QuestionsLa science peut-elle tout expliquer ?Je ne feins pas d'hypothèses : la science établit des lois, pas les causes dernières
La science peut-elle tout expliquer ?Vraie, mais pas tout

Je ne feins pas d'hypothèses : la science établit des lois, pas les causes dernières

« Hypotheses non fingo »

Isaac Newton 1643 · 1727Physicien et mathématicien qui fonde la mécanique sur un temps et un espace absolus, vrais et mathématiques.
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Ce qu'il soutient

La science établit avec certitude que la gravité existe et agit selon des lois qui rendent compte des mouvements célestes et des marées, mais la cause de cette force reste hors de ce qu'elle peut établir. « Il nous suffit que la gravité existe réellement et agisse selon les lois que nous avons exposées. »

Pourquoi

On a montré que la gravité existe et suit des lois ; sa cause n'a pas été déduite des phénomènes, donc elle reste hors de la science.

La même idée à travers l'histoire
Francis Bacon1620Bacon demande déjà de monter par degrés des faits vers les principes, au lieu d'inventer d'abord des causes générales.
Isaac Newton1713Dans la Scholie générale, Newton refuse d'avancer une hypothèse sur la cause de la gravité : ce qui ne se déduit pas des phénomènes n'a pas sa place en philosophie expérimentale.
Isaac Newton1693Dans sa lettre à Bentley, Newton précise qu'il n'a pas dit que la gravité est innée à la matière : elle doit avoir une cause agissant selon des lois, et il laisse ses lecteurs juger si cet agent est matériel ou non.
Pierre Duhem1906Duhem montre que la méthode newtonienne n'est pas une induction pure : une loi n'est jamais tirée des seuls faits.
En bref

« Je ne feins pas d'hypothèses : la science établit des lois, pas les causes dernières » est un argument d'Isaac Newton (Principia, 2e éd. (1713), Scholie générale ; lettre à Bentley (1693), 1713) sur la question « La science peut-elle tout expliquer ? » (réponse : vraie, mais pas tout). Sa thèse : La science établit avec certitude que la gravité existe et agit selon des lois qui rendent compte des mouvements célestes et des marées, mais la cause de cette force reste hors de ce qu'elle peut établir. « Il nous suffit que la gravité existe réellement et agisse selon les lois que nous avons exposées. ». Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Principia, 2e éd. (1713), Scholie générale ; lettre à Bentley (1693)
Valide avec une prémisse implicite

Newton vient d'expliquer les marées, les orbites des planètes et la chute des pierres avec une seule force, la gravité. Qu'est-ce qui la produit ? Il avoue ne pas le savoir, et il en fait un principe : il ne fera pas d'hypothèse. Ce qu'on peut déduire des phénomènes, on l'affirme ; ce qu'on ne peut pas en déduire, on ne l'invente pas. Pour Newton, la science donne des vérités sûres sur la manière dont les choses se comportent, mais elle s'arrête avant la question du pourquoi dernier.

P1La gravité agit sur les corps selon la quantité de matière, et elle décroît comme le carré de la distance. Mais la cause de ces propriétés n'a pas pu être découverte à partir des phénomènes.
P2Tout ce qui n'est pas déduit des phénomènes est une hypothèse, et les hypothèses, métaphysiques ou physiques, n'ont pas de place en philosophie expérimentale.
P3En philosophie expérimentale, on infère des propositions particulières à partir des phénomènes, puis on les rend générales par induction. C'est ainsi qu'ont été découvertes les lois du mouvement et de la gravitation.
P4 · prémisse impliciteCe qui est ainsi déduit des phénomènes par induction est connu pour de bon : ce sont de vraies lois de la nature, pas de simples fictions commodes.
Donc la science établit avec certitude que la gravité existe et agit selon des lois qui rendent compte des mouvements célestes et des marées, mais la cause de cette force reste hors de ce qu'elle peut établir. « Il nous suffit que la gravité existe réellement et agisse selon les lois que nous avons exposées. »

