QuestionsQu'est-ce qui est bien ?Le poisson, la patte d'ours et la justice : il y a plus précieux que la vie
Qu'est-ce qui est bien ?La vertu

Le poisson, la patte d'ours et la justice : il y a plus précieux que la vie

La patte d'ours et le poisson ; « sacrifier sa vie pour la justice »

Mencius v. 372 av. J.-C. · v. 289 av. J.-C.La nature humaine est bonne : chacun porte en lui le germe de la bienveillance.
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Ce qu'il soutient

Il y a pour l'homme des choses plus précieuses que la vie : ce qui compte d'abord, c'est de rester juste, et non de survivre à tout prix.

Pourquoi

Si l'on n'aimait rien plus que la vie, on ferait tout pour la sauver ; or beaucoup refusent de le faire, parce qu'ils tiennent à la justice.

La même idée à travers l'histoire
Mencius320 av. J.-C.Mencius (vers 372-289 av. J.-C.) part d'un choix de table pour montrer que, entre la vie et la justice, l'homme de cœur prend la justice. Il ajoute que ce n'est pas le privilège des sages : tous ont ce sentiment, les sages ne le perdent pas.
Socrate399 av. J.-C.En Grèce, une génération plus tôt, Socrate soutient une idée voisine : il vaut mieux subir l'injustice que la commettre. Les deux penseurs ne se connaissent pas.
En bref

« Le poisson, la patte d'ours et la justice : il y a plus précieux que la vie » est un argument de Mencius (Mencius 6A.10 (IVe siècle av. J.-C.), 320 av. J.-C.) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la vertu). Sa thèse : Il y a pour l'homme des choses plus précieuses que la vie : ce qui compte d'abord, c'est de rester juste, et non de survivre à tout prix. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 0 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Mencius 6A.10 (IVe siècle av. J.-C.)
Valide avec une prémisse implicite

Mencius commence par une image de repas : j'aime le poisson, j'aime aussi la patte d'ours, et si je ne peux avoir les deux, je prends la patte d'ours, que je préfère. Il applique ensuite le même raisonnement à deux choses bien plus graves : la vie et la justice (yi). Si l'on doit choisir, dit-il, il prend la justice. Son argument tient en une remarque : si l'on n'aimait rien plus que la vie, pourquoi ne ferait-on pas tout pour la garder ? Or on voit chaque jour des gens qui refusent. Le texte ne présente pas l'argument en prémisses : la forme P1 à P5 est notre reconstruction de 6A.10.

P1Nous aimons la vie, et nous aimons aussi la justice.
P2Quand on ne peut avoir deux choses désirées ensemble, on prend celle qu'on désire le plus : le poisson cède à la patte d'ours.
P3Pourtant, même à la dernière extrémité, on voit des gens refuser la vie à ce prix : un voyageur affamé ou un mendiant ne prendront pas une nourriture jetée avec mépris, alors que sans elle ils meurent.
P4 · prémisse impliciteCes gens refusent bien au nom de la justice, et non par simple orgueil ou par peur : leur refus montre donc ce qu'ils désirent le plus.
P5Ce sentiment n'est pas réservé aux sages : tous les hommes l'ont, et les sages sont seulement ceux qui ne le perdent pas.
Donc il y a pour l'homme des choses plus précieuses que la vie : ce qui compte d'abord, c'est de rester juste, et non de survivre à tout prix.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où quelqu'un refuse la nourriture jetée avec mépris et préfère mourir, sans que la justice soit ce qu'il désire le plus : il agit par orgueil ou par peur. Le refus ne prouve plus rien.
Avec P4, l'argument est valide : on voit des gens refuser la vie à un prix indigne (P3) ; s'ils le font pour la justice (P4), c'est qu'ils la désirent plus que la vie (P2), et ce sentiment est en tous (P5). Sans P4, il ne l'est plus : quelqu'un peut refuser de manger pour une autre raison que la justice (la peur, l'orgueil, un calcul sur la suite). C'est là que frappent les objections : Hobbes nie que la vie puisse passer après autre chose, Han Fei explique les choix par l'intérêt, Kant refuse qu'un simple désir, même noble, soit le fondement de la morale.
Analogie. Un alpiniste peut aimer la vie et aimer la montagne. S'il renonce au sommet pour sauver un compagnon en difficulté, on comprend qu'il aime davantage ce compagnon que son sommet. Le choix révèle l'ordre de ce qu'on aime.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Hobbes 1642 · attaque la prémisse 4

Hobbes écrit que chacun cherche ce qui est bon pour lui et fuit ce qui est mauvais, mais surtout le plus grand des maux naturels, la mort, et qu'il le fait par une poussée de la nature aussi forte que celle qui fait tomber une pierre. Pour lui, le premier fondement du droit naturel est donc de protéger sa vie. Si Hobbes a raison, celui qui se laisse mourir ne le fait pas d'abord par amour de la justice : il faut chercher un autre motif.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1642, après sa mort (-289).
Le débat continue (notre résumé) Mencius ne nie pas que l'on craigne la mort : il dit lui-même « je déteste la mort ». Sa thèse est qu'il existe quelque chose qu'on déteste davantage, et il s'appuie sur un cas observé (le voyageur ou le mendiant qui refuse la nourriture jetée avec mépris) et reconnaît que beaucoup perdent ce sentiment, par exemple quand ils acceptent de grosses rentes sans se soucier du juste. Hobbes décrit une pente générale ; Mencius en cherche les exceptions.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord sur les faits et sur leur lecture : Hobbes fait de l'instinct de conservation la règle, Mencius y voit un désir qu'une autre chose peut dépasser. Chacun peut expliquer les cas de sacrifice dans son sens (orgueil ou peur pour l'un, sens de la justice pour l'autre), et nul ne peut lire le motif intérieur. Point ouvert.
H
Han Fei 240 av. J.-C. · attaque la prémisse 5

Han Fei écrit que, dans leurs calculs, les gens vont vers la sécurité et le profit et fuient le danger et la gêne. S'il a raison, le beau sentiment dont parle Mencius n'est pas partagé par « tous les hommes » : ceux qui prétendent le suivre ne sont pas la règle, et un État qui compterait sur lui irait à sa perte.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en -240, après sa mort (-289).
Le débat continue (notre résumé) Han Fei écrit un siècle après Mencius, pour conseiller un roi sur la guerre et les lois, et sans le nommer ici. Mencius lui oppose d'avance sa propre observation : ce sentiment est en tous, mais beaucoup le perdent, d'où l'importance de le garder. Les deux s'accordent sur le fait que la plupart des gens cherchent leur avantage ; ils divergent sur ce qu'on peut en conclure.
Où en est le débat (notre résumé)Les deux camps décrivent le même fait (la plupart des gens suivent leur intérêt) et tirent des leçons opposées : Mencius, qu'il faut cultiver le sentiment de justice ; Han Fei, qu'il faut des lois et des sanctions parce qu'on ne peut compter sur lui.
Kant 1785 · attaque la prémisse 2

Kant soutient qu'une action faite par sympathie, même conforme au devoir et aimable, n'a pas de véritable valeur morale : elle va de pair avec les autres inclinations, comme le goût des honneurs. Si, comme chez Mencius, la justice est ce qu'on « aime » le plus, la bonne action ne serait qu'un goût plus fort que les autres, et non l'obéissance à un devoir.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1785, après sa mort (-289).
Le débat continue (notre résumé) Mencius n'oppose pas devoir et sentiment : pour lui, le sens de la justice est un sentiment que nous avons en nous (voir l'argument de l'enfant au bord du puits) et le « désir » de justice n'est pas un goût comme le goût du poisson. Kant tient au contraire que seule la raison, contre l'inclination, donne sa valeur à l'acte. C'est un désaccord de fond sur la nature de la morale.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : la morale repose-t-elle sur un sentiment moral naturel (Mencius) ou sur la raison et le devoir contre l'inclination (Kant) ? Les deux traditions poursuivent ce débat jusqu'à aujourd'hui.