QuestionsL'être humain est-il bon par nature ?Ni ange ni bête : grandeur et misère de l'homme
L'être humain est-il bon par nature ?Les deux à la fois

Ni ange ni bête : grandeur et misère de l'homme

« L'homme n'est ni ange ni bête » ; grandeur et misère ; la chimère

Pascal 1623 · 1662Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point.
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Ce qu'il soutient

L'homme est à la fois grand et misérable, capable du meilleur et du pire : sa nature est double, et il faut tenir les deux ensemble.

Pourquoi

L'homme connaît sa misère, et c'est ce qui le rend grand : il porte à la fois des marques de grandeur et de misère.

La même idée à travers l'histoire
Pascal1660Pascal (1623-1662) écrit ces notes pour une défense du christianisme, publiées après sa mort sous le titre de Pensées. Il appartient au courant augustinien de Port-Royal : la nature humaine est grande par sa création, misérable par sa chute.
Jean-Jacques Rousseau1762Dans la Profession de foi du vicaire savoyard, Rousseau, lui-même défenseur de la bonté naturelle ailleurs, décrit deux principes distincts dans l'homme : l'un l'élève vers le vrai et le juste, l'autre le ramène à ses sens et ses passions.
Kant1793Kant décrit aussi une nature humaine à deux faces, mais d'une autre manière : une disposition originelle au bien et un penchant au mal (voir son argument sur le bois courbe).
En bref

« Ni ange ni bête : grandeur et misère de l'homme » est un argument de Pascal (Pensées, fragments B358, B397, B416, B418, B434, 1660) sur la question « L'être humain est-il bon par nature ? » (réponse : les deux à la fois). Sa thèse : L'homme est à la fois grand et misérable, capable du meilleur et du pire : sa nature est double, et il faut tenir les deux ensemble. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Pensées, fragments B358, B397, B416, B418, B434
Valide avec une prémisse implicite

Les uns disent que l'homme est un ange en puissance, les autres qu'il est une bête qui s'ignore. Pascal refuse les deux : « L'homme n'est ni ange ni bête, et le malheur veut que qui veut faire l'ange fait la bête. » Il observe en l'homme une grandeur (il pense, il sait qu'il est misérable) et une misère (il ne peut atteindre le bonheur dont il a l'idée), et il tient que les deux sont également vraies. Se contenter de montrer l'une est dangereux, dit-il, il faut les montrer toutes les deux. Pascal explique cette double nature par la chute : l'homme a été grand, il est déchu. Cette explication religieuse peut se détacher de la description. Le texte n'est pas présenté sous forme de prémisses : la forme P1 à P5 est notre reconstruction à partir de plusieurs fragments. La « grandeur » et la « misère » de Pascal ne sont pas seulement morales : elles englobent la pensée, la connaissance et le bonheur.

P1L'homme n'est ni ange ni bête. Quand il veut faire l'ange, il fait la bête.
P2L'homme a une idée du bonheur et de la vérité, et ne peut y arriver. S'il n'avait jamais été corrompu, il jouirait de la vérité et du bonheur ; s'il n'avait jamais été que corrompu, il n'aurait aucune idée de l'un ni de l'autre. Cette idée sans possession suppose une grandeur perdue.
P3La grandeur de l'homme et sa misère se concluent l'une de l'autre : il connaît qu'il est misérable, il est donc misérable, mais il est bien grand, puisqu'il le connaît.
P4Il est dangereux de ne montrer à l'homme que ce qui le rapproche des bêtes, ou que sa grandeur, et plus dangereux encore de le laisser ignorer les deux. Il est très avantageux de lui représenter l'un et l'autre.
P5 · prémisse impliciteSi l'homme n'est ni ange ni bête, s'il porte la marque d'une grandeur perdue et d'une misère présente, et si l'on doit tenir les deux, alors sa nature est double : à la fois capable du meilleur et exposée au pire.
Donc l'homme est à la fois grand et misérable, capable du meilleur et du pire : sa nature est double, et il faut tenir les deux ensemble.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où l'homme n'est ni ange ni bête, porte des marques de grandeur et de misère, et où il faut les montrer toutes deux, mais où sa nature est une seule, qui varie en degré d'un homme à l'autre : la conclusion « nature double » ne suit plus.
Avec ses cinq prémisses, la conclusion suit. Deux points demandent l'attention. D'abord P5, que Pascal ne formule pas : de la double observation (grandeur, misère) il passe à une nature « double ». Une autre lecture serait qu'il n'y a qu'une nature, qui présente des degrés ou des mélanges selon les hommes (Voltaire). Ensuite P2 contient l'explication par la chute : sans elle, on garde la description (des marques de grandeur et de misère), mais on perd l'explication de leur origine. De plus, la « double nature » de Pascal est plus large que la morale : elle regarde la pensée, la connaissance et le bonheur.
Analogie. Une maison abandonnée dont on voit à la fois de belles proportions et des murs qui s'effondrent. L'un dit que c'est une ruine, l'autre un palais. Pascal dit que c'est un palais en ruine, et que ceux qui ne regardent que l'un des deux ne comprennent pas ce qu'ils voient.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Voltaire 1734 · attaque la prémisse 3