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, on pourrait accepter tout le reste et dire : les lois de Newton sont elles aussi des outils de calcul, pas des vérités. Alors la science n'établirait rien de vrai, ni sur la cause ni sur les lois.
L'argument est valide. P1 dit que la cause n'a pas été déduite des phénomènes ; P2 en fait une hypothèse, sans place en science ; P3 dit que les lois, elles, sont déduites ; P4 (cachée) dit que ce qui est déduit ainsi est vraiment établi. La conclusion suit : des lois vraies, une cause hors de portée.
Analogie. Un médecin constate qu'un médicament fait baisser la fièvre dans tous les cas observés. Il peut l'affirmer et prescrire la dose exacte. Pourquoi il agit ? Tant qu'on ne l'a pas observé, il ne l'invente pas. Newton fait de même avec la gravité.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Gottfried Wilhelm Leibniz 1716 · attaque la prémisse 4

Leibniz juge qu'une force qui agit à distance sans que rien ne l'explique n'est pas une vraie loi, mais une « qualité occulte » ou un miracle perpétuel. Pour lui, une régularité n'est naturelle que si on peut l'expliquer par la nature des choses : sans cause, la loi de Newton n'est pas encore connue.

un défenseur répond
Samuel Clarke défenseur de l'argument · 1716
Clarke répond qu'une qualité visible n'est pas « occulte » parce que sa cause immédiate est inconnue : le phénomène lui-même, l'attraction, est établi par l'observation et l'expérience, et ses lois sont connues. Si quelqu'un l'explique un jour par un mécanisme, on l'en remerciera ; en attendant, nier le fait parce qu'on n'en connaît pas la cause serait un étrange raisonnement.
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord porte sur ce qui compte comme savoir. Pour Leibniz, comprendre, c'est expliquer par la nature des choses. Pour Clarke et Newton, une loi établie par l'expérience est déjà une connaissance. La physique a suivi Newton pendant deux siècles ; la relativité générale (1915) a ensuite proposé une explication géométrique de la gravité, qui laisse à son tour des questions ouvertes.
Pierre Duhem 1906 · attaque la prémisse 3

Duhem soutient que la loi de la gravitation n'est pas tirée des phénomènes par induction : elle contredit même les lois de Kepler dont elle prétend partir. Si la théorie de Newton est exacte, ces lois sont fausses. Elle tient donc par l'accord de toute la théorie avec l'observation, pas par une déduction pure.

un défenseur répond
W
William Harper défenseur de l'argument · 2011
Harper soutient que Newton n'induit pas de façon naïve. Sa « déduction à partir des phénomènes » est une méthode d'approximations successives : en supposant la théorie, on tire de l'écart entre les orbites observées et la loi de Kepler de nouvelles mesures, qui deviennent à leur tour des preuves de la loi. Ce n'est donc pas un cercle, mais une façon de transformer des données en preuves.
Où en est le débat (notre résumé)Duhem a raison sur un point que peu contestent : les lois de Kepler ne sont qu'approximatives et la théorie de Newton les corrige. Le désaccord porte sur la nature de la méthode : pour Duhem, la théorie est confirmée dans son ensemble, comme un système ; pour Harper, la méthode newtonienne permet des preuves plus fortes que Duhem ne le dit.
Pierre-Simon de Laplace 1814 · attaque la conclusion

Laplace imagine une intelligence qui connaîtrait toutes les forces de la nature et la position de tous les êtres : elle embrasserait dans la même formule les mouvements des astres et ceux du plus petit atome, et rien ne serait incertain pour elle. Il ajoute que l'esprit humain, par ses découvertes en mécanique et en géométrie jointes à la pesanteur universelle, se rapproche sans cesse de cette intelligence, dont il restera pourtant toujours infiniment éloigné. Notre lecture : pour Laplace, rien dans la nature n'échappe en principe aux lois que la science cherche ; la limite que fixe Newton serait une limite de fait, pas de principe.

un défenseur répond
voir l'argument
E
Emil du Bois-Reymond défenseur de l'argument · 1872
Du Bois-Reymond reprend l'image de l'esprit de Laplace pour fixer des limites : la science de la nature ne pourra jamais expliquer l'essence de la matière et de la force, ni comment la conscience naît de la matière. Sa formule, « ignoramus et ignorabimus », nous ne savons pas et nous ne saurons pas, a nourri un long débat.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert. Le programme de Laplace a prospéré (relativité, mécanique quantique) mais a trouvé des limites qu'il n'attendait pas. Que l'on parle de limite de fait ou de limite de principe pour des questions comme l'origine des lois ou la conscience reste débattu.