QuestionsQu'est-ce que le bonheur ?Le divertissement : fuir sa misère, chercher Dieu
Qu'est-ce que le bonheur ?En Dieu

Le divertissement : fuir sa misère, chercher Dieu

Le divertissement pascalien ; « ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre »

Pascal 1623 · 1662Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point.
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Ce qu'il soutient

Le vrai bonheur ne se trouve qu'en Dieu : il est notre seul véritable bien.

Pourquoi

Seuls avec nous-mêmes, nous voyons notre condition faible et mortelle ; le divertissement nous la cache sans la guérir.

La même idée à travers l'histoire
Augustin397Augustin : « notre cœur est sans repos tant qu'il ne repose pas en toi ». Aucun bien de cette vie ne comble le désir de bonheur, seul Dieu le peut.
Pascal1670Pensées (écrites vers 1658-1662, publiées en 1670 après sa mort). Pascal ajoute une description très précise de ce que nous faisons pour ne pas voir notre condition : le divertissement, c'est-à-dire l'agitation, le jeu, la chasse, les charges, les conversations.
Thomas d'Aquin1271Thomas d'Aquin donne la version la plus savante : la béatitude est un bien parfait, que seul Dieu, bien universel, peut donner.
En bref

« Le divertissement : fuir sa misère, chercher Dieu » est un argument de Pascal (Pensées (Brunschvicg 139, 170, 171, 425), 1670) sur la question « Qu'est-ce que le bonheur ? » (réponse : en dieu). Sa thèse : Le vrai bonheur ne se trouve qu'en Dieu : il est notre seul véritable bien. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P6). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Pensées (Brunschvicg 139, 170, 171, 425)
Valide avec une prémisse implicite

Pascal regarde les gens s'agiter : la guerre, la cour, le jeu, la chasse. Il en conclut que tout le malheur des hommes vient d'une seule chose : ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. Pourquoi ? Parce que, seuls avec nous-mêmes, nous voyons notre condition : faible, mortelle, sans consolation. Alors nous courons après le tracas qui nous empêche d'y penser : « la chasse, et non pas la prise ». Même un roi, sans divertissement, est malheureux. Mais le divertissement ne guérit rien, il cache le mal. Si le vrai bonheur existe, il ne peut pas se trouver dans ce que nous poursuivons : il faut un objet infini, Dieu.

P1Tous les hommes recherchent d'être heureux, sans exception : c'est le motif de toutes leurs actions.
P2Notre condition est faible, mortelle et si misérable que rien ne peut nous consoler quand nous y pensons de près.
P3Le divertissement n'est pas le bonheur : il détourne de penser à notre misère sans la guérir, il vient du dehors et dépend de mille accidents ; il console, mais il est aussi la plus grande de nos misères, car il nous empêche de songer à nous.
P4Le manque que nous essayons de remplir est sans fond : aucun bien fini, créé, ne peut le combler. Seul un objet infini et immuable, c'est-à-dire Dieu, le peut.
P5Si le désir de bonheur peut être comblé, il l'est par un bien créé ou par Dieu.
P6 · prémisse impliciteLe désir de bonheur, que tous partagent, n'est pas vain : il peut être comblé.
Donc le vrai bonheur ne se trouve qu'en Dieu : il est notre seul véritable bien.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P6, l'ordinateur trouve un monde où tout le monde veut être heureux, où ni le divertissement ni aucun bien créé ne comble ce désir, mais où le bonheur n'est tout simplement pas possible : l'homme resterait inquiet pour toujours, et Dieu ne serait pas la réponse.
Valide avec P6. Sans elle, le raisonnement montre seulement que ni le divertissement ni aucun bien de ce monde ne comble notre désir, ce que beaucoup de non-croyants accordent (ils en concluent que le bonheur total est impossible). Pour aller jusqu'à Dieu, il faut supposer que ce désir a un objet réel. Pascal le défend par sa vision de l'homme : un « gouffre infini » qui est la trace d'un bonheur perdu. C'est le point le plus discuté. P5 est presque une évidence : si le désir peut être comblé, c'est par une créature ou par autre chose, et Pascal appelle cette autre chose Dieu.
Analogie. Un enfant qui a peur du noir allume la télévision pour ne pas entendre le silence de sa chambre. Le bruit le rassure, mais la peur est toujours là. Pascal dit : ne cherche pas un bruit plus fort, cherche ce qui supprime vraiment la peur. Le sceptique répond : et s'il n'y avait rien d'autre que le bruit ?

