QuestionsQui suis-je vraiment ?Roi de la Chine sans souvenirs : ce ne serait plus moi
Qui suis-je vraiment ?Ma conscience, ma mémoire

Roi de la Chine sans souvenirs : ce ne serait plus moi

Le roi de la Chine de Leibniz

Gottfried Wilhelm Leibniz 1646 · 1716Nous vivons dans le meilleur des mondes possibles.
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Ce qu'il soutient

Être la même personne, au sens qui compte, suppose le souvenir ou la conscience du moi : sans lui, la même âme ne serait plus « moi » pour la morale.

Pourquoi

Devenir roi de la Chine en oubliant tout ce qu'on a été reviendrait à disparaître : sans souvenir, survivre n'a rien de souhaitable.

En bref

« Roi de la Chine sans souvenirs : ce ne serait plus moi » est un argument de Gottfried Wilhelm Leibniz (Discours de métaphysique, § 34 (1686)) sur la question « Qui suis-je vraiment ? » (réponse : ma conscience, ma mémoire). Sa thèse : Être la même personne, au sens qui compte, suppose le souvenir ou la conscience du moi : sans lui, la même âme ne serait plus « moi » pour la morale. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Discours de métaphysique, § 34 (1686)
Valide avec une prémisse implicite

Leibniz croit que l'âme est une substance qui ne périt pas. Mais il se demande si cela suffit pour que nous survivions vraiment. Son exemple : un homme pourrait devenir roi de la Chine, à condition d'oublier tout ce qu'il a été. Qu'y gagnerait-il ? Pour tout ce qu'on peut observer, ce serait comme s'il avait été anéanti et qu'un autre roi avait été créé à sa place. L'immortalité qui compte, dit Leibniz, est celle où je me souviens d'avoir été moi, et c'est ce souvenir, ou conscience du moi, qui permet de me récompenser ou de me punir. Pourquoi cet argument est-il rangé dans le camp « conscience » alors que Leibniz garde l'âme ? Parce qu'il distingue deux choses : l'identité « réelle », celle de la même substance, qu'il maintient, et l'identité « morale » ou personnelle, la seule qui importe pour la responsabilité et pour l'espoir de survivre. Pour la seconde, il répond comme Locke : c'est la conscience de soi. Il ajoute pourtant que le témoignage des autres peut combler un trou de mémoire.

P1Pour que survivre vaille d'être souhaité, il faut se souvenir de ce qu'on a été. Une simple subsistance de la substance, qui convient à toutes les substances, n'est pas ce qu'on demande en morale et en religion : devenir roi de la Chine en oubliant tout équivaudrait, pour tout ce qu'on peut en observer, à être anéanti.
P2Pour pouvoir être récompensé ou puni, il faut se souvenir, ou connaître, ce moi qui a agi : c'est le souvenir qui rend capable de châtiment ou de récompense.
P3 · prémisse impliciteÊtre la même personne, au sens qui compte, c'est que ma survie puisse m'importer ou que mes actes puissent m'être imputés. La simple continuité de la substance ne suffit pas à répondre à ces deux questions.
Donc être la même personne, au sens qui compte, suppose le souvenir ou la conscience du moi : sans lui, la même âme ne serait plus « moi » pour la morale.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un cas où survivre ne peut pas importer sans souvenir, où l'imputation demande le souvenir, et où l'on est pourtant la même personne sans souvenir : rien ne relie encore « être la même personne » à ces deux questions.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P3. Si être la même personne veut dire que ma survie peut m'importer ou que mes actes peuvent m'être imputés (P3), et si l'un comme l'autre demandent le souvenir (P1, P2), alors être la même personne demande le souvenir. Les objections visent la conclusion : elles disent que la mémoire suppose déjà l'identité (Butler), qu'elle est trop courte (Reid), ou que ce n'est pas l'identité qui compte (Parfit).
Analogie. Un acteur qui perd la mémoire de toutes ses pièces reste le même être humain, mais la troupe n'a plus de raison de lui verser son salaire de premier rôle ni de lui reprocher ses retards. De même, dit Leibniz, sans souvenir de soi, la même âme ne pourrait plus ni espérer ni répondre de rien.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Joseph Butler 1736 · attaque la conclusion

La conscience de l'identité personnelle suppose cette identité, elle ne peut donc pas la constituer. Pour que mon souvenir d'une action soit vrai, il faut déjà que ce soit moi qui l'aie faite. Dire que la mémoire fait l'identité revient à tourner en rond.

un défenseur répond
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Leibniz (Nouveaux Essais, écrits avant Butler) défenseur de l'argument · 1704 · Ce que Leibniz répond déjà à Locke
Leibniz ne fait pas dépendre l'identité de la mémoire. Le soi, c'est l'identité réelle de la substance ; l'apparence du soi, quand elle est vraie, y joint l'identité personnelle. La mémoire montre l'identité plus qu'elle ne la fait. Mais sans mémoire ni témoignage, cette identité réelle ne suffit pas, selon lui, à fonder la responsabilité.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Butler vise Locke, mais l'objection touche aussi tout critère de la mémoire seule. La réponse de Leibniz consiste à garder deux niveaux : une identité réelle (la substance) et une identité morale (la conscience). Que ce partage suffise reste discuté.
Thomas Reid (l'officier courageux) 1785 · attaque la conclusion

Un enfant est fouetté, devient officier qui s'en souvient, puis général qui se souvient de l'officier mais plus de l'enfant. Si la mémoire fait l'identité, le général est l'officier, l'officier est l'enfant, et pourtant le général n'est pas l'enfant : c'est contradictoire.

un défenseur répond
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Leibniz (Nouveaux Essais, écrits avant Reid) défenseur de l'argument · 1704 · Une liaison moyenne, et le témoignage des autres
Pour Leibniz, il suffit qu'il y ait une moyenne liaison de conscience d'un état voisin à l'autre, même un peu éloigné, avec un intervalle oublié au milieu. Et si la mémoire a un trou, le témoignage des autres peut remplir le vide de ma réminiscence : on peut m'imputer des actes oubliés.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : l'exemple de Reid frappe Locke, qui lie l'identité au seul souvenir direct. Leibniz, lui, a déjà prévu l'oubli : il accepte des chaînes de souvenirs qui se chevauchent et des témoignages. Reste à savoir si l'on peut encore parler de « mémoire » quand on apprend sa vie des autres.
Derek Parfit 1984 · attaque la prémisse 3

Ce qui compte quand je pense à ma survie n'est pas l'identité stricte, ni le seul souvenir, mais la continuité et la liaison psychologiques (souvenirs, intentions, croyances, caractère) quand elles ont une cause appropriée. Dans les cas limites, la question « est-ce encore moi ? » peut n'avoir pas de réponse, sans que cela change ce qui compte.

sans réponse
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Pas de réponse possible : objection formulée en 1984, après sa mort (1716).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Parfit reprend l'idée de Leibniz et de Locke que la vie psychologique compte plus que le corps, mais il élargit la mémoire à d'autres liens et refuse d'en faire un critère d'identité stricte. Leibniz, qui garde une âme réelle derrière, n'aurait sans doute pas accepté qu'il n'y ait pas de fait profond sur le moi.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : désaccord de fond sur l'existence d'un « moi » réel derrière les états psychologiques. Pour Leibniz, il y a une substance ; pour Parfit, il n'y a que les liens. Pas de consensus.