QuestionsSommes-nous libres ?Si tout est nécessaire, nos regrets sont absurdes : le déterminisme n'a que de mauvaises sorties
Sommes-nous libres ?Le libre arbitre

Si tout est nécessaire, nos regrets sont absurdes : le déterminisme n'a que de mauvaises sorties

Le dilemme du déterminisme

William James 1842 · 1910Les expériences religieuses sont des faits psychologiques à étudier sérieusement, et la croyance peut être un pari légitime.
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Ce qu'il soutient

Il est plus raisonnable de croire que de vrais possibles existent : que, face à un choix, plusieurs avenirs sont réellement ouverts. C'est l'indéterminisme, que James appelle « chance ».

Pourquoi

Regretter un crime suppose qu'autre chose aurait pu arriver ; si tout est fixé, il faut renoncer au regret ou juger le monde vicié.

La même idée à travers l'histoire
Kant1788Pour Kant, le devoir suppose le pouvoir : si je dois faire quelque chose, c'est que je peux le faire. James part d'une idée voisine, mais il l'applique au regret plutôt qu'au devoir : regretter un acte, c'est dire qu'on aurait dû agir autrement, donc qu'on aurait pu.
William James1884Conférence faite à des étudiants en théologie de Harvard en 1884 (publiée dans la Unitarian Review, puis dans The Will to Believe, 1897). James y renouvelle le débat : il refuse de prétendre prouver le libre arbitre et montre ce que coûte le déterminisme.
En bref

« Si tout est nécessaire, nos regrets sont absurdes : le déterminisme n'a que de mauvaises sorties » est un argument de William James (« The Dilemma of Determinism », 1884, 1884) sur la question « Sommes-nous libres ? » (réponse : le libre arbitre). Sa thèse : Il est plus raisonnable de croire que de vrais possibles existent : que, face à un choix, plusieurs avenirs sont réellement ouverts. C'est l'indéterminisme, que James appelle « chance ». Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« The Dilemma of Determinism », 1884
Valide avec une prémisse implicite

En 1884, William James refuse de démontrer le libre arbitre : il pense qu'aucune preuve tirée des faits ne peut trancher, car les faits disent ce qui est arrivé, pas ce qui aurait pu arriver. Il pose une autre question : que devient notre vie morale si tout est nécessaire ? Il prend un exemple, un meurtre dont la presse parle alors. Presque tout le monde juge : « Cela n'aurait pas dû arriver. » Mais, si tout était fixé d'avance, rien d'autre ne pouvait arriver à la place. James montre que le déterminisme n'a alors que deux sorties : regretter le monde entier (le pessimisme) ou déclarer que nos regrets sont des erreurs utiles (le subjectivisme). Il refuse l'une et l'autre, et il en conclut qu'il vaut mieux croire à de vrais possibles. Il ne le présente pas comme une preuve, mais comme un choix raisonné.

P1Le déterminisme affirme que le présent n'est compatible qu'avec un seul avenir : toute autre suite est impossible. Les possibilités qui ne se réalisent pas sont de pures illusions.
P2Si l'on garde son regret devant un crime atroce, on dit qu'autre chose devrait être à sa place. Mais, si rien d'autre n'était possible, le monde est un lieu où ce qui devrait être est impossible : un tout vicié. C'est le pessimisme.
P3Si l'on abandonne le regret, il faut le déclarer faux. Mais ce jugement de regret est lui aussi nécessaire : rien d'autre ne pouvait être à sa place. Le monde reste donc un lieu où une erreur est inévitable, ou bien le mal n'est plus un mal et seule compte la connaissance qu'on en tire. C'est le subjectivisme.
P4Pessimisme et subjectivisme sont l'un et l'autre pires qu'un monde pluraliste où le mal est possible mais non fatal. Le pessimisme rend l'univers complice du crime ; le subjectivisme fait du crime un simple spectacle et corrompt notre sens moral.
P5 · prémisse impliciteQuand une théorie ne laisse que des sorties pires que sa rivale et que les faits ne peuvent pas trancher entre elles, il est plus raisonnable de préférer la rivale.
Donc il est plus raisonnable de croire que de vrais possibles existent : que, face à un choix, plusieurs avenirs sont réellement ouverts. C'est l'indéterminisme, que James appelle « chance ».

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où le déterminisme n'a que de mauvaises sorties, mais où il reste vrai : par exemple si le monde est tel qu'il est, qu'on le trouve ou non à son goût. Un monde désagréable n'est pas un monde faux.
Avec P5, l'argument est valide. P1 à P3 montrent que, quoi qu'on fasse de son regret (le garder ou l'abandonner), le déterminisme mène au pessimisme ou au subjectivisme ; P4 les juge tous deux pires que l'indéterminisme ; P5 en tire la préférence pour l'indéterminisme. Sans P5, il ne l'est pas : de « le déterminisme n'a que de mauvaises sorties » on ne tire pas encore « il est plus raisonnable de croire le contraire », puisque la vérité peut être désagréable. James l'admet lui-même : il ne prétend pas contraindre, il dit son choix.
Analogie. Un acteur reçoit une pièce dont toutes les répliques sont écrites d'avance, y compris les cris de regret devant le crime du dernier acte. Si la pièce est vraiment écrite, il n'y a aucun sens à dire que l'auteur aurait dû écrire autre chose : le regret du public fait partie du texte. Soit on trouve la pièce mauvaise de bout en bout (pessimisme), soit on dit que le regret n'était que du théâtre (subjectivisme). James préfère une pièce où certains rôles sont improvisés.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

