QuestionsQu'est-ce qui est bien ?« La justice n'est rien d'autre que l'intérêt du plus fort »
Qu'est-ce qui est bien ?La morale en question

« La justice n'est rien d'autre que l'intérêt du plus fort »

La thèse de Thrasymaque

Platon v. 428 av. J.-C. · v. 348 av. J.-C.Au-delà des apparences, les Idées éternelles.
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Ce qu'il soutient

La justice est partout la même chose : l'intérêt du plus fort. Être juste, c'est servir le bien d'un autre, celui qui commande.

Pourquoi

Chaque gouvernement fait les lois dans son intérêt et appelle « juste » ce qui le sert : le juste est donc l'intérêt du plus fort.

La même idée à travers l'histoire
Platon375 av. J.-C.République, livre I : la version présentée ici, dans la bouche de Thrasymaque, un sophiste (un professeur d'éloquence) réel de l'époque. Ce n'est pas la position de Platon : tout le reste de la République cherche à la réfuter.
Platon387 av. J.-C.Gorgias, 483b-484a : Calliclès, autre personnage de Platon, dit presque l'inverse : ce sont les faibles et le grand nombre qui font les lois, pour empêcher les forts d'avoir plus qu'eux. Mais il partage l'idée de fond : la justice des lois sert l'intérêt de ceux qui les font. Le Gorgias est sans doute un peu plus ancien que la République.
Karl Marx1846L'Idéologie allemande (avec Engels) : « les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes ». Les idées de droit et de morale d'une époque servent la classe qui domine.
Nietzsche1887Généalogie de la morale : plus proche de Calliclès que de Thrasymaque. Notre morale du « bien » et du « mal » serait née de la révolte des faibles contre les forts.
En bref

« « La justice n'est rien d'autre que l'intérêt du plus fort » » est un argument de Platon (République, I, 338c-344c (vers -375), 375 av. J.-C.) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : la morale en question). Sa thèse : La justice est partout la même chose : l'intérêt du plus fort. Être juste, c'est servir le bien d'un autre, celui qui commande. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

République, I, 338c-344c (vers -375)
Valide avec une prémisse implicite

Socrate et ses amis discutent depuis un moment de ce qu'est la justice. Thrasymaque, un sophiste, n'en peut plus : il bondit sur eux « à la manière d’une bête fauve » (336b) et lance sa définition. La justice ? Ce n'est rien d'autre que l'intérêt du plus fort. Ce sont ceux qui ont le pouvoir qui décident de ce qui est juste, et ils le décident pour eux.

P1Dans chaque cité, celui qui a la force, c'est le gouvernement en place : le tyran, le peuple ou les nobles selon les régimes.
P2Chaque gouvernement fait les lois dans son propre intérêt : la démocratie fait des lois démocratiques, la tyrannie des lois tyranniques, et ainsi de suite.
P3Il déclare ensuite « juste », pour ceux qu'il gouverne, ce qui est son intérêt, et il punit celui qui désobéit comme quelqu'un qui viole la loi et la justice.
P4 · prémisse impliciteIl n'y a pas d'autre justice que celle-là : rien, en dehors des lois en vigueur, ne permet de dire qu'une action est juste ou qu'une loi est injuste.
Donc la justice est partout la même chose : l'intérêt du plus fort. Être juste, c'est servir le bien d'un autre, celui qui commande.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où les lois servent bien les puissants, mais où il existe aussi des actions justes que la loi n'ordonne pas : aider un inconnu, refuser d'obéir à une loi cruelle. Dans ce monde, la justice n'est pas seulement l'intérêt du plus fort.
L'argument est valide si l'on ajoute P4. Thrasymaque montre que les lois servent ceux qui gouvernent. Pour conclure que la justice n'est « rien d'autre » que cela, il doit supposer qu'il n'existe aucune justice au-dessus des lois. C'est ce que Cicéron attaque. Socrate, lui, attaque surtout P2 : les gouvernants cherchent-ils vraiment toujours leur intérêt ? P3 n'est pas indispensable à la logique : elle décrit comment le pouvoir impose sa justice (en punissant).
Analogie. Dans une cour de récréation, les plus grands fixent les règles du foot : ce sont eux qui choisissent les équipes et décident s'il y a faute. Ils appellent « tricheur » celui qui conteste. Pour Thrasymaque, toutes les règles de « justice » ressemblent à celles-là.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Socrate (personnage de Platon) 375 av. J.-C. · attaque la prémisse 2

Les gouvernants peuvent se tromper. Il leur arrive de faire des lois qui leur nuisent. Or tu dis qu'il est juste d'obéir aux lois. Alors il est parfois juste de faire ce qui nuit au plus fort, le contraire de ta définition.

