PhilosophesArthur Schopenhauer

Arthur Schopenhauer

La vie oscille entre la souffrance et l'ennui.

Pessimisme philosophique1788 – 1860 AllemagnePessimisteMétaphysicien de la volontéHéritier critique de KantAthée
Le Monde comme volonté et représentation II, 1844, chap. 44 « Métaphysique de l'amour sexuel »

Le génie de l'espèce

Ce qu'il soutient

L'amoureux croit poursuivre son propre bonheur, mais il sert l'espèce. Une fois le grand œuvre accompli, il se découvre trompé : l'illusion qui faisait de lui la dupe de l'espèce a disparu.

Pourquoi

L'amour n'est qu'un instinct sexuel précisé, qui nous trompe par une illusion au service de l'espèce.

Valide avec une prémisse implicite

Pour Schopenhauer, les poètes ont raison de parler d'amour sans cesse : c'est une passion immense. Mais ils se trompent sur sa cause. Derrière l'amour le plus éthéré, il n'y a que l'instinct sexuel, devenu plus précis. Et cet instinct ne travaille pas pour toi : il travaille pour la génération suivante. Celui que Schopenhauer appelle le « génie de l'espèce » examine, à travers tes yeux, quel enfant pourrait naître de deux personnes données. Pour que tu t'y prêtes, il te fait croire que cette personne-là, et nulle autre, te rendra heureux. Quand le but est atteint, l'illusion tombe, et l'amoureux se sent trompé.

P1Tout amour, aussi éthéré qu'il paraisse, a sa racine dans le seul instinct sexuel. Il n'est qu'un instinct sexuel plus précisément déterminé, spécialisé, et même individualisé au sens strict.
P2Le choix minutieux d'un partenaire, que nous appelons amour, est la réflexion du génie de l'espèce sur la génération à venir : chez tous ceux qui peuvent procréer, c'est lui qui examine quel individu pourrait naître de ces deux-là.
P3Un bien qui ne profite qu'à l'espèce ne pousserait pas l'individu à agir. La nature n'atteint donc son but qu'en mettant en lui une illusion : ce qui n'est un avantage que pour l'espèce lui apparaît comme un avantage personnel, et il croit se servir lui-même quand il sert l'espèce.
P4 · prémisse impliciteSi l'amour n'est qu'un instinct sexuel précisé, et si cet instinct agit par une illusion qui sert l'espèce, alors le bonheur que l'amoureux attend de cette personne précise n'est pas ce qu'il obtiendra : l'illusion tombera une fois le but de l'espèce atteint.
Donc l'amoureux croit poursuivre son propre bonheur, mais il sert l'espèce. Une fois le grand œuvre accompli, il se découvre trompé : l'illusion qui faisait de lui la dupe de l'espèce a disparu.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où l'amour n'est qu'un instinct sexuel précisé, qui vise l'enfant à venir par une illusion, et où pourtant l'amoureux n'est pas trompé : le bonheur promis est bien au rendez-vous.
Valide avec P4. P1 dit que l'amour n'est qu'un instinct sexuel précisé. P2 dit que cet instinct vise l'enfant à venir. P3 dit que la nature obtient ce but par une illusion. P4 est le pas qui manque : si tout cela est vrai, l'amoureux est la dupe de l'espèce. Sans P4, on peut tout admettre et soutenir que l'amoureux, même poussé par l'instinct, est réellement heureux avec la personne aimée : l'instinct pourrait être la cause de l'amour sans rendre son bonheur illusoire.
Analogie. Pense à l'appât d'un pêcheur. Le poisson voit un ver appétissant et croit se nourrir ; en vérité, il sert le but du pêcheur. Pour Schopenhauer, l'amoureux est le poisson, la beauté de l'aimé(e) est l'appât, et le pêcheur est l'espèce, qui veut des enfants. La différence, que Schopenhauer reconnaît, c'est que le poisson meurt, alors que l'amoureux a vraiment vécu une passion : mais il en sort désenchanté.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Platon 380 av. J.-C. · attaque la prémisse 1

Dans le Banquet, Socrate rapporte la leçon de Diotime. L'amour commence par l'attrait d'un beau corps, mais il n'en reste pas là : il monte de la beauté d'un seul corps à celle de tous les corps, puis à celle des âmes, des activités et des connaissances, jusqu'au beau lui-même. L'amour n'est donc pas seulement un instinct sexuel plus précis : il peut devenir désir de la beauté en elle-même.

