QuestionsDieu existe-t-il ?Le pire des mondes possibles
Dieu existe-t-il ?AthéismeLe problème du mal

Le pire des mondes possibles

Arthur Schopenhauer 1788 · 1860La vie oscille entre la souffrance et l'ennui.
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Ce qu'il soutient

Le monde n'est pas l'œuvre d'un Dieu sage et bon.

Pourquoi

La souffrance est réelle et nul bonheur ne l'efface ; un monde qui en contient sans compensation aurait mieux fait de ne pas exister.

En bref

« Le pire des mondes possibles » est un argument d'Arthur Schopenhauer (Le Monde, II, chap. 46 ; Parerga II, § 149) sur la question « Dieu existe-t-il ? » (réponse : athéisme). Sa thèse : Le monde n'est pas l'œuvre d'un Dieu sage et bon. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Le Monde, II, chap. 46 ; Parerga II, § 149
Valide avec une prémisse implicite

La réponse de Schopenhauer à Leibniz. Pour le provoquer, il « prouve » que notre monde est le pire possible : un peu plus mauvais, il ne pourrait plus exister. Mais son vrai argument est ailleurs, et il est différent du problème du mal de Hume. Il ne dit pas seulement que Dieu aurait dû empêcher le mal. Il dit qu'aucun bonheur, même immense, ne peut racheter une seule souffrance. Un créateur sage et bon n'aurait donc jamais lancé une affaire pareille : le monde vient d'une volonté aveugle.

P1Le monde est plein de souffrance : les êtres vivants ne subsistent qu'en se dévorant les uns les autres, et la douleur grandit avec l'intelligence.
P2La douleur est positive, le bien-être n'est que négatif : on sent la douleur, pas son absence. Le plaisir n'est que la fin d'un manque.
P3Parce qu'elle est positive, une souffrance n'est jamais effacée ni compensée par le bonheur d'autres êtres, ou par un bonheur plus tard.
P4 · prémisse implicitePour juger si un monde valait la peine d'exister, seul compte ce que vivent les êtres qui y vivent : leurs joies et leurs souffrances. Sa beauté ou son ordre, vus de l'extérieur, ne rachètent rien.
P5Si un monde contient des souffrances que rien de ce qu'on y vit ne compense, il aurait mieux valu qu'il n'existe pas.
P6Un créateur qui voit et qui est bon ne crée pas un monde dont l'inexistence vaudrait mieux : il aurait vite calculé que « l'affaire ne couvre pas ses frais ».
Donc le monde n'est pas l'œuvre d'un Dieu sage et bon.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où toutes les autres prémisses sont vraies et où il ne vaudrait pourtant pas mieux qu'il n'existe pas : par exemple si la liberté, la beauté ou l'ordre du monde ont une valeur qui ne se compte pas en plaisir et en douleur. Un créateur bon pourrait alors l'avoir voulu.
Valide avec P4, que Schopenhauer ne formule pas, mais qu'il suppose quand il propose de faire le bilan des joies et des souffrances. Toute la force de l'argument est dans P2 et P3 : ils visent directement la meilleure défense des croyants, le « plus grand bien » de Leibniz. Si une seule souffrance ne peut jamais être rachetée, aucun plus grand bien ne justifie le mal. C'est pourquoi les objections attaquent P2 (le mal ne serait qu'un manque), P3 (un bien peut valoir plus qu'un mal) ou P4 (la valeur ne se mesure pas au plaisir et à la douleur). La « preuve » du pire des mondes, elle, joue sur le mot « possible » (possible = capable de durer) : c'est une riposte ironique à Leibniz, pas le cœur de l'argument. Enfin, l'argument prouve seulement que le monde ne vient pas d'un Dieu sage et bon. Que sa source soit une « volonté aveugle », comme le dit Schopenhauer dans la même page, vient de sa métaphysique, pas de ces prémisses.
Analogie. Un organisateur propose une fête géante : mille invités s'amuseront, mais un seul sera torturé dans la cave. Schopenhauer dit : la joie des mille n'efface pas la torture d'un seul, et quelqu'un de bon, qui voit tout à l'avance, n'organise pas cette fête. Leibniz répondrait que le monde n'est pas une fête, et qu'on ne connaît pas le plan d'ensemble.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Augustin (le mal n'est qu'un manque de bien) 421 · attaque la prémisse 2

Le mal n'est pas une chose positive : c'est une privation de bien, comme la maladie est un manque de santé. Tout ce qui existe est bon en tant qu'il existe. Dieu n'a donc pas créé le mal, et il ne le laisserait pas exister dans son œuvre s'il n'était assez puissant et bon pour tirer le bien du mal lui-même.