Platon répond
Thrasymaque (personnage de Platon) 375 av. J.-C. · Thrasymaque précise : le gouvernant « au sens strict »
Un médecin qui se trompe n'est pas médecin au moment où il se trompe : c'est son savoir qui l'abandonne. À parler rigoureusement, aucun artisan ne se trompe. De même, le gouvernant, en tant que gouvernant, ne se trompe pas : il fait la loi qui est la meilleure pour lui, et c'est cela que le sujet doit faire.
Socrate (personnage de Platon) 375 av. J.-C. · Socrate retourne l'exemple du médecin
Prenons donc le médecin au sens strict : il soigne les malades, il ne cherche pas à gagner de l'argent. Chaque art cherche le bien de ce dont il s'occupe : la médecine, celui du corps ; le pilote, celui des marins. Donc aucun gouvernant, en tant que gouvernant, ne cherche son propre intérêt, mais celui des gouvernés.
Voir la suite du débat (2)
Thrasymaque (personnage de Platon) 375 av. J.-C. · Le berger et les moutons
Tu crois que les bergers engraissent leurs moutons pour le bien des moutons ? Ils le font pour eux-mêmes et pour leurs maîtres. Les vrais gouvernants regardent les gouvernés comme on regarde des moutons, et ne pensent jour et nuit qu'à en tirer profit. La justice est un bien pour un autre : l'intérêt du plus fort, et un dommage pour celui qui obéit.
Socrate (personnage de Platon) 375 av. J.-C. · Le berger en tant que berger
Tu n'as pas tenu ta propre rigueur. Le berger en tant que berger ne pense qu'au bien de son troupeau ; celui qui pense au festin ou à la vente agit en gourmet ou en marchand, pas en berger. De même, tout pouvoir, en tant que pouvoir, cherche le bien de ce qu'il gouverne. C'est d'ailleurs pour cela qu'on exige un salaire pour gouverner : on sait qu'on travaille pour les autres.
Le débat continue (notre résumé) Beaucoup de lecteurs trouvent que Socrate gagne sur les mots plus que sur le fond : le gouvernant « idéal » sert peut-être ses sujets, mais Thrasymaque parle des gouvernants réels. Glaucon lui-même le reconnaît au début du livre II : Thrasymaque s'est rendu trop tôt, et il reprend sa thèse sous une autre forme (voir « L'anneau de Gygès »).
Cicéron 52 av. J.-C. · attaque la prémisse 4

Le comble de l'absurdité, c'est de croire juste tout ce que règlent les lois des peuples. Même les lois des tyrans ? Si les Trente avaient imposé leurs lois à Athènes, et même si tous les Athéniens les aimaient, seraient-elles justes pour autant ? Il n'y a qu'un seul droit, la droite raison qui ordonne et qui interdit. Si la justice n'était qu'obéir aux lois et que tout se mesurait à l'intérêt, chacun briserait les lois dès qu'il y trouverait son profit.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en -52, après sa mort (-348).
Le débat continue (notre résumé) Thrasymaque n'a pas pu répondre (Cicéron écrit plus de trois siècles après). Un partisan de sa thèse dirait que cette « droite raison » au-dessus des lois est elle-même une idée commode pour ceux qui la définissent. Mais la question de Cicéron est difficile à esquiver : si l'on peut dire « cette loi est injuste », c'est qu'on a une idée de la justice qui ne vient pas de la loi.
Calliclès (personnage de Platon, dans le Gorgias) 387 av. J.-C. · attaque la prémisse 2

Ce ne sont pas les forts qui font les lois, mais les faibles et le grand nombre. Ils les font dans leur intérêt, et pour faire peur aux plus forts, ils leur disent qu'il est laid et injuste de vouloir plus que les autres. Selon la nature, au contraire, il est juste que le meilleur ait plus que le moins bon.

sans réponse
Platon n'a pas répondu à cette objection.
Le débat continue (notre résumé) Calliclès contredit Thrasymaque sur un point (qui fait les lois ?) mais lui donne raison sur l'essentiel : la justice des lois est l'intérêt de ceux qui les font. Les deux thèses sont reprises bien plus tard : la version de Thrasymaque chez Marx (les idées dominantes sont celles de la classe dominante), celle de Calliclès chez Nietzsche (la morale des esclaves).
Socrate (personnage de Platon) 375 av. J.-C. · attaque la conclusion

Une cité, une armée, ou même une bande de brigands et de voleurs, peut-elle réussir quoi que ce soit si ses membres sont injustes les uns envers les autres ? L'injustice fait naître la haine et la discorde ; la justice, l'accord et l'amitié. Même pour faire le mal ensemble, il faut un peu de justice entre soi.

sans réponse
Platon n'a pas répondu à cette objection.
Le débat continue (notre résumé) Thrasymaque accepte du bout des lèvres (« soit, je ne veux pas te contredire »), sans être convaincu. On peut lui donner raison sur un point : la bande de brigands a besoin de justice entre ses membres, pas envers ses victimes. L'argument montre que la justice est utile à un groupe, pas qu'elle est autre chose que l'intérêt du plus fort.