QuestionsDieu existe-t-il ?Le faon dans l'incendie : le mal rend Dieu improbable
Dieu existe-t-il ?AthéismeLe problème du mal

Le faon dans l'incendie : le mal rend Dieu improbable

Le problème évidentiel du mal

William L. Rowe 1931 · 2015Des souffrances qui semblent inutiles rendent probable qu'il n'y a pas de Dieu.
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Ce qu'il soutient

Il est raisonnable de croire qu'il n'existe pas d'être à la fois tout-puissant, qui sait tout et parfaitement bon.

Pourquoi

Certaines souffrances intenses n'apportent aucun bien visible, et un Dieu parfaitement bon les empêcherait.

La même idée à travers l'histoire
Hume1779Dans les Dialogues, Philon reprend le dilemme attribué à Épicure : si Dieu peut et veut empêcher le mal, d'où vient le mal ?
John Leslie Mackie1955Version « logique » : un Dieu tout-puissant et parfaitement bon serait tout simplement contradictoire avec l'existence du mal.
William L. Rowe1979Version « évidentielle » : le mal ne prouve pas que Dieu n'existe pas, mais il rend raisonnable de le croire. C'est la forme la plus discutée aujourd'hui.
En bref

« Le faon dans l'incendie : le mal rend Dieu improbable » est un argument de William L. Rowe (« The Problem of Evil and Some Varieties of Atheism », 1979, 1979) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : athéisme). Sa thèse : Il est raisonnable de croire qu'il n'existe pas d'être à la fois tout-puissant, qui sait tout et parfaitement bon. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P2). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« The Problem of Evil and Some Varieties of Atheism », 1979
Valide avec une prémisse implicite

Le philosophe américain William Rowe abandonne la vieille version du problème du mal, selon laquelle Dieu et le mal seraient contradictoires : pour lui, personne n'a réussi à le montrer. Il propose un argument plus modeste et plus difficile à écarter. Un éclair frappe un arbre mort, la forêt brûle, un faon est pris dans l'incendie et agonise plusieurs jours. On ne voit aucun bien que cette souffrance aurait servi. Rowe ne prétend pas prouver que Dieu n'existe pas : il dit que des souffrances de ce genre, chaque jour et par millions, rendent raisonnable de le croire.

P1Il existe des souffrances intenses, comme celle du faon brûlé qui agonise plusieurs jours, pour lesquelles nous ne voyons aucun bien plus grand qui les rendrait nécessaires, ni aucun mal pire qu'elles permettraient d'éviter.
P2 · prémisse impliciteSi, après avoir bien cherché, nous ne voyons aucun bien de ce genre, il est raisonnable de croire qu'il n'y en a pas. Donc il existe probablement des souffrances intenses qu'un être tout-puissant et qui sait tout aurait pu empêcher sans perdre un bien plus grand.
P3Un être qui sait tout et qui est parfaitement bon empêcherait toute souffrance intense qu'il peut empêcher, sauf s'il ne pouvait le faire qu'en perdant un bien plus grand ou en laissant arriver un mal aussi grave ou pire.
Donc il est raisonnable de croire qu'il n'existe pas d'être à la fois tout-puissant, qui sait tout et parfaitement bon.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P2, l'ordinateur trouve un monde où nous ne voyons aucune raison à la souffrance du faon, mais où une telle raison existe quand même, hors de notre vue. Dans ce monde, Dieu peut exister.
Valide avec P2. Rowe défend ce passage dans son article (il juge « tout à fait raisonnable » de croire qu'il existe des souffrances sans raison), mais il n'en fait pas une prémisse à part : c'est le pas « nous ne voyons pas de raison, donc il n'y en a sans doute pas ». C'est exactement ce pas que vise la grande objection de Wykstra. P3, elle, est acceptée par presque tous, croyants compris : Rowe note qu'elle exprime une morale partagée. L'argument est donc très différent de celui de Mackie : il ne dit pas que Dieu et le mal sont contradictoires, il dit que le mal tel qu'on l'observe est un indice fort contre Dieu. Ses conclusions sont des croyances raisonnables, pas des certitudes.
Analogie. Tu regardes dans ton garage et tu n'y vois pas de chien : tu as raison de conclure qu'il n'y en a pas, car un chien, tu le verrais. Tu n'y vois pas de puce : là, tu ne peux rien conclure, car une puce, tu ne la verrais pas. Rowe pense que les raisons de Dieu, si elles existaient, ressembleraient plutôt au chien. Ses adversaires pensent qu'elles ressemblent à la puce. Cet exemple du garage est souvent utilisé dans ce débat.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

S
Stephen Wykstra (le théisme sceptique) 1984 · attaque la prémisse 2

On n'a le droit de dire « il semble qu'il n'y a pas de raison » que si, au cas où il y en aurait une, on avait des chances de la voir (Wykstra appelle cette règle CORNEA). Or si Dieu existe, sa sagesse dépasse la nôtre au moins autant que celle d'un parent dépasse celle d'un bébé d'un mois. Un bébé ne comprend pas pourquoi ses parents le laissent subir certaines douleurs. De même, que nous ne voyions pas les raisons de Dieu, c'est exactement ce à quoi on devrait s'attendre s'il existe : ce n'est donc pas un indice contre lui.