Schopenhauer répond
Schopenhauer
Schopenhauer y voit la pire absurdité de la métaphysique : c'est exactement l'inverse. Le mal est le positif, ce qui se fait sentir de lui-même ; c'est le bien, le bonheur, qui est négatif, la simple fin d'un désir ou d'une peine.
Le débat continue (notre résumé) Un augustinien répondrait que les deux ne parlent pas de la même chose. Schopenhauer décrit ce que l'on ressent : oui, la douleur se fait sentir. Augustin parle de ce que le mal est : une blessure se sent très fort, mais elle reste le manque d'un corps intact. Ressentir positivement un manque ne fait pas du mal une chose créée.
Où en est le débat (notre résumé)Augustin décrit ce qu'est le mal (le manque d'un bien), Schopenhauer ce que l'on ressent (la douleur est positive). Un augustinien dirait que sentir fortement un manque n'en fait pas une chose créée ; Schopenhauer répond que c'est le bien qui est négatif. Le désaccord de fond : est-ce le ressenti ou la nature des choses qui dit ce qu'est le mal ? Point ouvert.
Leibniz (le plus grand bien) 1710 · attaque la prémisse 3

Le meilleur choix n'est pas toujours celui qui évite le mal : un mal peut être lié à un plus grand bien. Un général préfère une grande victoire avec une légère blessure à un état sans blessure et sans victoire. Le monde se juge en entier, pas souffrance par souffrance.

Schopenhauer répond
Schopenhauer
Que des milliers d'êtres aient vécu dans le bonheur n'efface jamais l'angoisse et l'agonie d'un seul ; et mon bonheur présent ne défait pas mes souffrances passées. Dans le même chapitre, il appelle « excuse boiteuse » l'idée de Leibniz que le mal amène parfois le bien, et ajoute, ironique, que la Théodicée en est elle-même la preuve : son seul mérite est d'avoir fait naître le Candide de Voltaire.
Le débat continue (notre résumé) Un leibnizien répondrait que « compenser » ne veut pas dire « effacer ». Personne ne prétend que la blessure disparaît ; on dit que le tout, avec la blessure, vaut mieux que le tout sans elle. Refuser toute comparaison, c'est rendre impossible n'importe quel choix, même pour un être humain.
Où en est le débat (notre résumé)Schopenhauer refuse qu'une souffrance soit compensée par le bonheur d'autres êtres ; Leibniz juge le monde en entier. Un leibnizien répondrait que compenser n'est pas effacer. Le désaccord de fond : peut-on additionner et comparer des vies différentes pour juger un monde ? Le même point est discuté dans l'argument du problème du mal de Hume, où Schopenhauer est cité. Point ouvert.
Objection anticipée par Schopenhauer (l'optimiste) attaque la prémisse 4

Ouvre les yeux : le monde est beau, avec ses montagnes, ses vallées, ses fleuves, ses plantes et ses animaux. Et il est sagement ordonné : les planètes ne se heurtent pas, la terre et la mer restent séparées.

Schopenhauer répond
Schopenhauer
Le monde n'est pas un panorama qu'on regarde de l'extérieur. Ces choses sont belles à voir, mais être l'une d'elles est tout autre chose. Quant au bel ordre du monde, il n'est que la condition minimale pour qu'un monde puisse durer.
Où en est le débat (notre résumé)Schopenhauer répond que la beauté vue du dehors n'est pas ce que vivent ceux qui la composent, et que l'ordre du monde est seulement la condition pour qu'il dure. Le désaccord de fond : le monde se juge-t-il du point de vue d'un spectateur ou de celui des vivants ? Point ouvert.
Nietzsche 1886 · attaque la prémisse 4

Mesurer la valeur des choses au plaisir et à la douleur, c'est rester à la surface. Hédonisme, utilitarisme ou pessimisme : ce sont des façons de penser « de premier plan », naïves. Ce qui compte n'est pas de souffrir moins, mais ce que la souffrance permet de créer. Nietzsche a commencé en disciple de Schopenhauer avant de rompre avec lui.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1886, après sa mort (1860).
Où en est le débat (notre résumé)Nietzsche refuse de mesurer la valeur au plaisir et à la douleur : pour lui, la souffrance peut être le prix de ce qui crée de la valeur. Schopenhauer était mort depuis 1860 et n'a pas pu répondre. Point ouvert : aucune mesure de la valeur ne s'impose à tous.