QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Il n'y a pas de valeurs objectives : nos jugements moraux sont tous faux
Qu'est-ce qui est bien ?La morale en question

Il n'y a pas de valeurs objectives : nos jugements moraux sont tous faux

La théorie de l'erreur (l'argument de l'étrangeté)

John Leslie Mackie 1917 · 1981Le mal rend incohérente la croyance en un Dieu à la fois tout-puissant et parfaitement bon.
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Ce qu'il soutient

Il n'y a pas de valeurs objectives, et nos jugements moraux, qui y prétendent, sont tous faux. La morale n'est pas à découvrir : elle est à inventer.

Pourquoi

Les valeurs objectives seraient des choses très étranges, et nos morales varient trop pour venir d'une perception du bien.

La même idée à travers l'histoire
Hume1751Hume écrit que le goût moral « dore ou tache » les choses avec des couleurs empruntées à nos sentiments : la valeur que nous voyons dans le monde vient de nous. Mackie se réclame de cette idée de projection.
John Leslie Mackie1977Mackie ouvre son livre par « Il n'y a pas de valeurs objectives » et invente le nom de « théorie de l'erreur » : contrairement à Ayer, il pense que nos jugements moraux affirment bien quelque chose, mais quelque chose de faux. La morale reste à inventer.
En bref

« Il n'y a pas de valeurs objectives : nos jugements moraux sont tous faux » est un argument de John Leslie Mackie (L'éthique : inventer le bien et le mal, ch. 1 (1977), 1977) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la morale en question). Sa thèse : Il n'y a pas de valeurs objectives, et nos jugements moraux, qui y prétendent, sont tous faux. La morale n'est pas à découvrir : elle est à inventer. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

L'éthique : inventer le bien et le mal, ch. 1 (1977)
Valide avec une prémisse implicite

Quand on dit « torturer un enfant pour s'amuser est mal », on ne veut pas dire « je n'aime pas ça ». On veut dire que c'est mal pour tout le monde, même pour celui qui pense le contraire. Mackie accorde ce point : nos jugements moraux prétendent décrire des valeurs objectives. Mais il pense que de telles valeurs n'existent pas. Ce seraient des choses trop bizarres, et les désaccords moraux s'expliquent très bien sans elles. Conclusion : nos jugements moraux se trompent tous, un peu comme les phrases sur les sorcières. Ce n'est pas un appel à faire n'importe quoi : pour Mackie, la morale n'est pas découverte, elle est à inventer.

P1Nos jugements moraux ordinaires prétendent à l'objectivité : « c'est mal » veut dire que c'est mal pour tout le monde, quoi qu'on en pense. Si ces valeurs objectives n'existent pas, ces jugements sont donc faux.
P2L'argument de la relativité : les codes moraux varient beaucoup selon les sociétés, et ces différences s'expliquent mieux par les modes de vie que par une perception plus ou moins bonne de valeurs objectives. On approuve la monogamie parce qu'on vit dans une société monogame, plutôt que l'inverse.
P3L'argument de l'étrangeté : des valeurs objectives seraient des choses très bizarres, sans équivalent dans l'univers. Elles contiendraient en elles-mêmes un ordre (« fais ceci »), et il faudrait une faculté spéciale de perception pour les connaître.
P4 · prémisse impliciteIl ne faut pas admettre l'existence de choses aussi bizarres quand une explication plus simple (nos modes de vie, nos sentiments projetés sur le monde) rend compte de nos croyances.
Donc il n'y a pas de valeurs objectives, et nos jugements moraux, qui y prétendent, sont tous faux. La morale n'est pas à découvrir : elle est à inventer.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où les valeurs objectives sont bizarres, où l'on pourrait se passer d'elles pour expliquer nos croyances, et où elles existent quand même. C'est la position des réalistes : le monde n'est pas obligé d'être simple, et beaucoup de choses vraies sont étranges.
P2 et P3 montrent que des valeurs objectives seraient bizarres et qu'on n'en a pas besoin pour expliquer nos croyances ; P4 dit qu'il faut alors ne pas y croire ; on obtient « il n'y a pas de valeurs objectives ». P1 ajoute le second pas : puisque nos jugements prétendent à de telles valeurs, ils sont faux. Le débat porte sur P3 (les valeurs sont-elles plus bizarres que les vérités logiques ?) et sur P1 (nos jugements prétendent-ils vraiment à cette objectivité forte ?).
Analogie. Au XVIe siècle, on disait « cette femme est une sorcière ». La phrase voulait dire quelque chose de précis : qu'elle avait des pouvoirs surnaturels. Comme les sorcières n'existent pas, toutes ces phrases étaient fausses, même si ceux qui les disaient étaient sincères. Pour Mackie, « mentir est mal » est dans le même cas : la phrase affirme une chose qui n'existe pas. La différence, dit-il, c'est qu'on a encore besoin de règles pour vivre ensemble : il faut donc les inventer.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

R
Russ Shafer-Landau (les « compagnons d'infortune ») 2003 · attaque la prémisse 3

Si l'on rejette les valeurs morales parce qu'elles seraient « bizarres », il faut rejeter beaucoup d'autres choses : les vérités de la logique et des mathématiques, ou les règles qui disent ce qu'il est raisonnable de croire. Elles aussi sont indépendantes de nous, ne se voient pas et s'imposent à nous. Personne ne les juge pour autant inexistantes. Les valeurs morales ne sont pas plus étranges qu'elles.

Mackie répond
J. L. Mackie 1977 · Réponse anticipée de Mackie (même chapitre)
Mackie envisage lui-même cette défense : la nécessité, la causalité, l'identité ou le nombre poseraient le même problème. Sa réponse : ces notions aussi doivent recevoir une explication empiriste, à partir de l'expérience ; et si on y arrive pour elles, cela ne sauve pas pour autant des valeurs qui contiendraient un ordre.
T
Terence Cuneo 2007
Le prix est trop élevé. Les raisons de croire (« tu dois croire ce que les preuves montrent ») sont des faits normatifs exactement comme les faits moraux. Si Mackie a raison, elles n'existent pas non plus, et alors on n'a aucune raison de croire la théorie de l'erreur elle-même. La position se scie la branche.
Le débat continue (notre résumé) Les théoriciens de l'erreur actuels (Joyce, Olson) répondent que les raisons de croire peuvent dépendre de nos buts, ce qui n'est pas le cas des devoirs moraux, qui prétendent nous obliger même contre nos buts. Le débat reste ouvert.
O
Objection courante attaque la conclusion

Si tous les jugements moraux sont faux, il faudrait cesser de dire que l'esclavage était mal, comme on a cessé de parler de sorcières. Personne ne peut vivre ainsi, pas même Mackie, qui écrit ensuite tout un livre de morale. La théorie se dément dans la pratique.

Mackie répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus
J. L. Mackie 1977 · La réponse du titre : inventer le bien et le mal
La théorie de l'erreur porte sur ce que sont les valeurs, pas sur ce qu'il faut faire. Elle ne nous oblige pas à abandonner la morale, mais à la voir autrement : un ensemble de règles que les hommes construisent pour vivre ensemble, qu'on peut discuter et améliorer. C'est ce que Mackie fait dans la seconde partie du livre.
R
Richard Joyce 2001 · Le fictionnalisme
Joyce va plus loin : on peut continuer à dire « voler est mal » sans y croire au sens strict, comme on parle des personnages d'un roman. Garder cette fiction est utile, car elle nous aide à tenir nos engagements quand la tentation est forte.
Le débat continue (notre résumé) Les critiques demandent si une fiction qu'on sait fausse peut encore retenir quelqu'un au moment de la tentation. D'autres théoriciens de l'erreur, dits « abolitionnistes » (Garner), proposent au contraire de se passer du vocabulaire moral.
William Lane Craig (l'argument moral pour Dieu) 1997 · attaque la prémisse 4

Il est plus certain que la cruauté gratuite est vraiment mal que n'importe quelle thèse philosophique sur ce qui est « bizarre ». Si l'on doit choisir, mieux vaut garder les valeurs objectives et chercher ce qui les fonde : pour Craig, c'est Dieu. Voir l'argument « La loi morale suppose un législateur ».

Mackie répond
J. L. Mackie 1982
Mackie accorde le lien : des valeurs objectives, si elles existaient, rendraient l'existence d'un dieu plus probable. Mais il en tire la conclusion inverse : ce lien est une raison de plus de penser qu'elles n'existent pas, puisque nos valeurs s'expliquent naturellement.
Le débat continue (notre résumé) Les deux camps sont donc d'accord sur un point : valeurs objectives et Dieu vont bien ensemble. Ils se séparent sur ce qui est le plus sûr : l'évidence morale (Craig) ou un monde sans rien de « bizarre » (Mackie). Des athées réalistes comme Wielenberg refusent ce choix : selon eux, les valeurs objectives existent sans Dieu.