Voltaire écrit que l'esprit dans lequel Pascal a écrit ses Pensées était de montrer l'homme dans un jour odieux. Pascal écrit contre la nature humaine à peu près comme il écrivait contre les jésuites : il impute à l'essence de la nature ce qui n'appartient qu'à certains hommes, et dit éloquemment des injures au genre humain.

Pascal répond
Pascal Réponse anticipée de Pascal (fragment B416)
Résumé : Pascal répond d'avance en décrivant ceux qui ne voient qu'un côté. La misère se concluant de la grandeur et la grandeur de la misère, certains concluent la misère d'autant plus qu'ils ont pris la grandeur pour preuve, et d'autres la grandeur d'autant plus qu'ils l'ont conclue de la misère. Tout ce que les uns disent de la grandeur sert d'argument aux autres pour conclure la misère. Il faut tenir les deux, et non choisir.
Voltaire 1734 · Voltaire, dans la même lettre (remarque IV)
Résumé : Voltaire répond que nos volontés diverses ne sont pas des contradictions de la nature. L'homme n'est pas un sujet simple : il est composé d'un nombre innombrable d'organes, et si l'un d'eux est un peu altéré, toutes les impressions du cerveau changent, et l'animal a de nouvelles pensées et de nouvelles volontés. Nous sommes tantôt abattus de tristesse, tantôt gonflés de présomption selon les situations. Ces différences sont si peu contradictoires qu'il serait contradictoire qu'elles n'existent pas.
Où en est le débat (notre résumé)Voltaire et Pascal décrivent les mêmes faits : l'homme est tantôt faible et tantôt fier. Pascal y voit un signe d'une nature double, qui s'explique par la chute. Voltaire y voit les effets ordinaires d'une machine complexe, sans mystère. Le désaccord de fond porte sur la nécessité d'un récit religieux pour comprendre ces contrastes.
Kant 1793 · attaque la conclusion

Résumé : Kant note que l'on peut soutenir que l'homme est à la fois, en certains points bon, en d'autres mauvais, et que l'expérience semble même confirmer ce milieu. Mais il juge qu'il importe à la morale de n'admettre aucun intermédiaire moral, ni dans les actions ni dans les caractères, parce que dans cette ambiguïté toutes les maximes risquent de perdre leur précision et leur fermeté. Il nomme « syncrétistes » ceux qui font du caractère moral un mélange.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1793, après sa mort (1662).
Le débat continue (notre résumé) Kant parle de la disposition profonde qui fixe les maximes d'un homme, non de ses actes ni de ses qualités. Pascal ne parle pas de maximes : il décrit un être qui pense et qui souffre, grand par la pensée, misérable par la condition. Les deux n'utilisent pas le mot « double » dans le même sens. Kant lui-même, plus loin, décrit une disposition originelle au bien et un penchant au mal chez le même homme (voir son argument).
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord est en partie verbal : Pascal parle de la condition, Kant de l'orientation de la volonté. Sur le fond, les deux admettent que l'homme porte le meilleur et le pire. Ils divergent sur la possibilité d'un état moral intermédiaire.
Rousseau 1755 · attaque la prémisse 2

Résumé : Rousseau reconnaît que les hommes sont méchants, une triste et continuelle expérience dispensant de la preuve. Mais il soutient que l'homme est naturellement bon, et que ce qui l'a dépravé, ce sont les changements survenus dans sa constitution, les progrès qu'il a faits et les connaissances qu'il a acquises. La misère de l'homme ne vient donc pas d'une chute, mais de la vie en société.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1755, après sa mort (1662).
Le débat continue (notre résumé) Pascal écrit un siècle avant Rousseau. Les deux décrivent un homme déchu d'un état meilleur, mais ils placent la cause du déclin à des endroits différents : une faute originelle transmise à tous (Pascal) ou une évolution sociale (Rousseau). Pascal juge d'ailleurs que cette transmission est ce qui choque le plus notre raison, et qu'elle est pourtant nécessaire pour nous comprendre (B434).
Où en est le débat (notre résumé)Point de désaccord de fond : l'origine de la double nature, sa cause. Les deux camps acceptent le constat d'un homme capable du pire et du meilleur ; ils divergent sur le récit qui l'explique.