QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?Ne pas changer aisément une loi reçue
Qu'est-ce qu'une société juste ?La tradition

Ne pas changer aisément une loi reçue

Montaigne contre l'innovation ; « les lois sont lois » ; le fondement mystique de l'autorité

Michel de Montaigne 1533 · 1592« Chacun appelle barbarie ce qui n'est pas de son usage » : nos mœurs ne sont pas la mesure de tout.
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Ce qu'il soutient

Tant que le profit n'en est pas évident, il ne faut pas changer une loi reçue : la raison sert à expliquer et à prolonger l'usage, non à le détourner.

Pourquoi

Toucher une loi ébranle tout l'édifice, et le gain du changement est souvent douteux alors que le désordre est certain.

La même idée à travers l'histoire
Montesquieu1721Dans les Lettres persanes, le personnage d'Usbek écrit qu'il est parfois nécessaire de changer certaines lois, « mais le cas est rare » : alors « il n'y faut toucher que d'une main tremblante ». C'est un personnage qui parle, pas Montaigne ni forcément Montesquieu lui-même.
En bref

« Ne pas changer aisément une loi reçue » est un argument de Michel de Montaigne (Essais, I, 23 « De la coutume et de ne changer aisément une loi reçue » ; III, 13) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : la tradition). Sa thèse : Tant que le profit n'en est pas évident, il ne faut pas changer une loi reçue : la raison sert à expliquer et à prolonger l'usage, non à le détourner. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3, P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Essais, I, 23 « De la coutume et de ne changer aisément une loi reçue » ; III, 13
Valide avec une prémisse implicite

Montaigne a vu les guerres de religion déchirer la France au nom de réformes qui promettaient de tout améliorer. Il en tire une prudence : une loi reçue est peut-être imparfaite, mais la changer coûte presque toujours plus cher que son défaut. Il ne dit pas que les lois sont justes. Il dit qu'elles tiennent parce qu'elles sont établies, et que celui qui veut les refaire doit être sûr de voir à la fois le mal qu'il enlève et le bien qu'il met à la place. Il admet une exception : quand la nécessité est si pressante qu'il faut que les lois lui fassent un peu de place.

P1Un régime politique est comme un édifice de pièces jointes : on ne peut en ébranler une sans que tout le corps s'en ressente. Changer une loi, c'est donc toujours risquer des effets qu'on ne voit pas.
P2Les lois tiennent leur crédit de ce qu'elles sont des lois établies, non de ce qu'elles sont justes : c'est le « fondement mystique » de leur autorité. Y toucher entame cette autorité elle-même.
P3 · prémisse impliciteÉbranler l'édifice et user l'autorité des lois produit un désordre certain.
P4Quand le profit du changement n'est pas évident, il n'est qu'une opinion contestable : celui qui change une loi s'arroge l'autorité de juger, et doit voir clairement la faute de ce qu'il chasse et le bien de ce qu'il introduit. La raison privée n'a qu'une juridiction privée.
P5 · prémisse implicitePayer un désordre certain pour un gain seulement contestable est un mauvais marché : c'est « mal ménager » que d'avancer des vices certains pour combattre des erreurs débattues.
Donc, tant que le profit n'en est pas évident, il ne faut pas changer une loi reçue : la raison sert à expliquer et à prolonger l'usage, non à le détourner.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où le désordre est certain, le gain contestable, et où le changement vaut quand même la peine, par exemple si la loi actuelle fait déjà un mal certain.
L'argument est valide avec les prémisses cachées. Changer une loi ébranle l'édifice (P1) et entame son autorité (P2), ce qui produit un désordre certain (P3). Si le gain n'est pas évident, il reste contestable (P4). Un désordre certain contre un gain contestable est un mauvais marché (P5). Les objections visent surtout P2 et P5 : elles disent que le désordre des lois injustes est lui aussi certain, et que l'on gagne parfois beaucoup à changer.
Analogie. On ne change pas une pièce du moteur d'une voiture en marche sur la seule idée qu'une autre pièce serait peut-être meilleure : si on se trompe, tout s'arrête, et on ne sait pas toujours pourquoi.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Thomas Paine 1791 · attaque la conclusion

Aucune génération n'a le droit de lier les suivantes. Vouloir gouverner au-delà de la tombe est « la plus ridicule et la plus insolente de toutes les tyrannies » : chaque génération doit être libre d'agir pour elle-même, car ce sont les vivants qu'il faut servir, non les morts.

un défenseur répond
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Edmund Burke défenseur de l'argument · 1790
Burke, qui écrit avant Paine et dont Paine prend le contre-pied, répond d'avance : la société est un partenariat entre les vivants, les morts et ceux qui naîtront. Les vivants ne sont pas seuls maîtres de ce qu'ils ont reçu.
voir l'argument
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : désaccord de fond, jamais tranché. Paine part des droits de chaque génération vivante, Burke et Montaigne de ce qu'on a reçu et qu'on transmet. Montaigne, lui, ne parle pas de droit : il parle de prudence.
John Stuart Mill 1859 · attaque la prémisse 2

La coutume est partout le grand obstacle au progrès humain : elle s'oppose sans cesse à l'esprit qui cherche mieux que l'habituel. Là où elle règne sans partage, « justice et droit » veulent dire conformité à la coutume, et les peuples n'avancent plus.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1859, après sa mort (1592).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Montaigne ne répond pas à Mill, venu près de trois siècles plus tard. Il écrit pourtant que les lois sont souvent faites « par des sots » et que quiconque leur obéit parce qu'elles sont justes ne leur obéit pas comme il le doit. Il défend donc l'obéissance par prudence, pas l'immobilité : reste à savoir si cette prudence ne finit pas, en pratique, par tout figer.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : point ouvert. Mill répond que seule la liberté de chacun produit des améliorations ; les héritiers de Montaigne répondent que les expériences ratées coûtent très cher à tous. Pas de réponse largement acceptée.
Condorcet 1795 · attaque la prémisse 5

Condorcet pense montrer « par le raisonnement et par les faits » qu'aucun terme n'a été marqué au perfectionnement des facultés humaines. Si le progrès est réel et sans limite, le gain d'un changement n'est plus un pari : l'Histoire montre que corriger les institutions peut réussir.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1795, après sa mort (1592).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Montaigne n'a pas pu répondre. Son argument ne nie pas le progrès : il parle d'un régime qui souffre déjà et des maux certains d'une réforme violente. Reste à savoir si, après la Terreur qui a frappé Condorcet lui-même, la prudence de Montaigne en ressort confirmée.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : point ouvert. Les réformateurs citent les progrès obtenus par changement des lois ; les prudents citent les révolutions qui ont mal tourné.