QuestionsL'être humain est-il bon par nature ?La montagne du Bœuf : une bonté abîmée, non absente
L'être humain est-il bon par nature ?Bon par nature

La montagne du Bœuf : une bonté abîmée, non absente

La montagne du Bœuf ; l'air du petit matin ; Niu Shan

Mencius v. 372 av. J.-C. · v. 289 av. J.-C.La nature humaine est bonne : chacun porte en lui le germe de la bienveillance.
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Ce qu'il soutient

Chez l'homme dur comme chez la montagne nue, l'absence apparente de bonté est un dommage subi, non une preuve contre la nature : la nature humaine est bonne, et il faut la nourrir pour qu'elle croisse.

Pourquoi

Une montagne nue a pu être couverte d'arbres ; de même, la bonté d'un homme dur est coupée jour après jour, non absente.

En bref

« La montagne du Bœuf : une bonté abîmée, non absente » est un argument de Mencius (Mencius 6A.8 (IVe siècle av. J.-C.), 320 av. J.-C.) sur la question « L'être humain est-il bon par nature ? » (réponse : bon par nature). Sa thèse : Chez l'homme dur comme chez la montagne nue, l'absence apparente de bonté est un dommage subi, non une preuve contre la nature : la nature humaine est bonne, et il faut la nourrir pour qu'elle croisse. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Mencius 6A.8 (IVe siècle av. J.-C.)
Valide avec une prémisse implicite

Quand on rencontre un homme dur, cruel, sans scrupule, on pense qu'il n'a jamais eu de cœur. Mencius répond par une image. La montagne du Bœuf, près d'une grande ville, était couverte de beaux arbres. On les a coupés à la hache. Chaque année la sève a fait repousser des jeunes pousses, mais les bœufs et les chèvres sont venus les brouter. Aujourd'hui la montagne est nue, et ceux qui la voient croient qu'elle n'a jamais porté d'arbres. Pour Mencius, nous faisons la même erreur avec les hommes : leur bonté n'est pas absente, elle est coupée jour après jour. Le texte ne présente pas l'argument sous forme de prémisses : la forme P1 à P5 est notre reconstruction du passage 6A.8.

P1Une montagne nue peut avoir été couverte d'arbres : sa nudité vient des haches et des bêtes qui broutent les pousses, non de sa nature. Voir sa nudité ne prouve pas qu'elle n'a jamais eu d'arbres.
P2Chez l'homme, c'est pareil : celui qui semble sans bienveillance ni sens de la justice voit ces sentiments coupés jour après jour, comme les arbres par la hache.
P3Le matin, dans le calme, même cet homme retrouve un peu des goûts et des dégoûts qui sont ceux de tous les hommes. Ce souffle est faible, et il est étouffé par ce qu'il fait pendant la journée.
P4Quand cet étouffement se répète, le souffle de la nuit ne suffit plus à préserver ces sentiments, et l'homme devient presque semblable à une bête. On le croit alors sans qualités depuis toujours.
P5 · prémisse impliciteSi les sentiments bons reparaissent d'eux-mêmes dès qu'on cesse de les abîmer, et si leur absence apparente s'explique par ces dommages, alors ils font partie de la nature de l'homme, et cette nature est tournée vers le bien.
Donc, chez l'homme dur comme chez la montagne nue, l'absence apparente de bonté est un dommage subi, non une preuve contre la nature : la nature humaine est bonne, et il faut la nourrir pour qu'elle croisse.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où les sentiments bons repoussent d'eux-mêmes et où leur absence apparente vient de dommages, mais où la nature de l'homme porte autant de penchants mauvais que de bons : la conclusion « nature bonne » ne suit plus.
Avec ses cinq prémisses, la conclusion suit. Deux points sont fragiles. Le premier est l'analogie : on voit les souches et les rejets de la montagne, mais le « souffle du matin » est une observation intérieure, que chacun doit vérifier en soi. Le second est P5, que le texte ne formule pas : que des sentiments bons soient naturels ne dit pas encore que la nature entière penche vers le bien, car une nature pourrait porter aussi des penchants mauvais. Pascal, Kant et Xunzi, chacun à sa façon, diront que c'est le cas.
Analogie. Un jardin laissé à l'abandon : de la rue, on dit qu'il n'a jamais été planté. Mais si l'on gratte la terre, des bulbes repoussent à chaque printemps, et se font piétiner. Ce qu'on voit, dit Mencius, n'est pas ce que le jardin est, mais ce qu'on lui a fait.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Xunzi 250 av. J.-C. · attaque la prémisse 5

Xunzi cite Mencius : la nature humaine est bonne, et si les hommes font le mal, c'est qu'ils l'ont tous perdue. Xunzi répond que c'est une erreur : à peine né, l'homme s'est déjà éloigné de sa simplicité première, et il la perd forcément. Une bonté que chacun perd forcément ne mérite pas le nom de nature. Pour lui, la nature est ce qui vient du Ciel sans qu'on l'apprenne, et il y range l'amour du gain et les désirs des sens.

un défenseur répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en -250, après sa mort (-289).
Z
Zhu Xi défenseur de l'argument · 1190
Résumé : Mencius parle de la nature telle qu'elle est à l'origine, et il parle de même des talents. Xunzi n'a vu que le mauvais côté, et d'autres ont vu un mélange (Yang Xiong) ou une version plus proche de la vérité (Han Yu). