QuestionsQui suis-je vraiment ?Nous sommes tous de lopins : je ne peins pas l'être, je peins le passage
Qui suis-je vraiment ?Pas de moi fixe

Nous sommes tous de lopins : je ne peins pas l'être, je peins le passage

L'inconstance de nos actions ; « je ne peins pas l'être, je peins le passage »

Michel de Montaigne 1533 · 1592« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage » : nos mœurs ne sont pas la mesure de tout.
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Ce qu'il soutient

Il n'y a pas en nous de moi fixe : seulement des pièces et un passage.

Pourquoi

Nos actes se contredisent d'un moment à l'autre, et quand je m'observe je ne trouve rien de fixe à saisir, seulement un passage.

La même idée à travers l'histoire
Sénèque65Sénèque (Lettre 120) fait le même constat : presque personne n'est jamais le même d'un jour à l'autre. Mais pour lui c'est le défaut de l'insensé, que seul le sage a dépassé. Montaigne cite sa phrase dans son chapitre, puis en fait la condition ordinaire de tous.
Michel de Montaigne1580Montaigne (II, 1, 1580) part de l'observation des actes ; dans « Du repentir » (III, 2, 1588) il applique l'idée à lui-même : son livre ne peint pas un être fixe mais un passage. Version présentée ici.
Hume1739Hume arrivera à une conclusion voisine par une autre voie : en regardant en lui, il ne trouve que des perceptions qui passent, jamais un moi qui demeure.
En bref

« Nous sommes tous de lopins : je ne peins pas l'être, je peins le passage » est un argument de Michel de Montaigne (Essais II, 1 « De l'inconstance de nos actions » (1580) ; III, 2 « Du repentir » (1588), 1580) sur la question « Qui suis-je vraiment ? » (réponse : pas de moi fixe). Sa thèse : Il n'y a pas en nous de moi fixe : seulement des pièces et un passage. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Essais II, 1 « De l'inconstance de nos actions » (1580) ; III, 2 « Du repentir » (1588)
Valide avec une prémisse implicite

Montaigne s'observe et observe les autres, et il voit la même chose : nos actes ne forment pas une ligne droite. Le courageux d'hier tremble aujourd'hui, le sage dit une folie, et il y a autant de différence entre nous et nous-mêmes qu'entre nous et les autres. Quand il se tourne vers l'intérieur, il ne trouve pas un moi solide non plus : « Je ne peins pas l'être, je peins le passage ». Attention : Montaigne ne dit pas qu'il n'y a personne. Il dit que ce « moi » n'est ni un, ni fixe, ni transparent : c'est une suite de pièces et de moments.

P1Nos actes varient d'un moment à l'autre, sans loi : « chaque pièce, chaque moment, fait son jeu », et il y a autant de différence de nous à nous-mêmes que de nous à autrui.
P2Quand je m'examine, je ne puis fixer mon objet : il est « trouble et chancelant ». Je le prends tel qu'il est à l'instant où je m'y arrête, et ce que je peins est un passage.
P3 · prémisse impliciteS'il existait en nous un moi un et fixe, on le retrouverait à la fois dans la constance de nos actes et dans l'observation de nous-mêmes.
Donc il n'y a pas en nous de moi fixe : seulement des pièces et un passage.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve quelqu'un dont les actes varient beaucoup et qui n'arrive pas à fixer son regard sur lui-même, mais qui a quand même un moi fixe, caché sous ces variations.
Avec la prémisse cachée P3, la conclusion suit : si un moi fixe se verrait dans nos actes ou dans notre observation (P3), et si on ne le voit dans aucun des deux (P1, P2), alors il n'y en a pas. P3 est le point faible : un moi stable pourrait exister sous des actes qui varient, et l'observation de soi ne montre peut-être pas tout. Montaigne le sent lui-même : voir la deuxième objection ci-dessous.
Analogie. Une rivière garde son nom, mais l'eau qui passe n'est jamais la même : si on cherche « la rivière » en dehors du courant, on ne trouve rien. Montaigne pense qu'il en va ainsi de nous.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Sénèque 65 · attaque la prémisse 3

L'inconstance n'est pas la nature de l'homme, c'est le défaut de l'insensé. « Excepté le sage, nul » ne soutient toujours le même personnage : on peut donc avoir un caractère un et durable, à condition de le vouloir et de le travailler. L'inconstance prouve un manque de jugement, pas l'absence de moi.

Montaigne répond
Montaigne 1580
Montaigne cite lui-même cette phrase de Sénèque dans le même paragraphe (« Magnam rem puta, unum hominem agere ») juste après sa constatation : nous sommes tous de lopins, et il y a autant de différence de nous à nous-mêmes que de nous à autrui.
Le débat continue (notre résumé) Notre lecture : Montaigne ne rejette pas Sénèque, il s'appuie sur lui. Si seul le sage atteint l'unité, l'unité est rare et se conquiert ; elle n'est pas un moi que chacun porterait déjà en lui. Un défenseur de Sénèque répondrait qu'un idéal rare reste un idéal possible.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : le désaccord porte sur ce qu'est l'inconstance. Pour Sénèque, un idéal à atteindre et un défaut à corriger ; pour Montaigne, la condition de départ de presque tous. Les deux admettent qu'en fait presque personne n'est un.
Montaigne lui-même, dans « Du repentir » 1588 · attaque la prémisse 3

Dans le même chapitre où il peint le passage, Montaigne écrit : « il n'est personne, s'il s'escoute, qui ne descouvre en soy une forme sienne, une forme maistresse, qui luicte contre l'institution ». Il dit aussi qu'il se trouve « quasi tousjours en ma place », comme les corps lourds. Il y a donc en lui un fond stable sous les variations.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Montaigne dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Montaigne ne se corrige pas sur ce point. Dans la même page il écrit : « Si mon ame pouvoit prendre pied, je ne m'essaierois pas, je me resoudrois : elle est tousjours en apprentissage et en espreuve » (III, 2). On peut lire la « forme maîtresse » comme un tempérament qui oriente, non comme un moi fixe : les actes varient autour d'elle. Ou comme un recul de la thèse. Notre résumé : le texte laisse les deux lectures ouvertes.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert chez Montaigne lui-même : un tempérament durable suffit-il à faire un « moi » ? Les lecteurs se partagent.
John Locke 1694 · attaque la prémisse 3

Ce qui fait que je suis la même personne n'est pas la constance de mon caractère ni de mes actes, mais la conscience : un être pensant qui peut se considérer lui-même comme le même « en différents temps et lieux ». Mes humeurs peuvent beaucoup changer, c'est encore moi qui m'en souviens. Voir l'argument « L'identité personnelle » (locke-identite).

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1694, après sa mort (1592).
Le débat continue (notre résumé) Locke écrit plus d'un siècle après Montaigne, qui ne pouvait pas lui répondre. Un défenseur de Montaigne dirait que le fil de la mémoire est lui-même un passage, fait d'états qui se remplacent (c'est la voie que prendra Hume). Un défenseur de Locke dirait que Montaigne montre seulement que le caractère change, pas que la personne n'est pas la même. Nous n'avons pas trouvé de réponse de Montaigne à ce point.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Montaigne parle du caractère et de l'expérience vécue, Locke de l'identité de la personne. Selon qu'on appelle « moi » l'un ou l'autre, les deux peuvent avoir raison.