QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?La justice, c'est que chaque partie de la cité et de l'âme fasse sa tâche
Qu'est-ce qu'une société juste ?La vertu et l'harmonie

La justice, c'est que chaque partie de la cité et de l'âme fasse sa tâche

La justice dans la cité et dans l'âme

Platon v. 428 av. J.-C. · v. 348 av. J.-C.Au-delà des apparences, les Idées éternelles.
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Ce qu'il soutient

La justice est l'harmonie intérieure, la santé de l'âme ; et celui qui est injuste a une âme malade.

Pourquoi

Une cité est juste quand chaque groupe fait sa propre tâche ; l'âme, qui a trois parties, est juste de la même façon.

En bref

« La justice, c'est que chaque partie de la cité et de l'âme fasse sa tâche » est un argument de Platon (République IV, 433a-444e (vers -375)) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : la vertu et l'harmonie). Sa thèse : La justice est l'harmonie intérieure, la santé de l'âme ; et celui qui est injuste a une âme malade. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P6). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

République IV, 433a-444e (vers -375)
Valide avec une prémisse implicite

Au livre II, Glaucon défie Socrate : la justice n'est-elle qu'une convention qu'on subit par peur (voir l'anneau de Gygès et Thrasymaque), ou un bien en soi ? Pour répondre, Socrate cherche la justice « en grand », dans une cité imaginaire, parce qu'elle est plus facile à lire que dans une seule âme. Il distingue trois groupes (ceux qui produisent, ceux qui défendent, ceux qui gouvernent) et trouve que la cité est juste quand chacun fait sa propre tâche. Puis il retrouve les mêmes trois niveaux dans l'âme : le désir, le cœur et la raison. Pour Platon, la justice est donc une harmonie, dans la cité comme dans l'âme, et l'injustice un désordre qui rend malade. C'est pour cela que cet argument est rangé dans le camp « harmonie » : la justice n'est ni un contrat, ni un droit, ni l'égalité, mais le bon ordre du tout. La forme P1..P6 → C est notre reconstruction du livre IV.

P1Une cité est juste quand chacun de ses trois groupes (producteurs, gardiens, gouvernants) fait la tâche pour laquelle sa nature est la plus apte, sans se mêler de celle des autres.
P2Un homme est juste de la même manière que la cité : son âme a elle aussi trois parties (le désir, le cœur, la raison), et elle est juste quand chacune fait sa tâche.
P3Dans l'âme, faire sa tâche, c'est : la raison, qui est sage et veille sur l'âme entière, commande ; le cœur lui obéit et la seconde.
P4Quand chaque partie est à sa place, l'homme se commande lui-même, devient un seul être au lieu de plusieurs, et accorde ses trois parties comme les notes d'une gamme : c'est une harmonie.
P5Quand l'ordre est rompu, une partie se révolte contre le tout et veut commander à sa place : l'âme est comme en guerre civile, et cet ordre contraire à la nature est une maladie, comme la santé est l'ordre naturel des éléments du corps.
P6 · prémisse impliciteIl n'y a pas d'autre harmonie de l'âme que la justice : une âme qui s'accorde avec elle-même est forcément juste.
Donc la justice est l'harmonie intérieure, la santé de l'âme ; et celui qui est injuste a une âme malade.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P6, l'ordinateur trouve un cas où l'âme est en harmonie sans être juste (un chef de bande, parfaitement organisé et sûr de lui) et où, n'étant pas juste, elle n'est pourtant pas malade.
P1, P2, P3 et P4 forment une chaîne : cité juste, donc âme juste, donc la raison commande, donc harmonie. P5 dit que sans cet ordre il y a maladie. Mais pour conclure que l'âme injuste est malade, il faut P6, que Platon admet sans la poser telle quelle : si l'harmonie était possible sans justice, une âme injuste pourrait être en bonne santé. Le vrai débat porte sur P2 (la cité et l'âme sont-elles construites pareil ?), sur P1 (qui décide des natures ?) et sur P6 (un tyran bien organisé n'est-il pas en harmonie ?). Platon répond à la dernière dans les livres VIII et IX, en décrivant l'âme du tyran comme la plus désordonnée de toutes.
Analogie. Un orchestre : si chaque instrument joue sa partition et écoute les autres, le chef peut diriger et la musique est juste. Si le tambour couvre tout le monde ou si le violon refuse de suivre, on entend tout de suite que l'orchestre est malade.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Karl Popper 1945 · attaque la prémisse 1

