QuestionsLa science peut-elle tout expliquer ?Les révolutions scientifiques : changer de paradigme, ce n'est pas démontrer
La science peut-elle tout expliquer ?Une construction humaine

Les révolutions scientifiques : changer de paradigme, ce n'est pas démontrer

Les paradigmes et l'incommensurabilité (Kuhn)

Thomas Kuhn 1922 · 1996La science avance par révolutions : un paradigme en remplace un autre.
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Ce qu'il soutient

Le passage d'un paradigme à un autre ne peut pas être imposé pas à pas par la logique et l'expérience seules : il demande de convaincre, et l'on ne peut pas prouver au sens strict que le nouveau cadre est meilleur.

Pourquoi

Deux paradigmes rivaux n'ont ni les mêmes critères ni le même vocabulaire : aucune preuve neutre ne peut donc trancher entre eux.

En bref

« Les révolutions scientifiques : changer de paradigme, ce n'est pas démontrer » est un argument de Thomas Kuhn (La Structure des révolutions scientifiques (The Structure of Scientific Revolutions), 1962, 2e éd. 1970) sur la question « La science peut-elle tout expliquer ? » (réponse : une construction humaine). Sa thèse : Le passage d'un paradigme à un autre ne peut pas être imposé pas à pas par la logique et l'expérience seules : il demande de convaincre, et l'on ne peut pas prouver au sens strict que le nouveau cadre est meilleur. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 3 prémisses. AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

La Structure des révolutions scientifiques (The Structure of Scientific Revolutions), 1962, 2e éd. 1970
Valide

On imagine souvent la science comme un escalier : chaque génération ajoute des marches de vérités sûres. Le physicien et historien des sciences Thomas Kuhn a montré dans son livre de 1962 que l'histoire ressemble plutôt à une suite de ruptures. Pendant de longues périodes, les savants travaillent dans un cadre commun, qu'il appelle un « paradigme » (par exemple la physique de Newton). Puis des anomalies s'accumulent, et un autre paradigme remplace le premier (Einstein). Kuhn ajoute que les deux cadres sont « incommensurables » : ils ne posent pas les mêmes problèmes, n'ont pas les mêmes critères de réussite et ne donnent pas toujours le même sens aux mêmes mots. Du coup, passer de l'un à l'autre ne se fait pas par une démonstration que tout le monde devrait accepter. Pour Kuhn, ce qui échappe ici aux preuves, c'est le choix du cadre lui-même. Attention : il n'a jamais dit que la science est irrationnelle ni que tout se vaut. Il l'a répété dans la postface de 1969 : c'est la principale objection qu'on lui a faite (Popper, Lakatos), et il y a répondu.

P1Les scientifiques travaillent normalement à l'intérieur d'un paradigme : des réussites reconnues de tous, qui fournissent pour un temps des problèmes types et des solutions types à une communauté de chercheurs.
P2Les révolutions scientifiques sont des moments où un paradigme est remplacé, en tout ou en partie, par un autre qui lui est incompatible : le savoir ne s'additionne pas simplement.
P3Deux paradigmes rivaux sont incommensurables : ils ne s'accordent ni sur la liste des problèmes à résoudre, ni sur les critères d'une bonne solution, ni tout à fait sur le sens des mots, si bien que leurs partisans travaillent, dans un sens, dans des mondes différents.
P4 · prémisse impliciteQuand deux camps ne partagent pas les critères ni le vocabulaire qui permettraient de trancher, aucune preuve neutre, acceptée par les deux, ne peut décider entre eux.
Donc le passage d'un paradigme à un autre ne peut pas être imposé pas à pas par la logique et l'expérience seules : il demande de convaincre, et l'on ne peut pas prouver au sens strict que le nouveau cadre est meilleur.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, on pourrait admettre que les paradigmes diffèrent et dire pourtant qu'une théorie l'emporte par des preuves neutres : les deux camps se mettent d'accord sur une expérience cruciale, comme la mesure de la déviation de la lumière près du Soleil, et l'un des deux doit alors céder.
L'argument est valide : P1 et P2 décrivent le cas (deux paradigmes qui se remplacent), P3 dit qu'alors ils sont incommensurables, et P4 que l'incommensurabilité interdit la preuve neutre. Tout le débat porte sur P3 et P4. Popper conteste P3 : on peut comparer deux théories rivales, par exemple celles de Ptolémée et de Copernic. Lakatos et d'autres craignent que P4 ne rende le choix irrationnel. Kuhn répond que la preuve stricte est un idéal de logique ou de mathématiques, pas la seule forme de raison : il reste de bonnes raisons (précision, simplicité, fécondité) qui, selon lui, pèsent pour le groupe de spécialistes.
Analogie. Deux équipes jouent sur le même terrain, mais l'une joue au football et l'autre au rugby. Aucune ne peut montrer qu'elle a « mieux joué » en se servant des règles de l'autre. Pour changer de jeu, il faut donner aux joueurs des raisons de préférer d'autres règles : c'est un travail de persuasion, pas de démonstration.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Karl Popper (« Le mythe du cadre », texte écrit au milieu des années 1970) 1994 · attaque la prémisse 3

Une théorie meilleure que la précédente doit pouvoir être comparée avec elle : deux théories ne sont donc pas « incommensurables », pour reprendre le terme de Kuhn. Par exemple, l'astronomie de Ptolémée n'est pas du tout incommensurable avec celle de Copernic. Il y a certes, pour un esprit, un changement de regard (Popper reconnaît le « Gestalt shift » de Kuhn), mais on peut comparer logiquement les deux systèmes : Copernic faisait valoir que toutes les observations qui entrent dans un système centré sur la Terre entrent aussi dans un système centré sur le Soleil.

