PhilosophesAverroès (Ibn Rushd)

Averroès (Ibn Rushd)

La vérité ne peut contredire la vérité : philosophie et foi s'accordent.

Falsafa (aristotélisme arabe) · Aristotélisme1126 – 1198 EspagnePhilosophe (falsafa)Commentateur d'AristoteJuge (cadi) et juristeMédecin
Le Dévoilement des méthodes de preuve (al-Kashf), chap. 1 (1179-1180)

La providence et l'invention

Ce qu'il soutient

Il existe un agent qui veut l'ordre du monde et qui invente les êtres : c'est Dieu.

Pourquoi

Tout ici-bas convient à l'existence de l'homme, et cet accord ne peut venir du hasard ; tout ce qui est inventé a un inventeur.

Valide avec une prémisse implicite

Comment prouver l'existence de Dieu à tout le monde, savants et gens simples ? Les théologiens ash'arites de son temps partent d'une démonstration difficile : le monde est fait de parcelles et d'accidents qui commencent, donc il a commencé, donc il a un créateur. Averroès juge cette voie trop obscure pour la foule et pas assez rigoureuse pour les savants. Il propose les deux preuves qu'il trouve dans le Coran : l'univers est fait pour l'homme (la providence), et la vie apparaît là où il n'y en avait pas (l'invention). Le savant et l'homme simple font la même preuve ; le savant la fait seulement avec plus de détails, comme quelqu'un qui connaît le métier de l'artisan.

P1Tous les êtres d'ici-bas sont adaptés à l'existence de l'homme : le jour et la nuit, le soleil et la lune, les saisons, la pluie, les animaux et les plantes, et chaque organe du corps.
P2Cette adaptation ne peut pas être due au hasard.
P3 · prémisse impliciteUne adaptation s'explique soit par le hasard, soit par un agent qui la veut et la vise : il n'y a pas de troisième possibilité.
P4Les êtres vivants sont produits, « inventés » : nous voyons des corps sans vie, puis la vie y apparaît.
P5Tout ce qui est inventé a un inventeur.
Donc il existe un agent qui veut l'ordre du monde et qui invente les êtres : c'est Dieu.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un monde où tout est adapté à la vie, sans hasard pur et sans intention : une troisième cause, aveugle mais pas due au hasard, a fait le tri. C'est l'idée de Darwin (troisième objection). La preuve par l'invention, elle, reste valide : c'est P4 qu'il faudrait contester.
Ce sont deux preuves réunies. La seconde (P4 et P5) est valide telle quelle. La première a besoin de P3 : le hasard ou l'intention, rien d'autre. Averroès ne le dit pas ; il écarte seulement le hasard. Tout le débat moderne porte sur ce point : Hume, puis Darwin, proposent une troisième explication. Remarque : la conclusion dit « un agent » ; qu'il soit unique, et que ce soit le Dieu du Coran, est un pas de plus, qu'Averroès fait dans la suite du livre.
Analogie. Tu entres dans une maison inconnue : la table est mise, à ta taille, avec ton plat préféré. Tu ne crois pas au hasard : quelqu'un t'attendait. Averroès ajoute que le savant est comme un visiteur qui connaît la cuisine : dans chaque détail, il voit encore mieux le soin de celui qui a tout préparé.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Al-Ghazali 1095 · attaque la conclusion

Pour qui tient le monde pour éternel, comme les philosophes à la suite d'Aristote (et plus tard Averroès), rien n'est vraiment « inventé » : agir, c'est faire passer une chose du néant à l'être. Si le monde a toujours existé, Dieu n'est pas vraiment son agent, et le monde n'est pas vraiment son œuvre : dire « Créateur » n'est plus qu'une façon de parler.

Averroès répond
Averroès
Dire que l'acte de Dieu advient est juste, car cet acte est un mouvement. « Éternel » veut seulement dire que ce mouvement n'a ni premier ni dernier moment : les philosophes ne disent pas que le monde est fait de choses éternelles. Les ash'arites ne l'ont pas compris. C'est pourquoi le nom de « production continue » (al-huduth al-da'im) convient mieux au monde que celui d'« éternité ».
Le débat continue (notre résumé) Al-Ghazali répondrait qu'un acte sans commencement n'est plus un acte au sens propre. La question devient : faut-il un commencement pour qu'il y ait création ? Thomas d'Aquin jugera plus tard qu'un monde créé de toute éternité n'a rien de contradictoire, tout en croyant, par la foi, que le monde a commencé.
Hume (Philon, dans les Dialogues) 1779 · attaque la prémisse 3

Philon, le sceptique des Dialogues de Hume, reprend une vieille hypothèse : la matière, en se recombinant pendant un temps immense, finit par tomber sur un ordre stable. Inutile alors de s'émerveiller que les parties d'un animal soient bien ajustées : comment un animal pourrait-il survivre si elles ne l'étaient pas ? Ce qui n'est pas ajusté disparaît.

Averroès répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1779, après sa mort (1198).
C
Cléanthe (dans le même dialogue) 1779 · Une réponse dans le dialogue de Hume
Ton hypothèse explique au mieux ce qui est nécessaire pour survivre, pas les nombreux avantages en plus. Deux yeux, deux oreilles ne sont pas indispensables ; l'humanité aurait survécu sans chevaux, sans chiens, sans fruits. Si aucun chameau n'avait été créé pour l'usage de l'homme dans les déserts d'Afrique et d'Arabie, le monde se serait-il dissous ? Chacun de ces avantages prouve un dessein, et un dessein bienveillant.
Le débat continue (notre résumé) L'échange montre où passe la frontière : l'ajustement nécessaire pour survivre peut s'expliquer sans intention ; les avantages « en plus » pour l'homme, qui sont justement le cœur de la preuve d'Averroès, semblent demander davantage. C'est ce point que Darwin va attaquer.
Charles Darwin 1859 · attaque la prémisse 3

Il existe une troisième explication, ni hasard pur ni intention : la sélection naturelle. Les êtres varient un peu à chaque génération, et les variations utiles sont gardées. Mais cette sélection ne produit jamais un organe pour le seul bien d'une autre espèce. Darwin l'écrit : si l'on prouvait qu'une partie d'une espèce a été formée pour le bien exclusif d'une autre, ce serait la ruine de sa théorie. Or la preuve d'Averroès dit justement que tout ici-bas est fait pour l'homme.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1859, après sa mort (1198).
Le débat continue (notre résumé) Le chameau de Cléanthe reçoit ainsi une autre explication : il est adapté au désert pour lui-même, et l'homme s'en sert. Les défenseurs actuels du dessein ont donc déplacé l'argument : non plus les organes des vivants, mais le réglage des lois de la physique qui rend la vie possible (voir l'argument du réglage fin, et la page de Paley). La preuve par l'invention, elle, pose une autre question, encore discutée : comment la vie est-elle apparue dans la matière ?