QuestionsLe temps existe-t-il vraiment ?Les univers tournants : si l'on peut remonter dans le passé, le temps qui passe n'est pas objectif
Le temps existe-t-il vraiment ?Le passage est une illusion

Les univers tournants : si l'on peut remonter dans le passé, le temps qui passe n'est pas objectif

L'univers de Gödel ; les courbes temporelles fermées

Kurt Gödel 1906 · 1978Logicien, il a donné une version formelle de la preuve ontologique.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Le passage du temps n'est pas un fait objectif, même dans notre monde : le temps qui passe est une apparence liée à notre mode de perception, comme l'ont pensé Parménide, Kant et les idéalistes.

Pourquoi

Les lois de la nature permettent des mondes où l'on revient dans son passé : rien ne justifie alors un écoulement objectif du temps.

La même idée à travers l'histoire
En bref

« Les univers tournants : si l'on peut remonter dans le passé, le temps qui passe n'est pas objectif » est un argument de Kurt Gödel (« A Remark about the Relationship between Relativity Theory and Idealistic Philosophy » (1949) ; Rev. Mod. Phys. 21 (1949), 1949) sur la question « Le temps existe-t-il vraiment ? » (réponse : le passage est une illusion). Sa thèse : Le passage du temps n'est pas un fait objectif, même dans notre monde : le temps qui passe est une apparence liée à notre mode de perception, comme l'ont pensé Parménide, Kant et les idéalistes. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« A Remark about the Relationship between Relativity Theory and Idealistic Philosophy » (1949) ; Rev. Mod. Phys. 21 (1949)
Valide avec une prémisse implicite

Einstein avait montré que « maintenant » dépend de l'observateur. Gödel va plus loin. En 1949, il trouve une solution des équations d'Einstein : un univers en rotation où, en voyageant dans une fusée sur une courbe assez large, on peut atteindre toute région du passé, du présent et du futur. Un temps qui s'écoule objectivement serait un temps où le passé ne revient jamais. Or ici le passé peut être visité. Gödel en conclut qu'aucune raison ne permet de supposer un écoulement objectif du temps dans ces mondes, et que cela éclaire aussi notre propre monde : notre expérience du temps qui passe est peut-être une apparence, comme le pensaient Parménide et Kant.

P1Les équations d'Einstein admettent des univers en rotation où, pour deux événements P et Q, il existe une trajectoire possible qui relie P à Q alors que Q précède P : on peut revenir dans son passé.
P2Dans ces mondes, quelle que soit la manière dont on suppose que le temps s'écoule, il existe des observateurs possibles dont l'écoulement du temps vécu ne correspond à aucun écoulement objectif.
P3Si l'écoulement du temps peut être vécu sans écoulement objectif, aucune raison ne permet de supposer un écoulement objectif du temps.
P4Que de tels mondes soient compatibles avec les lois de la nature éclaire le sens du temps aussi dans les mondes où un temps absolu peut être défini : dire que ce temps s'écoule, c'est faire dépendre l'existence du temps de la distribution de la matière, un matérialisme « bizarre ».
P5 · prémisse impliciteSi l'écoulement objectif du temps est injustifié dans des mondes possibles, il est injustifié aussi dans le nôtre, car sa réalité ne peut pas dépendre de la répartition de la matière.
Donc le passage du temps n'est pas un fait objectif, même dans notre monde : le temps qui passe est une apparence liée à notre mode de perception, comme l'ont pensé Parménide, Kant et les idéalistes.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Valide avec P5. P1 à P3 concernent des mondes possibles ; P4 explique pourquoi cela touche notre monde ; P5, cachée, fait le saut des mondes possibles au nôtre. C'est le point le plus contesté : notre univers ne tourne pas, et les observations ne montrent pas de courbes temporelles fermées. Gödel le sait : il répond qu'il pourrait exister des modèles à courbes fermées indiscernables du nôtre à l'observation. L'argument se distingue de celui d'Einstein : il ne repose pas sur la relativité de la simultanéité, mais sur la possibilité du voyage dans le passé.
Analogie. Un escalier en colimaçon qui boucle sur lui-même : on monte toujours, et pourtant on retrouve l'étage de départ. Si l'on peut monter indéfiniment sans jamais cesser de « monter », le mot « plus haut » n'a plus de sens absolu. De même, si on peut remonter vers son passé, « plus tard » n'a plus de sens absolu.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

L
Les cosmologistes (observations) 1949 · attaque la prémisse 5

Notre univers ne tourne pas à la manière du modèle de Gödel : il est en expansion, et les observations n'y montrent pas de courbes temporelles fermées. Un argument tiré d'un monde qui n'est pas le nôtre ne dit donc rien sur le temps réel.

un défenseur répond
Kurt Gödel défenseur de l'argument · 1949
Gödel prévoit l'objection : notre univers diffère du modèle, mais il peut exister des modèles à courbes temporelles fermées observationnellement indiscernables du nôtre. Il est donc possible que notre univers soit un monde où le temps objectif est une illusion.
Où en est le débat (notre résumé)Objection : notre univers n'est pas celui de Gödel. Gödel : des modèles voisins du nôtre admettent ces courbes. Désaccord de fond : une simple possibilité physique suffit-elle à ruiner la réalité du temps qui passe ?
Stephen Hawking 1992 · attaque la prémisse 1

Hawking propose la « conjecture de protection de la chronologie » : les lois de la physique (effets quantiques notamment) empêcheraient l'apparition de courbes temporelles fermées. Si c'est vrai, l'univers de Gödel est une curiosité mathématique que la physique exclut, et la conclusion ne peut pas s'en déduire.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1992, après sa mort (1978).
Le débat continue (notre résumé) La conjecture n'est pas prouvée. Et même si elle l'était, elle porterait sur des univers physiquement réalisables, alors que Gödel parle de « mondes compatibles avec les lois de la nature » (relativité générale classique). Le désaccord porte sur la place de la physique quantique dans la définition de ces lois (notre lecture).
Où en est le débat (notre résumé)Hawking : la physique exclut sans doute ces courbes. Gödel : elles sont compatibles avec les équations connues. Désaccord de fond : que vaut une possibilité exclue par une théorie plus complète ?
Arthur Prior (théorie A du temps) 1959 · attaque la prémisse 3

Objection reconstruite à partir de Prior, qui ne vise pas Gödel : quand on dit « Dieu merci, c'est fini » après une épreuve, on se réjouit qu'elle soit passée, pas d'une relation de dates entre deux événements. Nos attitudes supposent donc un vrai passé et un vrai présent. Pour les défenseurs du passage, cette expérience est une donnée qu'une théorie du temps doit expliquer, et qu'un modèle physique ne suffit pas à déclarer illusoire.

sans réponse
voir l'argument
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Gödel dans ses textes.
Où en est le débat (notre résumé)Prior : nos attitudes supposent un vrai présent. Gödel : l'expérience de l'écoulement peut exister sans écoulement objectif. Désaccord de fond : l'expérience du temps prouve-t-elle son passage réel ?