Kuhn répond
Thomas Kuhn 1970 · Réponse de Kuhn (Postface de 1969)
Kuhn précise qu'il n'a jamais dit que les chercheurs de camps rivaux ne peuvent pas se parler. Leur communication est seulement partielle, parce qu'ils emploient presque les mêmes mots en les rattachant un peu différemment aux choses. La solution, écrit-il, est que chacun reconnaisse l'autre comme membre d'une autre communauté de langage, puis devienne traducteur : c'est ce que fait l'historien des sciences face aux théories anciennes.
Karl Popper 1994 · Popper accepte la correction, mais maintient son diagnostic (note de fin du même essai)
Popper écrit en note qu'en rédigeant cette partie il pensait d'abord à Kuhn, mais que, comme Kuhn le fait remarquer, cette interprétation reposait sur un malentendu. Il se dit tout prêt à accepter cette correction. Il ajoute pourtant que la thèse qu'il discute dans cette section reste, selon lui, influente.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue. Popper retire donc l'accusation portée contre Kuhn lui-même, mais garde son opinion sur l'influence de la thèse qu'il critiquait (voir aussi l'objection du relativisme ci-dessous). Aucun camp n'a emporté la décision.
I
Imre Lakatos (1970) 1970 · attaque la prémisse 4

Lakatos résume ainsi la position de Kuhn : un nouveau paradigme apporte avec lui ses propres critères, il n'y a pas de critère au-dessus des paradigmes, et le passage de l'un à l'autre est irrationnel, une affaire de « psychologie des foules ». Si P4 est vraie, la science cesserait donc d'être une affaire de raisons pour devenir une affaire de mode ou d'entraînement collectif.

Kuhn répond
Thomas Kuhn 1970 · Réponse de Kuhn (Postface de 1969)
Kuhn répond que son idée est simple et connue : les débats sur le choix d'une théorie ne ressemblent pas à une preuve de logique ou de mathématiques, où les règles sont fixées au départ. Cela n'implique ni qu'il n'y a pas de bonnes raisons de se laisser convaincre, ni que ces raisons ne sont pas décisives pour le groupe. Ces raisons sont les critères habituels de la philosophie des sciences (précision, simplicité, fécondité), mais ils jouent comme des valeurs, qu'on peut appliquer de façons différentes.
I
Imre Lakatos 1970 · Contre-proposition de Lakatos (1970, dans le même article)
Lakatos ne se contente pas de critiquer Kuhn : il propose un critère objectif pour juger les programmes de recherche rivaux. Une suite de théories est « progressive » si chaque nouvelle théorie prédit des faits nouveaux, inattendus, et si certains de ces faits sont confirmés ; sinon elle est « dégénérative ». Cela donnerait des raisons de choisir qui ne sont pas de simples valeurs.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue (notre résumé). Les défenseurs de Kuhn objectent que juger « progressif » ou « dégénératif » demande lui-même des choix (jusqu'à quand attendre un succès ?) que le critère ne tranche pas. Aucun camp n'a emporté la décision.
Les critiques de Kuhn (dont Shapere et Popper, cités par Kuhn) 1970 · attaque la conclusion

Beaucoup de lecteurs ont trouvé le point de vue de Kuhn relativiste. Si des communautés de chercheurs vivent chacune dans leur monde et ne peuvent pas se départager par des preuves, il semble que chaque communauté ait raison à sa façon, et que la science ne se rapproche d'aucune vérité.

Kuhn répond
Thomas Kuhn 1970 · Réponse de Kuhn (Postface de 1969)
Kuhn distingue deux choses. Pour les cultures, il accepte presque le mot « relativiste » : des groupes ressemblent à des communautés de langues différentes, qui peuvent avoir raison chacune à leur façon. Pour la science, il refuse ce mot : les théories plus récentes sont meilleures que les anciennes pour résoudre des énigmes, et l'évolution de la science va dans un sens, qui ne revient pas en arrière. Il se dit donc un croyant convaincu du progrès scientifique.
Thomas Kuhn 1970 · Ce que Kuhn n'affirme pas (même postface)
Kuhn ajoute lui-même une limite : on dit souvent qu'une théorie est meilleure parce qu'elle représente mieux ce qu'est vraiment la nature. Il ne voit pas dans la succession des théories de direction cohérente vers ce qui existe réellement. Le progrès dont il parle est donc celui de l'outil à résoudre des problèmes, pas un rapprochement démontré de la vérité.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue (notre résumé). Les réalistes jugent que cette limite redonne raison aux critiques : si la science ne se rapproche pas du vrai, peut-on parler de progrès autrement que pratique ? Kuhn tient qu'il n'a besoin que de ce progrès-là. Aucun camp n'a emporté la décision.