Rowe répond
voir l'argument
William Rowe (réponse à Wykstra, 1984, telle qu'il la résume en 2006) 1984
Que l'esprit de Dieu connaisse des biens hors de notre portée n'entraîne pas que les biens pour lesquels il permet nos souffrances soient hors de notre portée. Quand ces biens arrivent, ils concernent ceux qui ont souffert : on devrait pouvoir les connaître. Pour supposer qu'ils viendront seulement dans une autre vie, il faut ajouter au simple théisme des croyances religieuses particulières : Wykstra a, sans le voir, changé la question.
William Rowe (sur la comparaison avec les parents) 2006
La comparaison avec les parents se retourne contre le croyant. Un enfant malade ne comprend pas pourquoi on le laisse à l'hôpital, mais des parents aimants le consolent et l'assurent de leur amour pendant tout ce temps. Aucun parent aimant ne profite de l'hospitalisation de son enfant pour partir en vacances. Or beaucoup d'humains ont traversé des souffrances atroces sans aucun signe de l'amour de Dieu.
Le débat continue (notre résumé) Le débat a continué pendant des décennies, sous le nom de « théisme sceptique » (Wykstra en 1996, Michael Bergmann en 2001, entre autres). Ses critiques lui opposent un prix à payer : si nous ne pouvons jamais juger qu'une souffrance est sans raison, comment savoir que nous devons empêcher celles que nous voyons ? Les théistes sceptiques répondent que nos devoirs moraux ne dépendent pas de ce que Dieu sait.
Où en est le débat (notre résumé)Ce fil est développé plus loin dans l'argument sur le mal chez Hume (Bergmann, Almeida et Oppy, Bergmann et Rea). Désaccord de fond : un bien que nous ne voyons pas peut-il justifier des souffrances précises ? Rowe juge raisonnable de conclure que non ; les théistes sceptiques répondent que nous ne sommes pas en position de le juger.
Le « G. E. Moore shift » (que Rowe formule lui-même pour le croyant) 1979 · attaque la prémisse 2

Le croyant peut retourner l'argument, comme le philosophe G. E. Moore retournait ceux des sceptiques. Rowe dit : « il y a des souffrances sans raison, donc Dieu n'existe pas ». Le croyant répond : « Dieu existe, j'ai de bonnes raisons de le croire, donc il n'y a pas de souffrance sans raison, même si je ne vois pas laquelle ». Les deux raisonnements sont aussi valides : tout dépend de ce qui est le plus solide, la prémisse de Rowe ou les raisons de croire en Dieu.

Rowe répond
William Rowe (l'« athéisme amical ») 1979
Rowe accepte que c'est la meilleure réponse du croyant, et il en tire une leçon de modestie. Un athée peut penser que certains croyants ont des raisons valables de croire en Dieu, tout en pensant qu'ils se trompent : il appelle cela l'« athéisme amical ». Mais pour lui, ces raisons ne pèsent pas autant que le croyant le pense, face à la masse des souffrances observées.
Le débat continue (notre résumé) Tout se joue donc ailleurs : dans la force des autres arguments sur Dieu (la cause première, le dessein, l'argument ontologique...). Pour qui les trouve faibles, l'argument de Rowe garde toute sa force ; pour qui les trouve solides, le retournement de Moore est raisonnable.
Où en est le débat (notre résumé)Tout se joue dans le poids relatif des autres arguments sur Dieu : pour qui les trouve faibles, l'argument de Rowe garde sa force ; pour qui les trouve solides, le retournement est raisonnable. Rowe parle d'« athéisme amical » : il admet que le croyant puisse être raisonnable.
J
John Hick (la théodicée de la formation des âmes) 1966 · attaque la prémisse 1

Il y a bien un bien que la souffrance sert. Dieu ne voulait pas un paradis où l'on serait seulement heureux, mais un monde où des personnes deviennent bonnes, courageuses et compatissantes par leurs propres efforts. Pour cela, il faut un monde réel, régi par des lois stables, avec de vrais dangers et de vraies douleurs : Hick reprend au poète Keats l'idée d'une « vallée où se forment les âmes ».

Rowe répond
William Rowe 1979
Certaines souffrances font grandir moralement, mais il est assez clair que la souffrance dépasse souvent de loin ce qu'il faut pour former un caractère. Le croyant ne peut pas montrer, souffrance par souffrance, quel bien chacune sert.
Le débat continue (notre résumé) On remarque aussi que le faon, seul dans la forêt, ne forme le caractère de personne : l'idée de Hick vaut surtout pour les humains. Rowe, de son côté, admettra en 2006 que les théodicées de Hick et de Swinburne vont un peu dans le sens d'une conciliation entre Dieu et le mal, sans suffire à ses yeux.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : la souffrance, par sa quantité et sa nature, sert-elle un bien de formation des personnes ? Hick le soutient ; Rowe juge qu'elle dépasse souvent ce qu'il faut. Point ouvert : le cas du faon, loin de tout témoin, est souvent cité comme le plus difficile pour cette théodicée.