QuestionsDieu existe-t-il ?Trois sortes de maux, et un monde qui n'existe pas pour l'homme seul
Dieu existe-t-il ?ThéismeLe problème du mal

Trois sortes de maux, et un monde qui n'existe pas pour l'homme seul

Les trois espèces de maux (Maïmonide)

Moïse Maïmonide 1138 · 1204Médecin et philosophe juif : de Dieu, on ne peut dire que ce qu'il n'est pas, et le plus beau des éloges est le silence.
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Ce qu'il soutient

L'existence du mal ne montre pas que Dieu n'est pas bon : la plupart des maux viennent de nous ou de notre condition de corps, et le monde n'a pas été fait pour nous seuls.

Pourquoi

Les maux viennent du corps, des autres hommes et de nous-mêmes, surtout de nous : le monde ne s'est pas fait pour nous seuls.

La même idée à travers l'histoire
Moïse Maïmonide1190Guide des égarés, III, 12-13 : la thèse présentée ici. Maïmonide répond à Al-Razi, qui comptait plus de mal que de bien dans le monde, en classant les maux et en niant que l'univers existe pour l'homme.
Augustin421Une autre défense de Dieu, venue d'ailleurs : pour Augustin, le mal n'est pas une chose créée mais un manque de bien. Maïmonide a une voie voisine : il ne nie pas que le mal existe, il en cherche l'origine.
En bref

« Trois sortes de maux, et un monde qui n'existe pas pour l'homme seul » est un argument de Moïse Maïmonide (Guide des égarés, III, 12-13 (vers 1190), 1190) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : théisme). Sa thèse : L'existence du mal ne montre pas que Dieu n'est pas bon : la plupart des maux viennent de nous ou de notre condition de corps, et le monde n'a pas été fait pour nous seuls. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P6). AskPhilosophy présente 5 objections, dont 5 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Guide des égarés, III, 12-13 (vers 1190)
Valide avec une prémisse implicite

Beaucoup de gens, dit Maïmonide, croient qu'il y a plus de mal que de bien dans le monde. Un médecin célèbre, Al-Razi, en a même fait un livre contre la bonté de Dieu. Maïmonide, médecin et philosophe lui aussi, répond en deux temps. D'abord il classe les maux : ceux qui tiennent au fait d'avoir un corps (infirmités, maladies, inondations), ceux que les hommes se font entre eux (violence, guerres) et ceux que chacun se fait à lui-même par ses vices et ses désirs sans fin. Les deux premières sortes sont rares, dit-il ; la troisième est de très loin la plus grande. Ensuite il montre l'erreur de départ : on juge l'univers d'après un seul individu, comme s'il avait été fait pour nous. Or il n'existe pas pour l'homme seul. Le mal ne prouverait donc pas que Dieu n'est pas bon.

P1Tous les maux qui frappent l'homme se ramènent à trois espèces : ceux qui viennent de ce qu'il est un être matériel, sujet à la naissance et à la corruption ; ceux que les hommes s'infligent entre eux ; ceux que chacun s'inflige à lui-même.
P2Les maux de la première espèce sont inévitables pour un être de chair et d'os : la naissance ne va pas sans la corruption, et un être matériel ne peut pas échapper à tout accident de la matière.
P3Les maux de la première espèce sont rares. Les deux autres viennent de nous : ce que les hommes se font entre eux est peu fréquent à l'échelle du monde, et ce que chacun se fait à lui-même, par ses vices et ses désirs sans limite, est de loin la plus grande part des maux.
P4On croit qu'il y a plus de mal que de bien parce qu'on juge l'univers entier d'après un seul individu, en s'imaginant que tout existe pour soi.
P5L'univers n'existe pas pour l'homme : chaque être existe pour lui-même, selon la volonté de Dieu, et l'homme n'est qu'une petite partie du tout.
P6 · prémisse impliciteDieu n'est pas mauvais pour avoir donné l'existence à des êtres matériels et libres, dont certains maux sont la suite inévitable ou le choix. Recevoir l'existence est, en soi, un grand bien.
Donc l'existence du mal ne montre pas que Dieu n'est pas bon : la plupart des maux viennent de nous ou de notre condition de corps, et le monde n'a pas été fait pour nous seuls.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P6, l'ordinateur trouve un cas où les trois espèces couvrent tous les maux, où l'on a bien tort de juger d'après un seul individu, et où pourtant Dieu reste blâmable parce qu'il aurait pu créer un monde sans ces maux.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P6. Si les trois espèces couvrent tous les maux (P1), si la première est inévitable (P2), si les deux autres sont notre fait (P3), et si le sentiment d'un excès de mal vient d'un point de vue trop étroit (P4, P5), il reste à dire que cela suffit à laver Dieu de tout reproche : c'est P6. C'est aussi là que vont les objections : un Dieu tout-puissant ne pourrait-il pas faire autrement ?
Analogie. Un médecin qui dresse la liste des causes de maladie : les unes tiennent au corps lui-même (vieillir), d'autres aux accidents, la plupart à nos habitudes (trop manger, trop boire). Il ne cherche pas à nier que la maladie existe, mais à montrer d'où elle vient, avant de blâmer qui que ce soit.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Al-Razi (rapporté par Maïmonide) 900 · attaque la prémisse 4

Selon Al-Razi, célèbre médecin, il y a plus de mal que de bien dans le monde : si l'on compare le bien-être de l'homme à ses douleurs, ses infirmités, ses peurs et ses chagrins, l'existence humaine ressemble à un châtiment. Son livre est perdu ; nous n'en avons que ce que Maïmonide en dit.

