Platon

Au-delà des apparences, les Idées éternelles.

Platonismev. 428 – 348 av. J.-C. GrèceIdéalisteRationalisteDualistePenseur politique
Banquet, 201d-212a (vers 380 av. J.-C.)

L'échelle de l'amour

Ce qu'il soutient

L'amour bien conduit monte comme sur une échelle : d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les beaux corps, puis aux belles occupations, aux belles connaissances, jusqu'au beau lui-même.

Pourquoi

Désirer, c'est manquer de ce qu'on désire : l'amour manque du beau et du bien, et veut les posséder pour toujours.

Valide avec une prémisse implicite

Dans le Banquet, chacun fait l'éloge de l'amour. Socrate raconte ce qu'une femme sage, Diotime, lui a appris. Pour elle, l'amour n'est pas un dieu parfait : il est un désir, donc il vient d'un manque. Nous aimons ce que nous n'avons pas, c'est-à-dire le beau et le bien, et nous voulons les posséder pour toujours. Or un être mortel ne peut pas garder le bien pour toujours ; il s'en approche en enfantant dans la beauté, par le corps (des enfants) ou par l'âme (des discours, des lois, des idées). L'amour bien conduit monte alors comme sur une échelle : d'un beau corps à tous les beaux corps, puis aux belles âmes, aux lois, aux sciences, et enfin au beau lui-même, qui ne change pas. Cette thèse a donné son nom à l'« amour platonique », mais le texte est moins timide qu'on ne le dit : il part du désir du corps. Ce qui est présenté ici est la thèse que Platon prête à Diotime, pas une démonstration de sa part.

P1Désirer, c'est désirer ce que l'on n'a pas et ce dont on manque. L'amour, qui est un désir, est donc amour de ce qui lui manque : le beau, et le bien qui est beau.
P2Ce que les hommes aiment, c'est le bien, et ils l'aiment pour qu'il soit à eux, et à eux toujours. L'amour est donc aussi désir d'immortalité.
P3Si l'amour veut posséder toujours un bien qu'il n'a pas, et si nous sommes mortels, l'œuvre propre de l'amour est d'enfanter dans la beauté, selon le corps et selon l'âme : c'est ainsi qu'un être mortel laisse derrière lui quelque chose qui dure.
P4La beauté d'un corps est de la même famille que celle de tous les autres corps, et la beauté des âmes vaut plus que celle des corps. Celui qui l'a compris cesse d'aimer un seul être de façon exclusive.
P5Il existe un beau en soi, toujours le même, sans naissance ni fin, qui ne ressemble à aucun visage ni à aucune science : toutes les choses belles en participent, alors qu'elles naissent et disparaissent.
P6 · prémisse impliciteCe que l'on aime vraiment dans un être beau, c'est la beauté qui est en lui, et il faut donc chercher cette beauté là où elle est la plus pleine et la plus durable.
Donc l'amour bien conduit monte comme sur une échelle : d'un seul beau corps à deux, de deux à tous les beaux corps, puis aux belles occupations, aux belles connaissances, jusqu'au beau lui-même.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P6, l'ordinateur trouve un cas où l'amour est désir de bien durable, où la beauté est une et où le beau en soi existe, sans que l'amour monte : on peut s'arrêter à une personne qu'on aime pour elle. C'est P6 qui transforme « la beauté est une » en « il faut monter ».
L'argument est valide avec la prémisse cachée P6. P1 à P3 disent ce qu'est l'amour (un désir de bien durable, qui enfante dans la beauté) ; P4 et P5 disent que la beauté est une et que chaque belle chose n'en est qu'une part. Mais de là on ne tire l'échelle que si l'on ajoute P6 : ce qu'on aime dans un être, c'est la beauté qu'il porte. Sans P6, on pourrait aimer une personne pour elle-même et s'arrêter à elle. C'est exactement là que portent les objections de Vlastos et de Nussbaum.
Analogie. Imagine un amateur de musique qui commence par aimer une chanson. Il découvre que ce qu'il aime, c'est la mélodie, puis le rythme, puis la musique en général, et finit par aimer la musique elle-même plus que chaque morceau. Diotime dit la même chose de l'amour des personnes. La question de ses critiques : une personne est-elle un morceau que l'on dépasse, ou ce qu'on aime vraiment ?

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Aristophane 385 av. J.-C. · attaque la conclusion

Dans le même Banquet, il soutient une tout autre idée : chacun de nous est la moitié d'un être entier coupé en deux, et l'amour est la recherche constante de sa propre moitié. Ce qu'on aime est donc une personne précise, la nôtre, pas la beauté en général. L'échelle, qui demande de dépouiller toute passion exclusive, décrit autre chose que ce qu'on appelle aimer.

Platon répond
voir l'argument
Platon (Diotime) 380 av. J.-C.
Elle répond qu'on raconte, en effet, que ceux qui cherchent leur moitié sont des amoureux, mais que, selon elle, l'amour n'est ni de la moitié ni du tout, sauf si cette moitié ou ce tout est bon. La preuve : les hommes acceptent de se faire couper un pied ou une main quand ils les jugent mauvais. On n'aime donc pas ce qui est à soi parce que c'est à soi, mais le bien.
Où en est le débat (notre résumé)Point disputé. Pour Diotime, on aime ce qui est bon et beau, pas ce qui est « à soi » ; pour Aristophane, l'amour vise l'appartenance, cette personne-ci. Le désaccord de fond est de savoir si l'on aime une personne à cause de ce qu'elle vaut ou parce qu'elle est la nôtre. Les deux discours sont dans le même dialogue, et Platon ne nomme pas de gagnant (notre résumé).
Gregory Vlastos 1973 · attaque la prémisse 6

Résumé : dans cette théorie, on n'aime pas la personne mais ce qu'elle a de beau, de bon et d'aimable. Les personnes ne sont que des lieux où se trouve la beauté, et on peut passer de l'une à l'autre, voire dépasser toutes les personnes, sans perdre l'objet de l'amour. Cela laisse hors du compte ce que nous croyons aimer dans quelqu'un : lui, irremplaçable.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1973, après sa mort (-348).
Où en est le débat (notre résumé)Point disputé. Beaucoup de spécialistes de Platon pensent que Vlastos est trop sévère et que Platon laisse de la place à l'amour des personnes ; nous n'avons pas encore réuni leurs textes. Le texte de l'échelle dit bien de relâcher l'attachement à un seul être, ce qui donne à l'objection un appui réel (notre résumé).
Martha Nussbaum 1986 · attaque la conclusion

Résumé : le Banquet ne s'arrête pas à Diotime. Juste après l'échelle, Alcibiade entre ivre et fait l'éloge de Socrate comme d'un homme précis, qu'il aime avec ses défauts et sa dureté. Ce discours montre ce que l'échelle ne sait pas dire : l'amour d'un individu unique, qu'aucun autre ne remplace. Platon fait ainsi peser un doute sur la valeur de la vie qui dépasse les personnes.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1986, après sa mort (-348).
Où en est le débat (notre résumé)Point disputé. Nussbaum lit le discours d'Alcibiade comme une réponse que Platon se fait à lui-même. D'autres lecteurs le lisent autrement, comme le portrait d'un homme que l'échelle n'a pas transformé. Le texte ne tranche pas (notre résumé).