QuestionsL'Histoire a-t-elle un sens ?L'histoire est la lutte de deux cités, nées de deux amours
L'Histoire a-t-elle un sens ?Un plan divin

L'histoire est la lutte de deux cités, nées de deux amours

Les deux cités

Augustin 354 · 430Croire pour comprendre : Dieu au plus intime de soi.
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Ce qu'il soutient

L'histoire a un sens, voulu par Dieu, mais il ne se lit pas dans la fortune des empires : il se joue entre les deux amours et ne sera pleinement visible qu'à la fin.

Pourquoi

Deux amours bâtissent deux cités mêlées ici-bas ; Dieu règle le cours des royaumes selon un ordre qu'il est seul à connaître.

La même idée à travers l'histoire
Augustin420La version présentée ici. Elle reprend des thèmes bibliques (Babylone et Jérusalem, Caïn et Abel) et donne au christianisme une première grande histoire universelle. Bossuet, onze siècles plus tard, en fera une lecture plus triomphale des empires (voir son argument).
En bref

« L'histoire est la lutte de deux cités, nées de deux amours » est un argument d'Augustin (La Cité de Dieu, XIV, 28 ; I, 35 ; IV, 33 ; V, 15 (413-426), 420) sur la question « L'Histoire a-t-elle un sens ? » (réponse : un plan divin). Sa thèse : L'histoire a un sens, voulu par Dieu, mais il ne se lit pas dans la fortune des empires : il se joue entre les deux amours et ne sera pleinement visible qu'à la fin. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 4 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

La Cité de Dieu, XIV, 28 ; I, 35 ; IV, 33 ; V, 15 (413-426)
Valide avec une prémisse implicite

En 410, Rome est prise et pillée par les Goths. Des païens accusent les chrétiens : les anciens dieux, qu'on ne priait plus, auraient abandonné la ville. Augustin répond par un livre immense. Son idée : l'histoire des hommes n'est pas d'abord celle des empires, mais celle de deux amours. L'amour de soi, jusqu'au mépris de Dieu, bâtit la cité terrestre ; l'amour de Dieu, jusqu'au mépris de soi, bâtit la cité céleste. Elles sont mêlées dans ce monde et ne seront séparées qu'à la fin. Dieu conduit le tout, mais on ne peut pas lire son plan dans le succès ou le malheur des royaumes : il les donne aux bons comme aux méchants.

P1Deux amours ont fait deux cités : l'amour de soi jusqu'au mépris de Dieu fait la cité terrestre, l'amour de Dieu jusqu'au mépris de soi fait la cité céleste.
P2Dans ce monde, les deux cités sont mêlées l'une à l'autre ; elles ne seront séparées qu'au jugement dernier.
P3Le vrai Dieu donne les royaumes de la terre aux bons comme aux méchants, non par hasard, mais selon un ordre des temps caché aux hommes et connu de lui seul.
P4 · prémisse impliciteSi l'histoire est l'entrelacement de ces deux cités et que Dieu règle le cours des royaumes, alors elle a un sens : celui du pèlerinage de la cité de Dieu vers sa fin, et non celui de la réussite de tel empire.
Donc l'histoire a un sens, voulu par Dieu, mais il ne se lit pas dans la fortune des empires : il se joue entre les deux amours et ne sera pleinement visible qu'à la fin.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où les hommes aiment soit eux-mêmes soit Dieu, où des royaumes montent et tombent, et où rien ne dirige l'ensemble : une histoire vraie, mais sans sens voulu.
Valide avec P4. P4 est le pont entre une description (deux cités mêlées, des royaumes donnés par Dieu) et la conclusion (l'histoire a un sens). Sans P4, on pourrait admettre que les hommes se partagent entre deux amours sans en tirer qu'un dessein les gouverne. P3 est aussi la prémisse la plus difficile à vérifier : l'ordre est dit « caché », donc aucune observation ne peut le confirmer ni le contredire.
Analogie. Une pièce de théâtre vue depuis le parterre : les spectateurs ne voient que les scènes, les triomphes et les chutes des acteurs. L'auteur, lui, sait comment l'acte final éclairera tout. Pour Augustin, nous sommes dans la salle, au milieu de la pièce, et le sens des actes précédents n'apparaîtra qu'à la fin.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Voltaire 1756 · attaque la prémisse 3

Si un Dieu bon règle le cours du monde, comment expliquer le tremblement de terre de Lisbonne et ses milliers de victimes ? On ne peut pas dire que les victimes payaient leurs crimes : quelle faute ont commise les enfants écrasés sur le sein de leur mère ? Un « plan » qui passe par de telles souffrances ne justifie rien.