Maïmonide répond
Maïmonide (réponse) 1190
Maïmonide répond que cette thèse vient d'un défaut de regard : Al-Razi et ses semblables jugent l'univers entier d'après un seul individu, comme si tout existait pour lui. Si l'on regarde l'ensemble, l'homme est une petite partie, et les maux qu'on lui voit sont rares à côté du bien d'avoir reçu l'existence.
Arthur Schopenhauer 1844
Schopenhauer reprend la thèse d'Al-Razi, avec une autre raison : compter les instants de plaisir et de douleur ne donne pas une balance égale, car seuls la douleur et le manque se sentent de façon positive. Le bien-être n'est que l'absence de mal ; il ne pèse donc pas autant que la souffrance, même s'il est plus fréquent.
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Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : tout dépend de la façon de compter. Maïmonide compte les cas (les maux sont rares) ; Al-Razi et Schopenhauer comptent le poids ressenti (un mal pèse plus qu'un bien). Aucune méthode de comptage n'est acceptée par tous.
Voltaire (Poème sur le désastre de Lisbonne) 1756 · attaque la prémisse 2

Après le séisme de Lisbonne (1755), Voltaire demande quel crime ont commis les enfants écrasés sur le sein de leur mère. Un tremblement de terre est un mal de la première espèce, que Maïmonide juge inévitable pour un monde de matière : mais ces enfants n'y sont pour rien, et Voltaire refuse qu'on parle de « bien » à leur sujet.

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Pas de réponse possible : objection formulée en 1756, après sa mort (1204).
Jean-Jacques Rousseau (Lettre à Voltaire) défenseur de l'argument · 1756
Rousseau répond qu'il vaudrait mieux dire « le tout est bien », ou « tout est bien pour le tout », que « tout est bien ». Rousseau ajoute que la plupart de nos maux physiques sont notre ouvrage : la nature n'avait pas rassemblé à Lisbonne vingt mille maisons de six ou sept étages.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : le « tout est bien pour le tout » de Rousseau rejoint le point de vue de Maïmonide (le mal d'un individu ne juge pas l'ensemble). Voltaire et Maïmonide ne répondent pas à la même question. Maïmonide explique pourquoi le mal ne contredit pas la bonté de l'ensemble ; Voltaire demande ce qu'on dit à l'enfant qui souffre. Le débat reste ouvert.
Hume (Philon, dans les Dialogues) 1779 · attaque la prémisse 3

Même si la douleur est moins fréquente que le plaisir, dit Philon, elle est infiniment plus violente et plus durable. Un petit nombre de maux peut suffire à ruiner la bonté d'un Dieu tout-puissant : compter combien ils sont rares ne règle pas la question.

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Pas de réponse possible : objection formulée en 1779, après sa mort (1204).
Hume (Cléanthe, dans les Dialogues) défenseur de l'argument · 1779
Cléanthe, le défenseur de la religion naturelle, répond que la seule façon de soutenir la bonté de Dieu est de nier absolument la misère et la méchanceté des hommes. Maïmonide, lui, ne va pas jusque-là : il ne nie pas le mal, il le juge rare et en place l'origine surtout en nous.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Hume lui-même fait dire à Philon que le tableau de Cléanthe est trop rose. Le désaccord porte sur un fait difficile à mesurer : le monde est-il, tout compte fait, plus heureux que malheureux ? Pas de réponse largement acceptée.
William Rowe (le faon) 1979 · attaque la prémisse 6

Dans un incendie de forêt, un faon est pris au piège, horriblement brûlé, et agonise pendant des jours. Aucun homme n'y est pour rien : c'est un mal de la première espèce. Rowe demande pourquoi un Dieu tout-puissant, s'il existe, ne l'aurait pas évité. Pour Rowe, un seul cas de ce genre suffit à poser la question.

un défenseur répond
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Pas de réponse possible : objection formulée en 1979, après sa mort (1204).
S
Stephen Wykstra (le théisme sceptique) défenseur de l'argument · 1984
Wykstra répond que si Dieu existe, sa sagesse dépasse la nôtre au moins autant que celle d'un parent dépasse celle d'un bébé d'un mois. Que nous ne voyions pas la raison de la souffrance du faon est donc ce à quoi l'on doit s'attendre : ce n'est pas un indice contre Dieu.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Maïmonide a une explication (la matière implique la corruption), mais le faon montre que beaucoup de souffrance animale n'est pas une suite nécessaire de la matière. Le débat sur cette question est très actif et n'est pas tranché.
J. L. Mackie 1955 · attaque la prémisse 3

Les maux que les hommes se font entre eux ou à eux-mêmes viennent de leur liberté. Mais si un homme peut choisir librement le bien une fois, rien n'empêche qu'il le choisisse librement toujours. Dieu aurait donc pu créer des êtres libres qui font toujours le bien. S'il ne l'a pas fait, il n'est pas à la fois tout-puissant et parfaitement bon.

un défenseur répond
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Pas de réponse possible : objection formulée en 1955, après sa mort (1204).
Alvin Plantinga (la dépravation transmondaine) défenseur de l'argument · 1974
Plantinga répond qu'un monde où chacun choisit toujours le bien ne dépend pas de Dieu seul : il dépend aussi de ce que ces êtres choisiraient librement. Il est possible que chaque personne que Dieu pourrait créer fasse au moins une fois le mal. Dieu ne pouvait alors pas créer des êtres libres sans mal, et cela reste compatible avec un très bon monde.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Maïmonide dit que le mal « vient de nous » mais ne traite pas la question de Mackie, venue neuf siècles plus tard. La réponse de Plantinga est largement jugée valide comme réponse logique ; elle est plus discutée comme explication du mal réel.