QuestionsDieu existe-t-il ?Lisbonne : contre « tout est bien »
Dieu existe-t-il ?DéismeLe problème du mal

Lisbonne : contre « tout est bien »

Voltaire 1694 · 1778Écraser l'intolérance par la raison et l'ironie.
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Ce qu'il soutient

Dire « tout est bien aujourd'hui » est une illusion : il faut avouer le mal, que la raison n'explique pas. Il reste l'espérance (« un jour tout sera bien »), pas une démonstration.

Pourquoi

Le mal frappe des innocents et personne ne montre qu'il était nécessaire : on ne peut donc pas affirmer que tout est bien.

En bref

« Lisbonne : contre « tout est bien » » est un argument de Voltaire (Poème sur le désastre de Lisbonne, 1756) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : déisme). Sa thèse : Dire « tout est bien aujourd'hui » est une illusion : il faut avouer le mal, que la raison n'explique pas. Il reste l'espérance (« un jour tout sera bien »), pas une démonstration. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Poème sur le désastre de Lisbonne, 1756
Valide avec une prémisse implicite

Le 1er novembre 1755, un tremblement de terre détruit Lisbonne et tue des dizaines de milliers de personnes. Des philosophes, à la suite de Leibniz et de Pope, répètent que « tout est bien » : chaque mal sert le bien de l'ensemble. Voltaire répond par un poème. Attention : il ne nie pas Dieu, il écrit même « Je ne m'élève point contre la Providence ». C'est l'argument d'un déiste contre une façon d'expliquer le mal : Dieu existe, mais on ne peut pas prétendre lire sa Providence dans chaque événement. (Classement discuté : dans le poème, Voltaire dit encore respecter la Providence et garde l'espérance.) Il soutient que le mal est réel, que la raison ne l'explique pas, et qu'il ne reste que l'espérance.

P1Le mal est réel et frappe des innocents : à Lisbonne, des enfants ont été écrasés sur le sein de leur mère.
P2Personne ne peut montrer que ce mal était nécessaire : rien ne prouve que l'univers aurait été pire sans le séisme, et un Dieu tout-puissant avait « des moyens infinis ».
P3La raison ne connaît pas l'origine du mal : Leibniz lui-même n'explique pas pourquoi l'innocent souffre comme le coupable.
P4 · prémisse impliciteSi un mal réel n'est pas montré nécessaire au bien du tout, on n'a pas le droit d'affirmer que tout est bien aujourd'hui.
Donc dire « tout est bien aujourd'hui » est une illusion : il faut avouer le mal, que la raison n'explique pas. Il reste l'espérance (« un jour tout sera bien »), pas une démonstration.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où le mal est réel, où personne ne montre qu'il était nécessaire, et où l'on a pourtant le droit de dire que tout est bien. C'est exactement la position de Leibniz : il suffit de savoir que Dieu a choisi ce monde.
Valide avec P4. P1 et P2 montrent un mal réel dont personne ne prouve l'utilité ; P4 dit qu'alors on ne peut pas affirmer « tout est bien » ; P3 ajoute que la raison n'a pas d'autre explication à proposer. Le point décisif est P4 : elle met la preuve à la charge de l'optimiste. Leibniz la refuse justement : pour lui, on sait d'avance que ce monde est le meilleur, parce que Dieu l'a choisi, sans avoir besoin de voir à quoi sert chaque mal. Attention : la conclusion ne dit pas que Dieu n'existe pas. Elle dit que l'optimisme n'explique rien, et Voltaire garde sa foi en un Dieu juste et en un avenir meilleur.
Analogie. Un médecin dit à un malade qui souffre : « Votre douleur est parfaite, elle sert l'équilibre de l'hôpital. » Il ne sait pas comment, mais il l'affirme. Le malade a le droit de répondre : montrez-le, ou taisez-vous et soignez-moi. Voltaire est ce malade, et il garde pourtant confiance dans le directeur de l'hôpital.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Leibniz (Théodicée, 1710) 1710 · attaque la prémisse 4

On n'a pas besoin de voir à quoi sert chaque mal. Dieu est parfait, il a choisi ce monde : on doit donc juger « par l'effet » que ce monde est le meilleur possible, même quand on ne comprend pas le détail.

