QuestionsQu'est-ce que l'amour ?L'amour préférentiel est une forme d'amour de soi ; l'amour véritable est un devoir qui aime chaque homme
Qu'est-ce que l'amour ?Vouloir le bien de l'autre

L'amour préférentiel est une forme d'amour de soi ; l'amour véritable est un devoir qui aime chaque homme

Le commandement d'aimer le prochain (Kierkegaard)

Søren Kierkegaard 1813 · 1855La vérité est subjective : il faut faire le saut de la foi.
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Ce qu'il soutient

L'amour véritable n'est pas l'amour préférentiel : c'est le commandement d'aimer le prochain, un devoir qui vaut pour chaque être humain et qui protège l'amour du changement.

Pourquoi

L'amour qui dépend de l'inclination peut cesser et reste un amour de soi ; seul le devoir d'aimer le prochain est à l'abri du changement.

La même idée à travers l'histoire
Kant1785Fondements de la métaphysique des mœurs : Kant lit déjà le verset « aime ton prochain, même ton ennemi » comme un devoir, mais il distingue l'amour-inclination, qui ne peut être commandé, et l'amour « pratique », qui est dans la volonté. Ce n'est pas la même thèse que Kierkegaard : c'est une version plus étroite du devoir d'aimer.
Søren Kierkegaard1847Les Œuvres de l'amour, première série : la version présentée ici. Contrairement à d'autres livres de Kierkegaard, il est signé de son nom, pas d'un pseudonyme. Le commandement vient de l'Évangile (Matthieu 22, 39) : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même ».
En bref

« L'amour préférentiel est une forme d'amour de soi ; l'amour véritable est un devoir qui aime chaque homme » est un argument de Søren Kierkegaard (Les Œuvres de l'amour, 1847 (II A-C), 1847) sur la question « Qu'est-ce que l'amour ? » (réponse : vouloir le bien de l'autre). Sa thèse : L'amour véritable n'est pas l'amour préférentiel : c'est le commandement d'aimer le prochain, un devoir qui vaut pour chaque être humain et qui protège l'amour du changement. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P2, P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Les Œuvres de l'amour, 1847 (II A-C)
Valide avec une prémisse implicite

On croit souvent que l'amour le plus haut est celui qu'on éprouve pour une personne unique, l'amoureuse ou l'ami, et que les poètes l'ont bien décrit. Kierkegaard dit le contraire, du point de vue chrétien. L'amour qu'on a pour un être choisi est, selon lui, encore une forme d'amour de soi : on aime en l'autre « un autre moi ». L'amour véritable est celui que l'Évangile commande : « Tu aimeras ton prochain ». C'est un devoir, ce qui paraît étrange. Mais c'est justement ce qui le protège : un sentiment peut changer, un devoir ne change pas. Et le prochain n'est pas quelqu'un de choisi : c'est tout être humain, y compris celui qu'on ne choisirait pas. L'argument est donné ici dans son cadre : une morale chrétienne, où tous les humains sont égaux devant Dieu.

P1L'amour préférentiel (celui de l'amant pour l'aimée, de l'ami pour l'ami) s'attache à un seul être, qu'il appelle « l'autre moi ». Il est donc aussi égoïste que l'amour de soi, qui s'attache à son seul moi : c'est une autre forme d'amour de soi.
P2 · prémisse impliciteUn amour qui est une forme d'amour de soi n'est pas l'amour véritable.
P3L'amour qui repose sur l'inclination peut changer, en lui-même ou dans les années. Seulement quand aimer est un devoir (« tu dois aimer »), l'amour est sûr, pour toujours, contre tout changement.
P4 · prémisse impliciteL'amour véritable doit être à l'abri du changement : un amour qui pourrait cesser n'est pas encore l'amour achevé.
P5Ce que commande ce devoir, c'est d'aimer le prochain. Or le prochain est tout être humain : il l'est non par ses différences ni par sa ressemblance avec moi, mais par l'égalité de chacun devant Dieu.
Donc l'amour véritable n'est pas l'amour préférentiel : c'est le commandement d'aimer le prochain, un devoir qui vaut pour chaque être humain et qui protège l'amour du changement.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où l'amour véritable existe, où il n'est pas protégé du changement, et où pourtant tout le reste est vrai : par exemple un amour sincère qui s'éteint avec le temps et qui n'en est pas moins vrai pendant qu'il dure.
Valide avec P2 et P4, deux prémisses que Kierkegaard ne formule pas ainsi mais que tout le chapitre suppose. Sans P2, l'amour de soi pourrait encore être de l'amour véritable. Sans P4, un amour changeant pourrait être l'amour véritable, et le devoir ne serait plus nécessaire. Pour résister à l'argument, il faut nier P1 (l'amour pour un être choisi peut ne pas être égoïste), P2 (un peu d'amour de soi n'empêche pas d'aimer vraiment), ou P4 (un amour peut être vrai sans être garanti pour toujours).
Analogie. C'est comme la différence entre une plante qui pousse parce que le soleil est là et une source qui coule en toute saison. La première est belle, mais dépend du temps qu'il fait. Pour Kierkegaard, le devoir d'aimer est la source : elle ne dépend ni de la météo ni de qui boit.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

