QuestionsSommes-nous libres ?L'intelligence qui verrait tout l'avenir
Sommes-nous libres ?Pas de libre arbitre

L'intelligence qui verrait tout l'avenir

Le démon de Laplace

Pierre-Simon de Laplace 1749 · 1827Une intelligence qui connaîtrait toutes les forces et positions verrait l'avenir comme le passé.
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Ce qu'il soutient

Le libre arbitre au sens fort n'existe pas : croire qu'on s'est déterminé « soi-même et sans motifs » est une illusion de l'esprit. Et pour une intelligence assez vaste, notre avenir serait lisible comme notre passé.

Pourquoi

Tout effet a une cause, même la volonté : l'état présent suit l'état passé, donc une intelligence qui saurait tout verrait l'avenir.

La même idée à travers l'histoire
Baruch Spinoza1677Dans l'Éthique (I, prop. 29), il écrit que dans la nature il n'y a rien de contingent : tout est déterminé à exister et à agir d'une manière précise. La volonté n'y fait pas exception.
Gottfried Wilhelm Leibniz1710Il formule le principe de raison suffisante : rien n'arrive sans une raison qui explique pourquoi cela est ainsi plutôt qu'autrement. Laplace le cite à l'appui de son argument.
En bref

« L'intelligence qui verrait tout l'avenir » est un argument de Pierre-Simon de Laplace (Essai philosophique sur les probabilités, 1814, ch. « De la probabilité ») sur la question « Sommes-nous libres ? » (réponse : pas de libre arbitre). Sa thèse : Le libre arbitre au sens fort n'existe pas : croire qu'on s'est déterminé « soi-même et sans motifs » est une illusion de l'esprit. Et pour une intelligence assez vaste, notre avenir serait lisible comme notre passé. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Essai philosophique sur les probabilités, 1814, ch. « De la probabilité »
Valide avec une prémisse implicite

Laplace est un astronome et un mathématicien, pas un philosophe de métier. Il écrit pourtant, en 1814, une page devenue célèbre. Si chaque état du monde est l'effet du précédent, alors celui qui connaîtrait tout, à un instant donné, pourrait calculer tout le reste : l'avenir comme le passé. Laplace n'appelle pas cette intelligence un « démon » (le mot est venu plus tard). Il ne dit pas non plus que nous sommes cette intelligence : il dit que la science s'en approche sans jamais l'atteindre. Mais il en tire une conséquence pour la liberté : même la volonté la plus libre ne peut agir sans un motif qui la détermine.

P1Rien ne commence d'être sans une cause qui le produise. Cette règle, le principe de raison suffisante, vaut même pour les actions que l'on juge indifférentes.
P2La volonté n'est pas à part : même la plus libre ne peut agir sans un motif déterminant. Un choix sans aucun motif serait un effet sans cause.
P3Donc l'état présent de l'univers, volontés comprises, est l'effet de son état antérieur et la cause de celui qui va suivre.
P4Une intelligence qui connaîtrait à un instant toutes les forces de la nature et la situation de tous les êtres, et qui serait assez vaste pour calculer, verrait l'avenir comme le passé.
P5 · prémisse impliciteUn choix qui est l'effet de l'état antérieur du monde n'est pas un choix que rien ne détermine : ce n'est pas du libre arbitre au sens fort.
Donc le libre arbitre au sens fort n'existe pas : croire qu'on s'est déterminé « soi-même et sans motifs » est une illusion de l'esprit. Et pour une intelligence assez vaste, notre avenir serait lisible comme notre passé.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un monde où tout est déterminé et prévisible, et où pourtant il y a du libre arbitre : la conclusion ne suit plus.
Avec P5, la conclusion suit. P1 à P3 donnent le déterminisme ; P4 donne la prédiction ; P5 relie le déterminisme au libre arbitre. Sans P5, un compatibiliste pourrait accepter tout le reste et dire : un choix déterminé peut quand même être libre. C'est là que le débat porte, avec la question de savoir si P1 est vraie du monde réel (physique quantique).
Analogie. Pensez à un film déjà tourné. Pour les personnages, l'histoire semble s'ouvrir à chaque scène. Mais quelqu'un qui tiendrait la pellicule entière connaît déjà la fin, et le début. L'intelligence de Laplace est ce spectateur qui voit tout le rouleau d'un coup.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

H
Heisenberg (mécanique quantique) 1927 · attaque la prémisse 1

Les lois de la mécanique quantique ne donnent que des probabilités. Selon Heisenberg, on ne peut pas connaître à la fois la position et la vitesse d'une particule avec une précision parfaite, et il en tire que la loi de causalité ne tient plus à l'échelle de l'atome. Si le monde n'est pas strictement déterminé, l'intelligence de Laplace ne peut pas exister.

Laplace répond
Hume 1748 · Réponse déjà donnée par Hume, bien avant la physique quantique
Si la liberté s'oppose à la nécessité et non à la contrainte, elle devient la même chose que le hasard, qui, de l'aveu de tout le monde, est équivalent au néant. Un événement dû au pur hasard n'est pas un choix libre.
Galen Strawson 1994
Il est absurde de supposer que des facteurs indéterministes ou aléatoires, dont on n'est par hypothèse aucunement responsable, puissent contribuer en quoi que ce soit au fait d'être vraiment responsable de ce qu'on est.
Le débat continue (notre résumé) Le débat reste ouvert sur deux points. En physique, l'interprétation de la mécanique quantique est discutée : certaines versions (comme celle de de Broglie et Bohm) restent déterministes. En philosophie, des auteurs « libertariens » soutiennent qu'un peu d'indéterminisme, au bon endroit dans le cerveau, peut rendre le libre arbitre possible. Ce qui est sûr : l'objection quantique retire P1, mais elle ne démontre pas à elle seule que nous sommes libres.
L
Lorenz (théorie du chaos) 1963 · attaque la prémisse 4

Même dans un système parfaitement déterministe, deux états de départ presque identiques peuvent mener à des états très différents. Il faudrait donc connaître l'état initial avec une précision infinie pour prévoir l'avenir lointain, ce qu'aucun être réel ne peut faire.

Laplace répond
Laplace 1814 · Laplace avait déjà prévu la limite
L'esprit humain n'offre qu'une faible esquisse de cette intelligence, dont il restera toujours infiniment éloigné. L'intelligence de Laplace n'est donc pas un instrument que nous aurions, mais l'idée d'un esprit sans limites.
Le débat continue (notre résumé) Prévoir est une chose, être déterminé en est une autre. Les équations de Lorenz sont déterministes : c'est dans le titre de son article. Le chaos montre que nous ne pourrons jamais prédire, pas que l'avenir est ouvert. Reste un point à discuter : un démon qui connaîtrait l'état du monde avec une précision infinie est-il possible, même en principe ? L'argument de Laplace suppose que oui.
Hume (compatibilisme) 1748 · attaque la prémisse 5

Être libre ne demande pas que rien ne détermine notre choix. Par liberté, on peut seulement entendre le pouvoir d'agir ou de ne pas agir selon les déterminations de la volonté. Ce pouvoir peut exister dans un monde où tout est causé.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Laplace dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Laplace parle du libre arbitre au sens fort, celui d'une volonté qui se déterminerait « d'elle-même et sans motifs ». Hume lui répond d'avance qu'une telle liberté n'est pas la seule possible. Les deux auteurs ne parlent donc pas de la même chose : tout dépend de ce que « libre » veut dire.