QuestionsFaut-il avoir peur de la mort ?La mort est un mal parce qu'elle nous prive
Faut-il avoir peur de la mort ?Une angoisse qui éclaire

La mort est un mal parce qu'elle nous prive

L'argument de la privation ; la mort comme mal par privation (deprivation account)

Thomas Nagel né en 1937La conscience est un point de vue subjectif que la physique ne décrit pas : il faut élargir notre idée de la nature.
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Ce qu'il soutient

La mort est un mal pour celui qui meurt, même s'il ne sent rien, et il est raisonnable de la craindre.

Pourquoi

Un mal n'a pas besoin d'être ressenti : la mort nous prive des biens d'une vie qu'on aurait eue.

En bref

« La mort est un mal parce qu'elle nous prive » est un argument de Thomas Nagel (« Death », Noûs, 1970 (repris dans Mortal Questions, 1979)) sur la question « Faut-il avoir peur de la mort ? » (réponse : une angoisse qui éclaire). Sa thèse : La mort est un mal pour celui qui meurt, même s'il ne sent rien, et il est raisonnable de la craindre. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4, P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« Death », Noûs, 1970 (repris dans Mortal Questions, 1979)
Valide avec une prémisse implicite

Ici, « angoisse » veut dire ceci : la mort est bien un mal, et il est raisonnable d'en avoir peur. Nagel part d'une objection d'Épicure et de son école : si la mort est la fin de toute sensation, elle ne peut rien nous faire, puisque nous ne la sentons pas. Nagel répond qu'un mal n'a pas besoin d'être ressenti. Un homme trahi par ses amis à son insu est lésé, même s'il ne le saura jamais. Un adulte intelligent réduit par un accident à l'état d'un enfant heureux est à plaindre, même s'il ne souffre pas. De la même façon, la mort n'est pas mauvaise par ce qu'on y éprouverait (rien), mais par ce qu'elle nous retire : le reste de notre vie et tous ses biens. Ce n'est donc pas la peur de « l'après » qui est raisonnable, c'est le regret de ce qu'on perd.

P1Un mal peut atteindre quelqu'un sans qu'il le ressente : être trahi à son insu, ou être réduit à l'état d'un enfant heureux, est un malheur pour la personne elle-même. Le mal ne se mesure donc pas à ce qu'elle éprouve.
P2Si la mort est un mal, ce n'est pas par un de ses traits positifs (elle n'en a aucun), mais seulement par ce qu'elle nous retire : un mal par privation.
P3La mort prive celui qui meurt de la vie qu'il aurait eue s'il n'était pas mort à ce moment-là.
P4 · prémisse impliciteLa vie qu'il aurait eue aurait contenu des biens (percevoir, désirer, agir, penser, et le reste), et être privé de tels biens est un mal pour lui.
P5 · prémisse impliciteIl est raisonnable de craindre un mal qui nous menace.
Donc la mort est un mal pour celui qui meurt, même s'il ne sent rien, et il est raisonnable de la craindre.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4 et P5, l'ordinateur trouve un monde où la mort prive bien de la vie future, mais où cette vie n'aurait rien contenu de bon, ou bien où l'on juge inutile de craindre un mal inévitable : la mort n'y serait pas un mal à craindre.
Valide si l'on accepte les prémisses cachées. P1 et P2 disent comment la mort peut être un mal sans être ressentie (par privation). P3 dit ce qu'elle prive (la vie future). P4 ajoute que cette vie future aurait eu de la valeur, et P5 que craindre un mal est raisonnable. Sans P4, la privation pourrait ne rien retirer de bon (si la vie future était sans valeur). Sans P5, on aurait montré que la mort est un mal, pas que la peur est raisonnable : on peut juger qu'un mal inévitable ne mérite pas d'être craint. Ce sont les deux maillons que ses adversaires discutent le plus.
Analogie. Quelqu'un se fait voler un héritage à son insu et meurt sans l'avoir jamais su. Il n'a rien senti, et pourtant on dit qu'il a été lésé. Nagel dit la même chose de la mort : on peut être lésé sans rien sentir, à cause de ce qu'on perd. La différence, que l'on peut lui opposer, est que le voleur existe, alors que personne ne nous « prend » notre vie.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Épicure, Lettre à Ménécée 300 av. J.-C. · attaque la prémisse 2

Épicure pense que tout bien et tout mal consistent dans le sentiment, et que la mort est la privation de tout sentiment. Elle n'est donc rien pour nous : quand nous sommes, la mort n'est pas là ; quand elle est là, nous ne sommes plus. Il n'y a personne à qui le mal de la mort puisse arriver, et la craindre est une inquiétude sans objet.

