QuestionsQu'est-ce qui est bien ?L'enfant qui se noie : aider les lointains est un devoir
Qu'est-ce qui est bien ?Les conséquences

L'enfant qui se noie : aider les lointains est un devoir

L'enfant qui se noie (l'étang de Singer)

Peter Singer né en 1946Si l'on peut empêcher un grand mal sans rien sacrifier d'important, on doit le faire, même pour un inconnu lointain.
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Ce qu'il soutient

Les gens aisés doivent donner pour soulager la famine. Ce n'est pas de la charité, qu'on pourrait faire ou ne pas faire : ne pas donner est mal.

Pourquoi

Si l'on peut éviter un grand mal sans sacrifice comparable, on le doit : la distance n'y change rien.

La même idée à travers l'histoire
Thomas d'Aquin1270Dans la Somme théologique (II-II, question 66, article 7), ce qu'un homme possède en surabondance est dû, par droit naturel, aux pauvres pour leur subsistance. Singer cite lui-même ce passage pour montrer que sa conclusion n'est pas si nouvelle.
Peter Singer1972Pendant la famine du Bengale de 1971, il compare le réfugié lointain à un enfant qui se noie dans un étang peu profond : on doit le sauver, même si on salit ses vêtements. Donner n'est donc pas de la charité, c'est un devoir.
Peter Unger1996Living High and Letting Die : il compare un homme qui refuse de conduire un blessé à l'hôpital pour ne pas tacher les sièges de sa belle voiture, et un autre qui jette une lettre de l'UNICEF demandant 100 dollars. Nous condamnons le premier et excusons le second ; pour Unger, nos intuitions se trompent, les deux fautes se valent.
Peter Singer2009The Life You Can Save reprend l'étang pour le grand public, répond aux objections courantes et propose une échelle de dons réaliste, de quelques pour cent du revenu, qui augmente avec la richesse.
En bref

« L'enfant qui se noie : aider les lointains est un devoir » est un argument de Peter Singer (« Famine, Affluence, and Morality », Philosophy and Public Affairs, 1972, 1972) sur la question « Qu'est-ce qui est bien ? » (réponse : les conséquences). Sa thèse : Les gens aisés doivent donner pour soulager la famine. Ce n'est pas de la charité, qu'on pourrait faire ou ne pas faire : ne pas donner est mal. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« Famine, Affluence, and Morality », Philosophy and Public Affairs, 1972
Valide avec une prémisse implicite

Vous passez à côté d'un étang peu profond et vous voyez un petit enfant qui se noie. Vous pouvez entrer dans l'eau et le sortir de là ; vous allez abîmer vos chaussures et vos vêtements, c'est tout. Presque tout le monde dit qu'il faut le faire, et que passer son chemin serait monstrueux. Peter Singer écrit en 1971, pendant la famine du Bengale, où des millions de réfugiés manquent de nourriture et de soins. Sa question est simple : quelle différence y a-t-il entre l'enfant de l'étang et un enfant qui meurt de faim à l'autre bout du monde, quand un don modeste suffirait à l'aider ? S'il n'y en a pas, donner n'est pas un geste généreux en plus : ne pas donner est une faute.

P1La souffrance et la mort causées par le manque de nourriture, d'abri et de soins sont des choses très mauvaises.
P2Si l'on peut empêcher quelque chose de très mauvais d'arriver sans sacrifier rien d'importance morale comparable, on doit le faire (et pas seulement : ce serait bien de le faire).
P3La distance, et le nombre d'autres personnes qui pourraient aider aussi, ne retirent rien à ce devoir : on doit sauver l'enfant même s'il est loin, et même si d'autres regardent sans rien faire.
P4 · prémisse impliciteEntre l'enfant de l'étang et la victime lointaine d'une famine, il n'y a pas d'autre différence qui compte moralement : seulement la distance et le nombre de gens qui pourraient aider.
P5Pour une personne qui vit dans l'aisance, donner l'argent des dépenses superflues (des vêtements neufs juste pour être à la mode) à une organisation contre la famine empêche quelqu'un de mourir de faim, et ne sacrifie rien de moralement important.
Donc les gens aisés doivent donner pour soulager la famine. Ce n'est pas de la charité, qu'on pourrait faire ou ne pas faire : ne pas donner est mal.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où la famine est très mauvaise, où le don l'empêche sans gros sacrifice, où la distance et le nombre ne comptent pas, mais où une autre différence dispense du devoir : par exemple, l'enfant de l'étang est devant moi et lui seul dépend de moi, alors que la famine relève d'abord de la responsabilité des gouvernements. C'est sur ce genre de différence que portent plusieurs objections.
Valide avec P4. P1 et P5 disent que la famine est très mauvaise et qu'un don l'empêche sans gros sacrifice : le principe P2 s'applique donc, sauf si quelque chose dispense de ce devoir. P3 dit que ni la distance ni le nombre ne dispensent ; la prémisse cachée P4 ajoute qu'il n'y a pas d'autre différence. Le débat porte sur P2 (le principe exige-t-il trop ? Wolf), sur P3 et P4 (la distance compte-t-elle vraiment ? Kamm) et sur P5 (l'aide sauve-t-elle vraiment des vies ? Deaton).
Analogie. Un camarade fait un malaise dans la cour, et tu es le seul à pouvoir appeler les secours avec ton téléphone : tu dois le faire, même si ça te fait rater le début du film. Singer demande : et si le camarade était à mille kilomètres, et que ton appel coûtait toujours aussi peu ? Pour lui, la réponse doit être la même.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Susan Wolf (l'objection de l'exigence excessive) 1982 · attaque la prémisse 2

Pris au sérieux, le principe ne s'arrête jamais : tant qu'il reste un enfant à sauver, chaque heure et chaque euro devraient y passer. On deviendrait un « saint moral », qui ne lit plus de romans, ne joue plus d'un instrument, ne perfectionne plus son revers au tennis. Or une telle vie n'est ni enviable ni même un idéal raisonnable. Une morale qui exige cela demande trop. (Bernard Williams avait déjà reproché à l'utilitarisme, en 1973, d'oublier que chacun a ses propres projets de vie.)

