QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Pas de droit de mentir, même à l'assassin
Qu'est-ce qui est bien ?Le devoir

Pas de droit de mentir, même à l'assassin

Le mensonge à l'assassin (Kant contre Benjamin Constant)

Kant 1724 · 1804Fixer les limites de la raison ; agir par devoir.
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Ce qu'il soutient

Il n'est pas permis de mentir à l'assassin, même pour sauver son ami. Être vrai dans toutes ses déclarations est un ordre sacré de la raison.

Pourquoi

Dire la vérité est un devoir sans exception, et mentir, même à un assassin, fait tort à l'humanité entière.

La même idée à travers l'histoire
Benjamin Constant1797Dans Des réactions politiques, Benjamin Constant cite un « philosophe allemand » pour qui mentir à des assassins qui cherchent votre ami serait un crime. Il y voit la preuve qu'un principe pris de façon absolue rendrait toute société impossible.
Kant1797Kant répond quelques mois plus tard, dans un court article : il reconnaît être ce philosophe et maintient sa position, en la défendant comme un devoir de droit.
Christine Korsgaard1986Christine Korsgaard relit le débat avec les formules de l'impératif catégorique : l'interdit du mensonge vaut dans un monde idéal, le « règne des fins », mais face au mal on peut s'en écarter.
En bref

« Pas de droit de mentir, même à l'assassin » est un argument de Kant (Sur un prétendu droit de mentir par humanité, 1797, 1797) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : le devoir). Sa thèse : Il n'est pas permis de mentir à l'assassin, même pour sauver son ami. Être vrai dans toutes ses déclarations est un ordre sacré de la raison. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 4 prémisses. AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Sur un prétendu droit de mentir par humanité, 1797
Valide

Un assassin frappe à votre porte et demande si votre ami, qu'il poursuit, s'est caché chez vous. Avez-vous le droit de mentir pour le sauver ? Benjamin Constant répond oui, et accuse un « philosophe allemand » de dire non. Kant répond en 1797 : même ici, mentir n'est pas un droit. C'est un des débats les plus connus de la morale.

P1Dans le cas étudié, on ne peut pas éviter de répondre par oui ou par non : se taire n'est pas possible.
P2Quand on ne peut pas éviter de répondre, dire la vérité est un devoir envers chacun, quel que soit le dommage pour soi ou pour un autre.
P3Mentir, même à celui qui vous force injustement à parler, fait du tort à l'humanité entière : les déclarations ne trouvent plus de crédit, les droits fondés sur les contrats perdent leur force, et la source du droit devient inutilisable.
P4Ce devoir n'admet aucune exception : une règle qui se réserve des exceptions se contredit elle-même.
P5 · prémisse impliciteUne action qui viole un devoir sans exception et fait tort à l'humanité n'est jamais permise, même si elle produit un grand bien, comme sauver un ami.
Donc il n'est pas permis de mentir à l'assassin, même pour sauver son ami. Être vrai dans toutes ses déclarations est un ordre sacré de la raison.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, on pourrait accepter P1 à P4 et dire quand même : ce mensonge fait un tort, mais un tort moindre que la mort d'un innocent, donc il est permis. C'est exactement la position de Mill.
L'argument est valide : P1, P2 et P4 donnent un devoir sans exception, P3 dit que le mensonge fait tort, et P5 en tire l'interdiction. Tout le débat porte sur P5 (les conséquences peuvent-elles lever un devoir ?), sur P2 (le devoir de vérité vaut-il envers un assassin ?) et sur P1 (ne peut-on vraiment pas se taire ?).
Analogie. Une monnaie ne vaut que si l'on peut s'y fier. Un faux billet, même donné pour une bonne cause, abîme la confiance de tous dans la monnaie. Pour Kant, chaque mensonge est un faux billet dans la monnaie de la parole.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Benjamin Constant 1797 · attaque la prémisse 2

Un devoir correspond toujours au droit d'un autre : là où il n'y a pas de droit, il n'y a pas de devoir. Dire la vérité n'est donc un devoir qu'envers ceux qui ont droit à la vérité. Or l'assassin n'a pas droit à une vérité qui nuit à autrui. On ne lui doit donc pas la vérité, et le principe devient applicable sans être abandonné.