Augustin répond
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Augustin Ce qu'Augustin écrit sur le sac de Rome (vers 413, bien avant Voltaire)
Augustin traite la même question à propos du sac de Rome : Dieu fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants. Les épreuves de ce monde frappent les uns et les autres ; ce qui les distingue, c'est ce qu'ils en font : la patience de Dieu invite les méchants à se repentir, l'épreuve instruit les bons à la patience.
Le débat continue (notre résumé) Cette réponse ne dit pas pourquoi des enfants innocents souffrent : c'est le point que Voltaire met en avant. Augustin traitera ailleurs le mal comme absence de bien, ni voulu ni créé par Dieu (voir son argument sur le mal). Les défenseurs de la Providence invoquent depuis Leibniz le « meilleur des mondes possibles ». Voltaire répond que ce n'est qu'un mot devant des souffrances réelles. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : un dessein de Dieu peut-il être cohérent avec des souffrances innocentes qu'aucune faute n'explique ? Les défenseurs répondent par la liberté humaine, l'ordre d'ensemble ou la vie éternelle ; leurs adversaires jugent ces réponses invérifiables. Point ouvert.
Karl Popper 1945 · attaque la prémisse 3

Voir Dieu comme l'auteur de la pièce jouée sur la scène de l'histoire, c'est une forme d'historicisme. Il n'y a pas une histoire de l'humanité, seulement beaucoup d'histoires. Celle qu'on élève au rang d'histoire du monde est celle du pouvoir politique, qui est en grande partie une histoire de crimes et de massacres : y chercher un plan revient à adorer la puissance. L'histoire n'a pas de sens à découvrir ; c'est nous qui pouvons lui en donner un par nos choix.

Augustin répond
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Augustin Ce qu'Augustin écrit, bien avant Popper
Augustin refuse justement de lire un jugement de Dieu dans le succès : Dieu donne les royaumes de la terre aux bons comme aux méchants, et non par hasard, mais selon un ordre des temps caché aux hommes et connu de lui seul.
Le débat continue (notre résumé) Augustin refuse donc lui aussi de voir dans le succès un signe de Dieu, ce qui le rapproche en partie de Popper. Le désaccord reste sur le fond : pour Augustin, un ordre voulu par Dieu existe même s'il est caché ; pour Popper, on ne peut parler d'un sens de l'histoire que si nous le lui donnons. Les défenseurs répondent que la foi ne se juge pas comme une théorie scientifique. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : l'histoire a-t-elle un sens donné d'avance, ou seulement celui que les hommes lui donnent ? Les croyants disent que la foi relève d'un autre ordre que la science ; Popper juge que chercher un plan dans l'histoire détourne de notre responsabilité. Point ouvert.
Polybe 150 av. J.-C. · attaque la prémisse 3

L'essor de Rome s'explique par la forme de sa constitution, qui mêle royauté, aristocratie et démocratie. Rome a grandi par des causes naturelles, et c'est par des causes naturelles qu'elle déclinera : on peut comprendre la grandeur et la chute des États sans faire appel à un ordre caché.

Augustin répond
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Augustin Ce qu'Augustin écrit des vertus romaines
Augustin ne nie pas les vertus des Romains : ils ont méprisé leurs intérêts privés pour la chose publique, résisté à l'avarice, conseillé leur patrie d'un esprit libre. Il y voit les moyens par lesquels ils ont atteint les honneurs et la gloire, et dit que Dieu leur a donné cette gloire comme récompense : ils ont reçu leur récompense.
Le débat continue (notre résumé) Augustin ajoute la cause divine à la cause naturelle sans retirer la seconde. Du point de vue de Polybe, la première n'ajoute rien à l'explication. Les défenseurs de la Providence répondent que Dieu agit par des causes secondes, et qu'expliquer le mécanisme n'exclut pas un sens. Leurs adversaires répondent qu'alors ce sens n'ajoute rien à l'histoire qu'on peut observer. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : un sens ajouté aux causes naturelles est-il une explication de plus ou seulement une manière de voir la même histoire ? Question ouverte, qui se retrouve chez Bossuet, Hegel et leurs critiques.
Hegel 1820 · attaque la prémisse 3

Dire que la Providence a un plan, mais que ce plan est pour nous inconnaissable et incompréhensible, laisse l'idée vide. Une Providence dont personne ne peut montrer le dessein n'explique rien de l'histoire : il faut que la raison puisse connaître le sens de l'histoire pour qu'on ait le droit de dire qu'elle en a un.

un défenseur répond
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Pas de réponse possible : objection formulée en 1820, après sa mort (430).
K
Karl Löwith défenseur de l'argument · 1949
Résumé : Löwith soutient que, pour Augustin, le sens de l'histoire ne se lit pas dans les événements : il relève de la foi et n'est visible qu'aux yeux de la foi, dans l'attente d'un triomphe final au-delà du temps historique. Il estime que Hegel, au contraire, sécularise la Providence en prétendant la déchiffrer dans l'histoire.
H
Hans Blumenberg 1966
Résumé : Blumenberg répond à Löwith que parler de « sécularisation » suppose que le christianisme possédait un contenu que les Modernes se seraient approprié à tort. Selon lui, l'idée moderne d'histoire a plutôt occupé une place que l'eschatologie chrétienne avait laissée vide (« réoccupation ») : l'âge moderne est légitime par lui-même.
Le débat continue (notre résumé) Hegel vise ceux qui parlent de Providence tout en déclarant son plan inconnaissable, ce qui décrit bien la position d'Augustin sur l'ordre « caché ». Hegel soutient au contraire que la raison peut lire ce plan dans l'histoire : la liberté qui se réalise à travers les passions (voir son argument). Cette lecture de l'histoire est elle-même contestée : Schopenhauer, Kierkegaard et Popper l'ont critiquée. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : un sens de l'histoire doit-il être connaissable pour compter comme un sens ? Hegel dit oui. Löwith (1949) défend la position augustinienne : le sens relève de la foi, et prétendre le lire dans les événements revient à une théologie sécularisée. Blumenberg (1966) conteste cette lecture de la modernité. Point ouvert.