Singer répond
Peter Singer 1972 · Réponse anticipée de Singer (1972)
Singer voit l'objection venir dès 1972 : son principe demande bien de travailler à plein temps à soulager les grandes souffrances, tant qu'il y en a. Il ne voit pas pourquoi ce serait une critique de son raisonnement plutôt qu'une critique de nos habitudes. Il ajoute que la version forte du principe (rien d'importance comparable) lui semble la bonne ; la version modérée (rien de moralement important) ne sert qu'à montrer que même elle oblige déjà à changer beaucoup notre façon de vivre.
Peter Singer 2009 · Singer, The Life You Can Save (2009)
Dans son livre grand public, Singer garde la même thèse en principe, mais propose de demander publiquement beaucoup moins : une échelle de dons de quelques pour cent du revenu, qui augmente avec la richesse. Une norme que la plupart des gens peuvent suivre sauvera plus de vies qu'un idéal que presque personne n'atteint.
Le débat continue (notre résumé) Le débat continue. Pour Wolf, le problème n'est pas seulement la somme à donner : c'est l'idée qu'il faudrait toujours être aussi moral que possible, au détriment de tout le reste. Pour Singer, nos intuitions sur ce qui est « trop exigeant » sont surtout celles de gens qui vivent dans l'aisance. Remarque : la version modérée du principe, celle qui suffit à l'argument, échappe en grande partie à l'objection, puisqu'elle n'oblige pas à sacrifier ce qui a une vraie importance morale (sa famille, ses projets essentiels). Reste à savoir ce qui compte comme « important », et Singer reconnaît que c'est discutable.
F
Frances Kamm (la distance compte-t-elle ?) 1999 · attaque la prémisse 3

Singer affirme trop vite que la distance ne compte pas. En comparant avec soin des cas qui ne diffèrent que par la distance, Kamm trouve que nous jugeons souvent plus forte l'obligation d'aider quelqu'un qui est près de nous qu'un inconnu lointain dans la même détresse. Pour elle, la proximité crée une responsabilité particulière : ce n'est pas une simple illusion de la psychologie. Cela ne veut pas dire qu'on ne doit rien aux lointains, mais l'argument de l'étang ne se transporte pas tel quel jusqu'au Bengale.

Singer répond
Peter Singer 1972 · Réponse anticipée de Singer (1972)
Que quelqu'un soit près de nous rend plus probable que nous l'aidions, mais ne montre pas que nous devons l'aider plutôt qu'un autre plus éloigné. Si l'on accepte un principe d'impartialité ou d'égalité, on ne peut pas défavoriser quelqu'un simplement parce qu'il est loin. La seule bonne raison d'aider d'abord les proches serait de mieux savoir comment les aider ; or les organisations d'aide présentes sur place ont presque effacé cette différence.
Le débat continue (notre résumé) La réponse de Singer a été écrite avant Kamm et porte sur la psychologie (on aide plus volontiers ceux qu'on voit) ; Kamm, elle, soutient que nos jugements réfléchis, et pas seulement nos réflexes, donnent un poids à la distance. Le désaccord porte sur la méthode : faut-il se fier aux intuitions sur des cas précis (Kamm) ou les corriger par un principe d'impartialité (Singer, Unger) ? Même Kamm admet que le devoir d'aider les lointains existe ; le débat porte sur sa force.
A
Angus Deaton (l'efficacité de l'aide) 2015 · attaque la prémisse 5

L'économiste Angus Deaton (prix Nobel 2015) conteste le fait sur lequel tout repose : un don ne sauve pas une vie aussi simplement qu'on tire un enfant de l'eau. Les enfants ne meurent pas faute de quelques milliers de dollars ; le développement est d'abord un problème politique. L'aide venue de l'étranger peut même renforcer des gouvernements qui oppriment leur peuple, en les dispensant de rendre des comptes. Il le soutenait déjà dans La Grande Évasion (2013).

Singer répond
Peter Singer 2015 · Réponse de Singer (Boston Review, 2015)
Deaton lui-même reconnaît que l'aide contre des maladies comme le sida ou la variole est justifiée. Les études sur l'efficacité des actions sont récentes et s'améliorent. Et si une autre stratégie, comme militer pour de grandes réformes politiques, fait plus de bien, les altruistes efficaces l'adopteront : on ne réfute pas l'idée d'aider au mieux en montrant qu'on pourrait aider mieux. Même quand on ne peut pas guérir les causes de la pauvreté, soigner ses effets sauve des vies.
Le débat continue (notre résumé) Les deux camps s'accordent sur le principe (si l'on peut sauver une vie à peu de frais, on doit le faire) ; ils s'opposent sur les faits : combien de vies un don sauve-t-il vraiment, et à quel prix pour les institutions des pays aidés ? C'est une question d'économie autant que de philosophie. Remarque : l'objection de Deaton ne rend pas l'aide facultative ; elle change seulement sa forme (pour lui : agir sur la politique des pays riches, contre le commerce des armes et les accords commerciaux injustes, pour la recherche sur les maladies tropicales).