Nagel répond
voir l'argument
Thomas Nagel (il ne nomme pas Épicure, mais traite cette objection) 1970
Pour Nagel, la vue naturelle est que la découverte d'une trahison nous rend malheureux parce qu'il est mauvais d'être trahi, et non que la trahison est mauvaise parce que sa découverte nous rend malheureux.
Thomas Nagel (même texte, deuxième exemple) 1970
Nagel donne un second cas : un adulte intelligent, réduit par une lésion au cerveau à l'état d'un enfant heureux, est le sujet d'un malheur, c'est lui que nous plaignons, bien qu'il ne souffre pas de son état.
Le débat continue (notre résumé) Les deux camps s'accordent sur un fait : celui qui est mort ne sent rien. Ils s'opposent sur ce qui fait un mal. Un épicurien peut répondre que dans l'exemple de la trahison, le trahi vit encore et peut en souffrir, et que l'enfant heureux existe, lui aussi, quelque part, alors que le mort n'est plus personne. On peut répondre pour Nagel que l'adulte a bel et bien disparu, comme le mort, et que c'est cela qu'on pleure. Le texte de Nagel ne cite pas Épicure : c'est notre rapprochement.
Où en est le débat (notre résumé)Débat toujours ouvert : la plupart des philosophes accordent à Nagel qu'un mal peut ne pas être ressenti, mais beaucoup demandent encore « mal pour qui ? », puisque le mort n'existe plus.
Lucrèce, De la nature, III (l'argument de la symétrie) 55 av. J.-C. · attaque la prémisse 3

Lucrèce demande de regarder en arrière : l'éternité qui a précédé notre naissance n'était rien pour nous. La nature la présente comme le miroir du temps qui viendra après notre mort. Si le néant d'avant ne nous effraie pas, celui d'après ne le devrait pas non plus. La mort ne nous prive pas plus que ne le faisait le temps d'avant notre naissance.

Nagel répond
Thomas Nagel 1970
Du côté de la mort, Nagel dit que le temps après la mort est du temps dans lequel la personne, si elle n'était pas morte alors, serait en vie.
Thomas Nagel (même passage) 1970
Du côté de la naissance, il ne peut pas en aller de même : on ne peut pas dire que le temps d'avant la naissance est du temps dans lequel l'homme aurait vécu s'il était né plus tôt.
Le débat continue (notre résumé) Nagel dit que nous aurions pu mourir plus tard, mais que nous n'aurions pas pu naître beaucoup plus tôt (nous ne serions plus la même personne), d'où l'asymétrie. Ce que le passage ne dit pas : Nagel reconnaît lui-même, plus loin dans le même texte, que quelque chose dans la perspective du néant permanent n'est pas pris en compte par l'analyse en termes de possibilités refusées, et que l'argument de Lucrèce attend encore une réponse complète. Un lecteur épicurien peut en tirer que la symétrie n'est pas réfutée, un lecteur de Nagel que la privation reste la meilleure explication.
Où en est le débat (notre résumé)Débat toujours ouvert : l'asymétrie entre le passé et l'avenir est l'un des points les plus discutés de la philosophie de la mort, et Nagel lui-même ne le tient pas pour réglé.
Bernard Williams, « Le cas Makropoulos » (réflexions sur l'ennui de l'immortalité) 1973 · attaque la prémisse 4

Williams soutient qu'une vie sans fin finirait par ennuyer : à force de vivre, une personne épuiserait ce qui l'intéresse et n'aurait plus de raison de continuer. Si c'est vrai, avoir plus de vie n'est pas toujours un bien, et la mort peut même nous épargner un mal. La privation de vie future ne serait donc pas toujours une perte. (Résumé de la thèse, sans citation : le texte n'est pas dans notre corpus.)

sans réponse
voir l'argument
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Nagel dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Williams écrit trois ans après Nagel, qui n'a pas pu lui répondre dans « Death ». Nous n'avons pas trouvé de réponse directe de Nagel. On peut défendre Nagel ainsi : il ne soutient pas qu'une vie sans fin serait un bien, seulement qu'une vie plus longue que celle dont on dispose l'est (il note qu'il est pire de mourir à 24 ans qu'à 82, et que mourir à 82 ans reste terrible). On peut défendre Williams ainsi : la réponse ne dit pas jusqu'où ce raisonnement va, et si une vie plus longue reste désirable tant qu'on le veut.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert : les philosophes se divisent sur la valeur d'une vie qui durerait très longtemps, et la réponse change la portée de P4.