Kant répond
Kant 1797
« Avoir droit à la vérité » n'a pas de sens : la vérité n'est pas une propriété qu'on accorde à l'un et refuse à l'autre. Le devoir de véracité ne fait pas de différence entre les personnes. Et Constant confond nuire et faire tort : si la vérité nuit à l'ami caché, c'est par hasard ; celui qui dit vrai ne commet pas d'injustice.
Christine Korsgaard 1986
Kant a tort sur ce cas, et on peut le montrer avec ses propres outils. Le test de l'universalisation laisse passer ce mensonge : il marche même si tout le monde le pratique, car l'assassin croit qu'on ignore qui il est. La formule de l'humanité est plus stricte : dans un « règne des fins » idéal, ni la tromperie ni la contrainte ne sont jamais permises. Mais cet idéal n'est pas fait pour traiter avec le mal : face à l'assassin, on peut s'en écarter, et le mensonge devient une défense contre celui qui veut se servir de nous.
Le débat continue (notre résumé) Le débat reste vif. Beaucoup de lecteurs de Kant rejoignent Korsgaard et Constant sur ce cas, sans renoncer au reste de sa morale. D'autres rappellent que Kant parle ici d'un devoir de droit (ne pas ruiner la confiance dans les déclarations), pas d'un calcul. Au bac, ce débat sert souvent à opposer la morale du devoir et la morale des conséquences.
John Stuart Mill 1861 · attaque la prémisse 5

Mill reconnaît que la règle de vérité est d'une utilité immense : chaque mensonge affaiblit la confiance dont dépend tout le bien-être social. Mais même cette règle sacrée admet des exceptions, que tous les moralistes reconnaissent : par exemple cacher une information à un malfaiteur, quand c'est le seul moyen de protéger quelqu'un d'un grand mal qu'il ne mérite pas. Refuser cette exception mène à une conséquence absurde : laisser tuer un innocent.

Kant répond
Kant 1797 · Réponse anticipée de Kant (1797)
On ne connaît pas les conséquences. Si vous dites vrai, l'ami est peut-être déjà sorti sans être vu, ou les voisins arrêtent l'assassin pendant qu'il fouille la maison. Si vous mentez et que l'ami, sorti à votre insu, croise l'assassin, vous êtes responsable de sa mort. Celui qui ment, même avec une bonne intention, répond de toutes les suites de son mensonge.
Christine Korsgaard 1986
L'avantage de Kant est une responsabilité bien délimitée : si l'on agit comme on doit, les mauvaises suites ne sont pas notre faute. Mais dans le cas de l'assassin à la porte, il semble grotesque de dire simplement qu'on a fait sa part en disant la vérité et que le reste ne nous regarde pas.
Le débat continue (notre résumé) L'argument de l'incertitude est jugé faible par la plupart des commentateurs : dans beaucoup de cas, on sait assez bien ce qui arrivera. Les défenseurs de Kant répondent que son vrai point n'est pas là : un devoir qu'on peut lever dès que les suites semblent graves n'est plus un devoir, et le calcul de Mill laisse chacun juge des exceptions.
W. D. Ross 1930 · attaque la prémisse 4

Nos devoirs ne sont pas absolus, ils valent « à première vue » (prima facie) : ne pas mentir, tenir parole, mais aussi aider et ne pas nuire. Quand deux devoirs s'opposent, il faut juger lequel est le plus fort dans la situation. Face à l'assassin, le devoir de protéger une vie l'emporte sur celui de dire vrai.

Kant répond
Kant 1797 · Réponse anticipée de Kant (1797)
Un vrai conflit de devoirs est impensable : deux règles opposées ne peuvent pas être nécessaires en même temps. S'il est un devoir d'agir selon l'une, agir selon l'autre est contraire au devoir. Il peut y avoir deux raisons d'obligation qui s'opposent, mais alors c'est la raison la plus forte qui fait le devoir, et l'autre n'en est pas un.
Le débat continue (notre résumé) Kant admet donc qu'on pèse des « raisons d'obligation ». La question devient : pourquoi la raison de dire vrai l'emporterait-elle toujours sur la raison de protéger une vie ? Ross juge qu'aucune règle fixe ne peut le dire d'avance et qu'il faut juger cas par cas ; les kantiens craignent qu'on perde alors toute règle sûre.