Schopenhauer répond
voir l'argument
Schopenhauer
Schopenhauer connaît le Banquet. Il cite Platon, avec le Phèdre, comme celui qui s'est le plus occupé de l'amour. Mais il juge que ce que Platon en dit reste dans le domaine des mythes, des fables et de la fantaisie, et ne concerne guère que l'amour grec des jeunes garçons.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : ce passage écarte Platon sans répondre à l'échelle de Diotime elle-même. Platon, de son côté, n'oppose pas l'amour du beau à la procréation : chez Diotime, l'amour est aussi désir d'engendrer dans le beau (Banquet, 206e).
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : désaccord de fond. Pour Platon, le désir amoureux peut changer d'objet et s'élever ; pour Schopenhauer, il reste, sous toutes ses formes, le même instinct. Aucun des deux ne dispose d'une preuve que l'autre doive accepter.
D
David Buss 1989 · attaque la prémisse 2

Le psychologue David Buss teste dans 37 échantillons, venus de 33 pays, des prédictions tirées de la théorie de l'évolution. Résultat : les femmes accordent plus de valeur aux signes de ressources chez un partenaire, et les hommes aux signes de capacité de reproduction. Cela donne en partie raison à Schopenhauer : le choix amoureux n'est pas arbitraire, il suit des pressions liées à la reproduction. Mais Buss l'explique par des stratégies de reproduction propres à chaque sexe, façonnées par la sélection, et non par un génie de l'espèce qui penserait à la génération future.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1989, après sa mort (1860).
Le débat continue (notre résumé) Schopenhauer est mort en 1860, bien avant Buss : il ne peut pas répondre. Notre résumé : l'étude teste des préférences déclarées, pas l'expérience amoureuse elle-même, et ne dit pas si l'amoureux est « trompé ».
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : accord sur un point, désaccord sur un autre. Les deux voient dans le choix amoureux la trace de la reproduction. Mais pour la biologie actuelle, il n'y a pas de but de l'espèce : il y a des individus dont les gènes se transmettent plus ou moins. Et savoir si l'amour vécu est une illusion reste une question que cette étude ne tranche pas.
Søren Kierkegaard 1847 · attaque la prémisse 1

Dans Les Œuvres de l'amour, Kierkegaard écrit que l'amour que chantent les poètes est, caché, un amour de soi. Mais il n'en conclut pas que tout amour est de l'instinct : au-dessus de cet amour d'inclination, il place l'amour du prochain, qui est un devoir (« tu aimeras ») et ne dépend d'aucun penchant, donc d'aucun instinct sexuel.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1847, après sa mort (1860).
Le débat continue (notre résumé) Schopenhauer est mort en 1860 et n'a pas lu Kierkegaard : il ne peut pas répondre. Notre résumé : Kierkegaard ne conteste pas que l'amour passionnel soit lié au penchant. Il nie que ce soit toute la réalité de l'amour. La thèse de Schopenhauer porte sur l'amour entre sexes (la « Geschlechtsliebe »), non sur l'amour du prochain ; c'est sa formule « tout amour » qui est trop large.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : les deux s'accordent à voir dans l'amour passionnel un amour intéressé ; ils divergent sur la suite. Schopenhauer y voit la vérité de l'amour ; Kierkegaard, le point de départ d'un amour d'une autre nature, qui est un engagement et non un penchant.