David Hume 1748 · attaque la prémisse 2

La dispute est en grande partie verbale. Par « liberté », on veut seulement dire le pouvoir d'agir ou de ne pas agir selon sa volonté : si je choisis de rester, je le peux ; si je choisis de bouger, je le peux aussi. Cette liberté, dit Hume, appartient à quiconque n'est pas enchaîné. On peut donc regretter, blâmer et dire « tu aurais pu » sans nier que tout soit causé.

James répond
William James 1884 · Réponse de James (le déterminisme « mou »)
James vise ce déterminisme « mou », qui mêle le bien et le mal aux causes et aux effets. Il le met devant son dilemme : s'il veut échapper au pessimisme, il doit cesser de regarder les biens et les maux comme des faits réels et en faire de simples matériaux pour la conscience.
George Edward Moore 1912 · Contre-réponse (le « pouvoir » conditionnel)
Moore soutient que « j'aurais pu agir autrement » veut très souvent dire « j'aurais agi autrement si je l'avais choisi », et que c'est cela qu'on sait quand on regrette. Ce sens est compatible avec le déterminisme et suffit à fonder le regret et le « j'aurais dû ». James ne l'a pas lu (son livre est de 1912, James est mort en 1910) : ce n'est pas une réponse à James, mais c'est l'une des réponses compatibilistes les plus citées.
Le débat continue (notre résumé) Un défenseur de James demanderait : si l'acte était fixé d'avance, y compris le choix lui-même, en quoi le monde où l'on regrette est-il autre chose qu'un monde où ce qui devait être était impossible ? C'est la question de l'« incurable défaut » (P2). Ce désaccord porte sur ce qu'exige un regret sincère.
David Hume 1739 · attaque la conclusion

Quand on retire la nécessité, on retire aussi les causes : la liberté « n'est rien d'autre que le hasard ». Or, dit Hume, une action qui ne vient pas du caractère de la personne ne peut ni l'honorer ni la déshonorer. Si nos choix étaient du hasard, nous ne serions pas plus responsables d'un meurtre voulu que d'un accident : l'indéterminisme détruit justement la responsabilité qu'il voulait sauver.

James répond
William James 1884 · Réponse de James (le hasard est un mot négatif)
James prend le mot de front. « Hasard » est un terme purement négatif : il dit seulement qu'une chose n'est pas fixée d'avance par le reste. Cela ne dit rien de ce qu'elle est en elle-même, qui peut être très claire. Si ma promenade choisit Divinity Avenue plutôt qu'Oxford Street, une fois choisie, rien dans ce choix ne ressemble à du désordre. Seul reste ouvert le fait qu'il n'était pas décrété d'avance.
Peter van Inwagen 2000 · Contre-réponse (le problème de la chance)
Van Inwagen, qui défend lui-même le libre arbitre, reconnaît la force de l'objection : si l'on « rejouait » plusieurs fois la même situation, et si, dans des situations identiques, un acte pouvait arriver ou ne pas arriver, que rien dans l'agent ne décide, alors la différence semble relever de la chance. Il ne conclut pas que le libre arbitre est faux, mais qu'il reste un mystère.
Le débat continue (notre résumé) James est mort en 1910 et n'a pas pu répondre à ce raffinement (2000). Un défenseur de James pourrait redire que le choix de l'agent est justement ce qui, au moment où il se fait, tranche entre deux possibles réels (« l'idée de hasard est la même que l'idée de don », §21), mais la question reste très débattue.
Baruch Spinoza 1677 · attaque la prémisse 3

Pour Spinoza, le repentir n'est pas une vertu et ne naît pas de la raison : qui se repent de son acte est deux fois misérable, d'abord vaincu par un mauvais désir, puis par la tristesse. Un sage déterministe n'a donc pas besoin du regret : il comprend les causes et agit mieux. C'est la sortie que James décrit lui-même comme « abandonner le jugement de regret ».

James répond
William James 1884 · Réponse de James (la balançoire)
James reconnaît que l'on peut renoncer aux regrets : l'histoire montre que ce n'est pas impossible. Mais le jugement qui déclare le regret faux est lui aussi nécessité, donc le monde reste un lieu où ce qui devrait être paraît impossible. Quand le meurtre cesse d'être un péché, le regret devient une erreur ; l'un monte quand l'autre descend. Reste alors la sortie subjectiviste (le mal n'est que de la connaissance), dont James dit qu'elle conduit à l'indifférence morale.
Le débat continue (notre résumé) Un spinoziste répondrait que cette indifférence n'est pas une conséquence nécessaire : comprendre pourquoi un acte cruel arrive ne dispense pas de l'empêcher. Ce que James appelle une « corruption de notre sens moral » est donc contesté (James le fonde sur l'histoire du romantisme, non sur une preuve).