PhilosophesDavid Hume

David Hume

Ni la cause ni l'induction ne se prouvent : l'habitude nous guide.

Empirisme · Scepticisme moderne1711 – 1776 Royaume-UniEmpiristeSceptique modéréCritique de la religionHistorien
De la norme du goût, 1757

Des goûts, mais une norme du goût : le verdict des vrais juges

Ce qu'il soutient

Bien que la beauté soit dans le sentiment, il existe une norme du goût : le verdict commun des vrais juges, partout où ils se trouvent.

Pourquoi

La beauté est dans le sentiment, mais tous les goûts ne se valent pas : certaines qualités plaisent naturellement aux vrais juges.

Valide avec une prémisse implicite

Hume accepte l'idée populaire : la beauté n'est pas une qualité des choses, elle est dans le sentiment de celui qui regarde. Mais il refuse d'en conclure que tous les goûts se valent. Personne ne mettrait un mauvais poète au niveau de Milton. Sa solution : il existe de vrais juges, dont le sentiment est délicat, exercé, comparé et sans préjugé. Leur verdict commun est la norme du goût. Pour l'illustrer, il raconte l'histoire de deux parents de Sancho qui goûtent un vin : l'un y trouve un goût de cuir, l'autre de fer. On se moque d'eux, jusqu'à ce qu'on trouve au fond du tonneau une vieille clé attachée à un lacet de cuir.

P1La beauté et la laideur ne sont pas des qualités des objets : elles appartiennent entièrement au sentiment, comme le doux et l'amer.
P2Pourtant tous les goûts ne se valent pas : prétendre qu'un mauvais poète égale Milton passerait pour une extravagance aussi grande que de comparer une taupinière à une montagne.
P3Cela s'explique parce que certaines qualités des objets sont faites par la nature pour produire ces sentiments précis ; un goût fin les perçoit, un goût grossier les manque.
P4La finesse du goût peut être prouvée par les faits : la clé au lacet de cuir trouvée au fond du tonneau donne raison aux deux parents de Sancho contre ceux qui se moquaient d'eux.
P5Seul un sens solide, uni à un sentiment délicat, exercé par la pratique, perfectionné par la comparaison et débarrassé de tout préjugé, donne droit au titre de vrai juge.
P6Ces cinq qualités se reconnaissent indépendamment du verdict que rend le juge sur telle œuvre : on peut les constater sans présupposer que ses goûts sont les bons.
P7 · prémisse impliciteQuand on peut reconnaître des observateurs qualifiés indépendamment de leur verdict, leur accord mérite le nom de norme, comme la vraie couleur d'un objet est celle que voit, en plein jour, l'œil d'un homme en bonne santé.
Donc, bien que la beauté soit dans le sentiment, il existe une norme du goût : le verdict commun des vrais juges, partout où ils se trouvent.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P7, l'ordinateur trouve un cas où des juges qualifiés existent, se reconnaissent, s'accordent, et où pourtant leur accord n'est qu'un fait sociologique sans autorité sur les autres.
Sans P7, les prémisses disent que des juges qualifiés existent et se reconnaissent. Il faut ajouter que leur accord mérite le nom de norme. Hume le suggère par la comparaison avec la vraie couleur des objets, vue par un œil sain en plein jour (§ 12). La difficulté du cercle se joue en P6 : si les qualités du juge ne se vérifient pas à part, la norme tourne en rond.
Analogie. Pour savoir qui a le meilleur palais pour le vin, on ne demande pas à chacun s'il aime ce vin. On regarde qui détecte les ingrédients que la clé finit par révéler. Hume propose de faire pareil pour les œuvres.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Emmanuel Kant 1790 · attaque la conclusion

Quand je déclare une chose belle, je ne m'attends pas à ce que les autres soient d'accord parce que j'ai déjà vu cet accord plusieurs fois : je l'exige d'eux. Ce « devoir » d'accord ne peut pas reposer sur l'expérience, donc ni sur l'accord de fait des hommes, ni sur celui de juges réputés.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1790, après sa mort (1776).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Kant ne cite pas Hume dans ces passages ; l'objection est notre rapprochement. Pour Hume, la norme n'est pas un simple comptage des avis : c'est le verdict de juges qualifiés. Kant admet lui-même (§ 17) un critère empirique, « faible » : l'accord de tous les temps et de tous les peuples. Le désaccord porte sur ce qui fonde l'exigence d'accord : l'expérience de juges compétents (Hume), ou une condition de la faculté de juger elle-même (Kant).
Où en est le débat (notre résumé)Point de désaccord de fond : la norme du goût est-elle un fait d'expérience (Hume) ou une exigence a priori de la faculté de juger (Kant) ? Point ouvert : l'esthétique contemporaine reprend les deux voies.
C
Critique du cercle (discutée par Jerrold Levinson) 2002 · attaque la prémisse 5

Les vrais juges sont ceux qui apprécient ce qui est vraiment beau, et ce qui est vraiment beau est ce que les vrais juges apprécient. La norme tourne en rond : on ne peut pas reconnaître les juges sans connaître déjà le beau.

Hume répond
David Hume 1757 · Réponse anticipée de Hume (§ 25)
Il s'agit de questions de fait, non de sentiment : savoir si une personne a du bon sens, une imagination délicate, aucun préjugé, peut être discuté et examiné comme toute question de fait. Et tout le monde reconnaîtra qu'un tel caractère est estimable.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : cette réponse écarte le cercle si les cinq qualités se constatent sans connaître le beau. Les critiques jugent que la « délicatesse » est précisément ce qui est en question : elle se définit encore par la capacité à bien sentir. Hume admet lui-même, au § 28, que certaines différences de goût restent sans solution.
Où en est le débat (notre résumé)Beaucoup de commentateurs jugent que le cercle peut être évité en identifiant les juges par des traits indépendants, mais que d'autres difficultés demeurent. Point ouvert, aucune lecture n'est largement acceptée.
Pierre Bourdieu 1979 · attaque la prémisse 5

Les goûts ne sont pas innocents : ils reflètent la position sociale et fonctionnent comme des marques de distinction. Ceux qu'on tient pour de « vrais juges », à l'oreille et à l'œil exercés, sont souvent ceux qui ont reçu une éducation que d'autres n'ont pas eue. La norme du goût risque de n'être que le goût d'une classe.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1979, après sa mort (1776).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Hume ne pouvait pas répondre à Bourdieu. Il reconnaît pourtant (§ 28) que les moeurs et les opinions d'une époque et d'un pays font varier le goût, mais pense que, là où les hommes diffèrent, on peut généralement trouver un défaut (préjugé, manque de pratique ou de finesse) et donc approuver un goût plutôt qu'un autre.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : l'éducation du goût révèle-t-elle une compétence réelle, ou transforme-t-elle un privilège social en autorité ? Point ouvert : les deux lectures sont défendues.