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Voltaire 1734 · attaque la prémisse 2

Voltaire trouve cette lecture trop sombre. Que l'homme s'ennuie quand il ne fait rien ne prouve pas qu'il est misérable : on pourrait dire tout aussi bien qu'il est heureux sur ce point, et que l'auteur de la nature a attaché l'ennui à l'inaction pour nous forcer à être utiles aux autres et à nous-mêmes. L'agitation n'est alors pas une fuite, c'est un bon usage de nos forces.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1734, après sa mort (1662).
Le débat continue (notre résumé) Voltaire et Pascal décrivent le même fait, l'ennui du repos, et en tirent des leçons opposées. Pour Voltaire, il pousse à agir, donc à vivre utilement ; pour Pascal, il révèle un vide que l'action ne comble pas (P3 et P4). Le débat porte donc moins sur le fait que sur son sens. Un défenseur de Pascal répond que l'utilité n'explique pas tout : l'homme qui joue pour rien s'ennuie, il lui faut « s'échauffer » et se tromper lui-même sur ce qu'il cherche. Un défenseur de Voltaire répond que la plupart des gens actifs sont tout simplement occupés à vivre.
Montaigne 1588 · attaque la prémisse 3

Pour Montaigne, se divertir est un remède naturel et raisonnable. Quand un chagrin le tient, il ne lutte pas de front : il change de lieu, d'occupation, de compagnie, et se perd dans d'autres pensées, où le mal perd sa trace. Il y voit la manière dont la nature elle-même guérit : toujours, dit-il, « la variation soulage, dissout et dissipe ». Si le divertissement guérit, ce n'est pas une misère de plus. (Montaigne parle ici d'une peine précise, pas de la condition humaine tout entière.)

Pascal répond
Pascal Pascal (réponse anticipée, sans viser Montaigne)
Pascal dit presque l'inverse : la seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement, et pourtant c'est la plus grande de nos misères. Il nous empêche surtout de songer à nous et nous fait perdre insensiblement. Sans lui, nous serions dans l'ennui, et cet ennui nous pousserait à chercher un moyen plus solide d'en sortir ; le divertissement nous amuse et nous conduit sans le sentir à la mort.
Le débat continue (notre résumé) Pascal ne répond pas à Montaigne en particulier (il le connaît bien, voir son Entretien avec M. de Sacy). Le désaccord est net. Montaigne soigne une peine précise et garde la mesure ; Pascal parle de la condition humaine entière. Un défenseur de Montaigne dirait que fuir un chagrin passager n'est pas fuir la mort, et que la guérison par le changement est un fait d'expérience. Un défenseur de Pascal dirait que cette « fuite » touche toutes nos occupations, et qu'elle empêche de chercher un remède plus profond.
Épicure 300 av. J.-C. · attaque la prémisse 4

Pour Épicure, le sage peut être pleinement heureux ici-bas. Il trie ses désirs, se contente de peu, et obtient la santé du corps et la paix de l'âme. Une fois cette paix atteinte, la tempête de l'âme s'apaise, et l'être vivant n'a plus rien à aller chercher qui lui manque. Il n'y a donc pas de gouffre infini que seul Dieu pourrait remplir : le manque se comble, quand on cesse de désirer ce qui est vain.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Pascal dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Dans le fragment du divertissement, Pascal ne répond pas à Épicure. Ce qui s'en approche le plus est sa remarque sur le conseil donné à Pyrrhus de prendre tout de suite le repos qu'il cherchait par tant de fatigues, qui « recevait bien des difficultés » (B139). Un épicurien répondrait que c'est justement ce qu'enseigne la philosophie : se délivrer des peurs, dont celle de la mort (« la mort n'est rien pour nous », dit la même lettre). Un défenseur de Pascal répondrait que cette paix ne tient que si l'on réussit à ne plus penser à sa condition, ce qui revient à un divertissement plus savant. Le désaccord porte sur une question de fait : une âme peut-elle vraiment être comblée sans plus rien désirer ?