Pour Popper, la « justice » de Platon n'est pas l'égalité devant la loi : c'est le maintien de chacun à sa place dans sa classe, au service de la stabilité de l'État. Il y lit un programme « totalitaire » : l'individu est subordonné à la cité, et les gouvernés n'ont aucun droit face à ceux qui gouvernent (La société ouverte et ses ennemis, tome I, chap. 6, « La justice totalitaire »).

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1945, après sa mort (-348).
R
Ronald B. Levinson défenseur de l'argument · 1953
Levinson répond à Popper dans un livre entier. Il soutient que Popper lit Platon à travers les régimes totalitaires du XXe siècle, force certains textes et passe sous silence ceux qui vont à l'encontre de sa thèse (In Defense of Plato).
Où en est le débat (notre résumé)Les deux camps s'accordent sur un point : la cité décrite par Platon est strictement hiérarchique. Le désaccord de fond porte sur la façon de la lire : programme politique réel, comme le pense Popper, ou grande image qui sert à comprendre l'âme, comme le dit Platon au début (II, 368d-369a). Point ouvert, sans lecture largement acceptée. Notre résumé.
Aristote (critique de l'unité de la cité) 335 av. J.-C. · attaque la prémisse 2

Aristote reproche à Socrate de vouloir rendre la cité aussi une que possible. Si l'on pousse l'unité trop loin, la cité cesse d'être une cité : elle est faite par nature d'une multitude, et elle deviendrait une famille, puis un seul individu. Même si un législateur y parvenait, il ne devrait pas le faire, car il la détruirait (Politique II, 2). Il vise surtout la mise en commun des femmes, des enfants et des biens chez les gardiens (République V), mais l'idéal d'une cité aussi une qu'un seul homme est celui sur lequel repose la comparaison de P2.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en -335, après sa mort (-348).
Le débat continue (notre résumé) Platon répondrait (notre résumé) que l'harmonie dont il parle ne supprime pas la pluralité : l'homme juste accorde ses trois parties « comme les trois termes de l'échelle musicale », il ne les fond pas en une (IV, 443d-e). Aristote répond que l'unité d'une cité doit venir de l'échange entre des êtres différents, pas de la mise en commun de tout. Le désaccord porte sur le degré d'unité qu'une cité peut supporter.
John Rawls 1971 · attaque la prémisse 1

Chez Platon, la place de chacun dépend de sa « nature », donc de ses talents. Pour Rawls, les talents naturels sont répartis par hasard : d'un point de vue moral, personne ne mérite d'être né doué, ni de naître dans un milieu favorable. Une société juste doit donc donner à tous des chances égales d'accéder aux positions, et organiser ses règles pour qu'elles profitent aussi aux plus défavorisés (Théorie de la justice, § 12 et § 17).

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1971, après sa mort (-348).
Le débat continue (notre résumé) Platon n'enferme pas chacun dans sa classe de naissance : il prévoit qu'un enfant de bronze naisse d'or, ou l'inverse, et que les gouvernants le fassent changer de rang (III, 415b-c). Rawls répondrait que reconnaître le talent ne suffit pas à dire qu'il donne droit à une meilleure place ni à de plus grands avantages. Notre résumé.
Où en est le débat (notre résumé)Platon et Rawls s'accordent pour ne pas fonder les places sur la naissance. Ils divergent sur ce que le talent donne : pour Platon, une tâche à remplir pour le bien de tous ; pour Rawls, aucun mérite particulier, donc aucun avantage qui ne profite aussi aux plus défavorisés. Désaccord de fond, sans réponse largement acceptée.