QuestionsSommes-nous libres ?Pour être responsable, il faudrait être cause de soi
Sommes-nous libres ?Pas de libre arbitre

Pour être responsable, il faudrait être cause de soi

L'argument fondamental de Galen Strawson

Galen Strawson né en 1952Pour être vraiment responsable, il faudrait être cause de soi-même : c'est impossible.
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Ce qu'il soutient

Personne n'est vraiment ni ultimement responsable de ses actes, que le déterminisme soit vrai ou faux.

Pourquoi

Être responsable de ses actes exigerait d'avoir choisi ce qu'on est, ce qui demanderait de se créer soi-même, chose impossible.

En bref

« Pour être responsable, il faudrait être cause de soi » est un argument de Galen Strawson (« The Impossibility of Moral Responsibility », Philosophical Studies, 1994) sur la question « Sommes-nous libres ? » (réponse : pas de libre arbitre). Sa thèse : Personne n'est vraiment ni ultimement responsable de ses actes, que le déterminisme soit vrai ou faux. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), la conclusion suit bien de ses 3 prémisses. AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« The Impossibility of Moral Responsibility », Philosophical Studies, 1994
Valide

Galen Strawson (à ne pas confondre avec son père Peter Strawson) donne à cet argument le nom d'« argument fondamental ». Il ne dépend pas du déterminisme : que le monde soit déterminé ou non, dit-il, nous ne pouvons pas être vraiment responsables de nos actes. L'idée est simple. Ce que nous faisons dépend de ce que nous sommes. Mais nous n'avons pas choisi, au départ, ce que nous sommes (nos gènes, notre éducation). Pour être responsable de ce qu'on fait, il faudrait l'être de ce qu'on est, donc s'être fait soi-même, ce qui est impossible. Strawson parle de responsabilité « vraie » ou « ultime » : celle qui justifierait, par exemple, la récompense ou le châtiment éternels du paradis et de l'enfer.

P1Quand on agit pour une raison, ce qu'on fait dépend de la façon dont on est, mentalement parlant. Donc, pour être vraiment responsable de ce qu'on fait, il faut être vraiment responsable de ce qu'on est, au moins sur certains points.
P2Être vraiment responsable de ce qu'on est exigerait de l'avoir choisi, donc d'avoir déjà eu des principes de choix, dont il faudrait aussi être responsable, et ainsi de suite sans fin. Il faudrait donc être cause de soi (causa sui).
P3Rien ne peut être cause de soi, au moins pas des êtres humains finis : se produire soi-même est impossible.
Donc personne n'est vraiment ni ultimement responsable de ses actes, que le déterminisme soit vrai ou faux.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Valide et sans prémisse cachée : si être responsable de ce qu'on fait exige de l'être de ce qu'on est, si cela exige d'être cause de soi, et si c'est impossible, alors on n'est pas responsable. Le débat porte sur P1 : la responsabilité exige-t-elle vraiment d'être responsable de ce qu'on est ? Le compatibiliste répond que non. Et il porte sur P3 : une action peut-elle former notre caractère sans régression ? Kane répond que oui.
Analogie. Pour choisir sa route, il faut déjà être quelque part. Pour choisir qui l'on est, il faut déjà être quelqu'un, avec des goûts et des valeurs qui guident le choix. Mais ce quelqu'un-là, qui l'a choisi ? On recule sans jamais trouver un tout premier point de départ qu'on aurait choisi soi-même.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

L
Les compatibilistes attaque la prémisse 1

On est responsable de ce qu'on fait tant qu'on n'est pas contraint (ni kleptomane, ni menacé, ni sous hypnose), même si ce qu'on est a été entièrement déterminé par des facteurs hors de notre contrôle. La responsabilité n'exige donc pas d'être responsable de ce qu'on est.

Strawson répond
Galen Strawson 1994
C'est pour cette raison que la responsabilité du compatibiliste n'est pas une vraie responsabilité morale, au sens fort et naturel du mot : on fait ce qu'on fait entièrement à cause de ce qu'on est, et l'on n'est en rien responsable de ce qu'on est.
Les compatibilistes (selon Strawson)
Beaucoup de compatibilistes n'ont jamais prétendu autre chose et acceptent le point. Ils font remarquer que cette notion de vraie responsabilité ne peut s'appliquer à rien de réel, et jugent l'objection sans intérêt.
Voir la suite du débat (1)
Galen Strawson 1994
Les partisans de l'argument fondamental sont d'accord : cette notion ne s'applique à rien de réel. Mais ils l'examinent quand même, parce qu'elle est au centre de la pensée ordinaire sur la responsabilité et la justice.
Le débat continue (notre résumé) Le désaccord est de vocabulaire autant que de fond. Pour Strawson, « vraie » responsabilité veut dire responsabilité ultime, celle qui justifierait le châtiment éternel. Les compatibilistes (Frankfurt, Dennett et d'autres) répondent qu'une responsabilité plus modeste suffit à nos vies : savoir si les gens agissent pour des raisons, selon leurs propres valeurs, et peuvent être corrigés. Si c'est la seule responsabilité qui existe, l'argument de Strawson ne la touche pas.
Harry Frankfurt et Daniel Dennett 1984 · attaque la prémisse 3

La responsabilité ne demande pas de s'être créé soi-même à partir de rien. Pour Frankfurt (1971), ce qui compte est que notre volonté soit celle que nous voulons avoir, quelle qu'en soit l'origine. Pour Dennett (1984), nous devenons responsables au fil du temps, en construisant peu à peu un soi à partir de ce que la nature, les autres et nos propres décisions nous ont donné. Un point de départ qu'on n'a pas choisi n'empêche pas d'être responsable de la suite.

sans réponse
Strawson a répondu, mais ce texte n'est pas encore dans notre corpus.
Le débat continue (notre résumé) Strawson a répondu aux compatibilistes en général (voir la première objection), pas à ce texte précis de Dennett. Le désaccord porte sur le sens de « responsable » : un autre mot, « responsable devant les autres », n'a pas besoin de causa sui.
R
Robert Kane (actions qui forment le soi) 1989 · attaque la prémisse 3

Dans un monde non déterminé, nous pouvons avoir le pouvoir de faire des choix dont nous sommes ultimement responsables : ce sont des choix qui ne s'expliquent finalement que par notre propre volonté (caractère, motifs et efforts de volonté). Dans les moments de lutte entre le devoir et le désir, nos efforts sont en partie indéterminés. Nous nous faisons alors nous-mêmes, et ces choix passés forment nos motifs présents. Kane a développé l'idée dans The Significance of Free Will (1996).

Strawson répond
Galen Strawson 1994
Comment cet indéterminisme aide-t-il pour la responsabilité ? Si mes efforts de volonté façonnent mon caractère tout en étant en partie indéterminés et en partie façonnés par mon caractère déjà là, pourquoi ne suis-je pas simplement chanceux ?
Galen Strawson 1994 · Il conclut
Rien ne peut être ultimement cause de soi, sous aucun rapport. Même si Dieu peut l'être, nous ne le pouvons pas.
Le débat continue (notre résumé) Kane accepte la prémisse de Strawson (il faut se former soi-même pour être responsable) et refuse P3 : pour lui, les « actions qui forment le soi » sont de vrais commencements. L'objection de la chance (le hasard n'est pas la liberté) est ancienne : Hume la faisait déjà. Kane y répond dans son livre de 1996 ; nous ne l'avons pas lu. Le débat est resté ouvert.