T
Theodor W. Adorno 1939 · attaque la conclusion

Dans « On Kierkegaard's Doctrine of Love » (1939), Adorno résume le livre et lui reproche son abstraction. À force d'insister sur le commandement et sur la généralité du prochain, dit-il, l'objet de l'amour devient, en exagérant, indifférent : ce qui compte, ce sont les qualités de celui qui aime. Il juge que cet amour frôle l'insensibilité et résume : il demande d'aimer tous les hommes comme s'ils étaient morts.

Kierkegaard répond
Kierkegaard Kierkegaard, plus loin dans le livre (IV), avant Adorno
Dans la section IV, Kierkegaard parle du devoir d'aimer « les hommes que nous voyons », ceux de la réalité. Il y dit que la tâche n'est pas de trouver l'objet aimable, mais de trouver aimable l'objet « donné ou choisi », et de continuer à le trouver aimable, quoi qu'il devienne.
Le débat continue (notre résumé) Ce passage montre que Kierkegaard ne parle pas d'un amour sans personne : il parle de personnes précises, vues, choisies ou données. Mais Adorno peut répondre que le texte confirme son reproche : trouver l'autre aimable « quoi qu'il devienne » revient à rendre ses qualités indifférentes. Adorno écrit après Kierkegaard et ne lui répond pas dans ce passage. Notre lecture.
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord de fond est de savoir si aimer chaque personne comme prochain respecte l'individu ou l'efface. Beaucoup de lecteurs de Kierkegaard le défendent contre Adorno ; d'autres jugent l'objection fondée. Point ouvert.
Arthur Schopenhauer 1844 · attaque la prémisse 1

Dans la « Métaphysique de l'amour sexuel » (Le Monde comme volonté et comme représentation, II, chap. 44), Schopenhauer explique autrement le choix d'un être précis. Quand deux amoureux se scrutent du regard, ce qui s'y joue est, dit-il, « la méditation du génie de l'espèce sur l'individu qui peut naître d'eux ». Ce qui est décidé par leurs amours, c'est « la composition de la génération suivante ». Pour lui, l'amour préférentiel n'est donc pas un amour de soi : c'est un travail de l'espèce, et non du moi.

sans réponse
voir l'argument
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Kierkegaard dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Schopenhauer écrit trois ans avant les Œuvres de l'amour et ne vise pas Kierkegaard. Les deux s'accordent sur un point : l'amour préférentiel n'est pas un pur don à l'autre. Ils diffèrent sur la cause : pour Kierkegaard, c'est le moi qui s'aime dans l'autre ; pour Schopenhauer, c'est l'espèce qui se sert des deux amoureux. Notre résumé.
Où en est le débat (notre résumé)Deux diagnostics sur le même fait : l'amour préférentiel ne vise pas seulement le bien de l'autre. Le désaccord porte sur ce qui l'explique (le moi, ou l'espèce) et sur ce qu'on en conclut. Point ouvert.
Emmanuel Kant 1785 · attaque la prémisse 3

Dans les Fondements de la métaphysique des mœurs, Kant lit lui aussi le commandement d'aimer son prochain, même son ennemi. Mais il objecte : l'amour comme inclination ne peut pas être commandé. Ce qui peut l'être, c'est de faire du bien par devoir, même sans inclination, et même contre une aversion naturelle : un amour « pratique », qui est dans la volonté, et non « pathologique », qui est dans le penchant de la sensibilité. Si l'amour devient un devoir, ce que le devoir protège du changement serait donc la bienveillance, pas la tendresse.

Kierkegaard répond
Kierkegaard Kierkegaard (il relève lui-même la difficulté, sans citer Kant)
Kierkegaard reconnaît que « tu dois aimer » contient une contradiction apparente : que le fait d'aimer soit un devoir. Il en fait la marque propre de l'amour chrétien.
Le débat continue (notre résumé) Cela reconnaît le problème sans le résoudre, et Kierkegaard ne cite pas Kant dans ce passage. Kant propose une solution : le devoir porte sur l'amour qui est dans la volonté. Reste à savoir si ce que Kierkegaard appelle amour est plus que cela. Notre lecture.
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord de fond est de savoir si l'on peut devoir à quelqu'un plus que des actes de bienveillance, et si un amour qui n'est que devoir est encore de l'amour. Point ouvert.