : il est brûlé à Leyde, et l'auteur doit s'exiler à la cour de Frédéric II.

P1Le sommeil montre que l'âme suit le corps : quand le sang se calme, l'âme s'alourdit avec les paupières, et elle n'est plus, en dormant, comme si elle n'était pas.
P2L'opium, le vin, la nourriture et la fièvre changent l'âme jusqu'à sa volonté : sans nourriture elle languit, entre en fureur et meurt.
P3 · prémisse impliciteSi l'état de l'âme suit ainsi, dans tous les cas, l'état du corps, alors l'âme n'est rien d'autre que le fonctionnement du cerveau et du corps organisés : il n'y a pas besoin d'une substance distincte.
P4Les animaux sont des machines (Descartes lui-même l'admet), et leur corps monte lui-même ses ressorts : les aliments entretiennent ce que la fièvre excite.
P5L'homme ne diffère des animaux que par le degré : un peu plus de rouages et de ressorts, un cerveau plus développé. Il est au singe ce que la pendule de Huygens est à une montre ordinaire.
P6 · prémisse impliciteCe qui ne diffère que par le degré est de même nature : si les animaux sont des machines, l'homme en est une aussi.
Donc l'âme n'est qu'un mot pour la partie qui pense dans le corps, et l'homme tout entier est une machine, la plus parfaite de toutes.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un cas où l'état de l'âme suit toujours celui du corps, et où pourtant l'âme est autre chose que le corps. Par exemple, un pilote dont les gestes dépendent entièrement de l'état de son avion (il ne peut rien faire si le moteur tombe en panne) n'est pas pour autant une pièce de l'avion. Sans P6, l'homme peut être d'une autre nature que les animaux, même si la différence semble n'être que de degré.
L'argument est valide si l'on ajoute deux prémisses cachées. P3 est le saut le plus important : La Mettrie passe de « l'âme dépend du corps » à « l'âme n'est que le corps qui fonctionne ». Il l'écrit presque (« elles ne sont visiblement que cette organisation même »), mais ne le prouve pas. Un dualiste peut accepter P1 et P2 et refuser P3 : la dépendance n'est pas l'identité. P6 est une règle d'économie : elle suppose qu'une différence de degré ne cache pas une différence de nature. Descartes la refuse, pour la parole et la raison (voir les objections).
Analogie. Regardez une pendule : plus elle a de rouages, plus elle sait faire (donner l'heure, la date, la marche des planètes). Personne ne pense qu'il faut ajouter un « esprit de la pendule » pour passer d'une montre simple à une pendule savante. La Mettrie dit la même chose du singe et de l'homme : une machine de plus en plus fine, sans autre ingrédient.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Descartes 1637 · attaque la prémisse 5

On peut toujours reconnaître qu'une machine n'est pas un homme à deux signes. D'abord, elle ne saurait jamais assembler des paroles pour répondre au sens de tout ce qu'on dit devant elle, comme le font même les hommes les plus lents d'esprit. Ensuite, la raison est un instrument universel, alors que chaque organe a besoin d'une disposition particulière pour chaque action : il est impossible qu'une machine ait assez d'organes pour agir comme la raison dans toutes les situations de la vie. Les perroquets prononcent des mots, mais sans montrer qu'ils pensent ce qu'ils disent.

Mettrie répond
La Mettrie 1747 · Réponse de La Mettrie (sans nommer ce passage)
Il défie qu'on cite une expérience concluante contre son projet : apprendre à parler à un singe bien éduqué, comme on apprend à parler aux sourds de naissance. Vu la ressemblance de la structure et des opérations du singe avec les nôtres, il ne doute presque pas qu'on y arriverait. Ce ne serait alors plus un homme manqué, mais un homme parfait, avec autant de muscles que nous pour penser et profiter de son éducation.
Le débat continue (notre résumé) C'est un pari, pas une preuve : La Mettrie n'a pas fait l'expérience. Les tentatives du XXe siècle pour apprendre un langage à des singes n'ont pas réglé la question, car on discute encore si les signes appris sont de vraies phrases ou des réponses dressées. Le test de Descartes reste d'ailleurs vivant : c'est celui des machines à parler d'aujourd'hui (notre résumé).
Descartes 1641 · attaque la prémisse 3

Il y a une grande différence entre l'esprit et le corps : le corps est toujours divisible, l'esprit est entièrement indivisible. Ce qui pense n'est donc pas une machine de pièces.

Mettrie répond
La Mettrie 1747 · Réponse de La Mettrie (sans nommer Descartes)
Si tout s'explique par l'organisation du cerveau, pourquoi diviser le principe sensible qui pense ? Pour lui, c'est une contradiction chez les partisans de la simplicité de l'esprit : ce qu'on divise ne peut plus sans absurdité être regardé comme indivisible. Il voit dans les grands mots (spiritualité, immatérialité) un abus de langage.
Le débat continue (notre résumé) Le passage est bref et ne répond pas directement à l'argument de Descartes : il reproche aux dualistes de diviser eux-mêmes la pensée en facultés, mais un dualiste peut répondre que c'est le sujet qui pense, et non ses facultés, qui est un. Diderot donnera en 1769 une réponse plus précise : il n'y a pas la moitié de la rondeur (voir l'argument de Diderot).
Leibniz (le moulin) 1714 · attaque la prémisse 3

Imaginons une machine qui pense, agrandie jusqu'à pouvoir y entrer comme dans un moulin. On n'y trouverait que des pièces qui se poussent les unes les autres, et jamais de quoi expliquer une perception. L'âme n'est donc pas le fonctionnement d'une machine.

Mettrie répond
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Mettrie dans ses textes.
Diderot 1769 · Une réponse matérialiste, mais de Diderot (Le Rêve de d'Alembert), pas de La Mettrie
Le personnage de Diderot demande à son contradicteur d'où il sait que la sensibilité est incompatible avec la matière, alors qu'il ne connaît l'essence ni de l'une ni de l'autre. La sensibilité est pour lui une propriété de la matière, générale ou produite par l'organisation, et non une chose à part.
Le débat continue (notre résumé) Diderot ne résout pas le moulin : il dit seulement qu'on ne peut pas le trancher, car on ignore ce qu'est la matière. Cela rejoint La Mettrie, qui reproche aux spiritualistes de définir un être dont la nature est inconnue ; et la difficulté reste ce qu'on appelle aujourd'hui le problème difficile de la conscience (notre résumé).
Le débat continue (notre résumé) La Mettrie ne répond pas au moulin : il parle des monades, qu'il juge une hypothèse inintelligible, plutôt qu'à propos de la machine pensante. Il maintient qu'on ne sait pas ce qu'est la matière, et que l'expérience, pas la raison seule, doit trancher (notre résumé).