Voltaire répond
Voltaire Voltaire, article « Tout est bien » (1764), contre Leibniz, Shaftesbury et Pope
L'homme, ce « chétif animal », a le droit de crier et de chercher à comprendre pourquoi les lois éternelles ne sont pas faites pour le bien de chacun. Le système du « tout est bien » fait de l'auteur de la nature un roi puissant et malfaisant, à qui il importe peu que quatre ou cinq cent mille hommes meurent, pourvu qu'il arrive à ses fins. Loin de consoler, l'idée du meilleur des mondes possibles est désespérante pour ceux qui l'adoptent.
Le débat continue (notre résumé) Un leibnizien répondrait que Voltaire juge Dieu sur une partie du tableau. Si Dieu est parfait, ce qui nous paraît malfaisant est ce que la sagesse exigeait pour l'ensemble. Tout dépend donc de ce qu'on sait d'abord : la perfection de Dieu, ou la souffrance des victimes.
Où en est le débat (notre résumé)Voltaire réplique que le « tout est bien » fait de Dieu un roi malfaisant et désespère ceux qui l'adoptent ; Leibniz juge par l'effet, Dieu étant parfait. Le désaccord de fond : que sait-on d'abord, la perfection de Dieu ou la souffrance des victimes ? Point ouvert.
Rousseau (Lettre à Voltaire, 18 août 1756) 1756 · attaque la prémisse 2

Il ne faut pas dire « tout est bien » pour chacun, mais « le tout est bien ». Et la plupart de nos maux physiques sont notre œuvre : ce n'est pas la nature qui avait entassé à Lisbonne vingt mille maisons de six ou sept étages.

Voltaire répond
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Voltaire dans ses textes.
H
H. J. McCloskey 1960
McCloskey, athée, ne répond pas à Rousseau, mais son objection va dans le sens de Voltaire : la défense par la liberté humaine ne rend compte que du mal moral. Séismes, maladies et souffrance des animaux ne viennent d'aucun choix humain : le mal physique reste aussi difficile qu'avant (« God and Evil », 1960). La suite du débat est dans l'argument du problème du mal de Hume.
voir l'argument
Le débat continue (notre résumé) Voltaire ne répond pas sur le fond : dans une lettre du 12 septembre 1756, il remet la discussion à plus tard, car sa nièce est gravement malade. Rousseau dira plus tard, dans ses Confessions, que la vraie réponse fut Candide (1759), où Pangloss explique devant les ruines de Lisbonne que « tout est bien ». C'est l'avis de Rousseau, pas une déclaration de Voltaire.
Où en est le débat (notre résumé)Rousseau dit que la plupart des maux physiques sont notre œuvre et distingue le tout des parties. Voltaire ne répond pas sur le fond (voir notre résumé). McCloskey objecte que cela ne couvre pas le mal naturel. Le désaccord de fond : la part humaine des maux suffit-elle à expliquer le mal physique ? Point ouvert.
D'Holbach (Système de la nature, 1770) 1770 · attaque la conclusion

Si le mal est réel et que la raison ne l'explique pas, pourquoi garder un Dieu bon ? Les malheurs et les crimes du genre humain sont la meilleure objection contre Dieu. L'espérance n'est pas une raison.

Voltaire répond
Voltaire
Voltaire reconnaît que l'objection est « fatale et terrible », et que la seule réponse est l'espérance d'une vie meilleure, dont la raison ne donne aucune certitude. Mais quand il est prouvé qu'un vaste édifice construit avec un art immense a un architecte, il faut croire à cet architecte, même si l'édifice est taché de notre sang et nous écrase. Le mal pose la question de la bonté de Dieu, pas celle de son existence.
Le débat continue (notre résumé) D'Holbach pourrait répondre que la preuve par l'architecte est justement contestée (voir l'argument de l'horloger). Et un Dieu dont on ne sait plus s'il est bon est-il encore le Dieu des croyants ?
Où en est le débat (notre résumé)Voltaire reconnaît que le mal est l'objection la plus forte contre un Dieu bon, mais il maintient que l'ordre du monde suppose un architecte. D'Holbach conteste cette preuve, ce qui renvoie à l'argument de l'horloger. Le désaccord de fond : que peut-on conclure de l'ordre du monde, et que peut-on conclure de son mal ? Point ouvert.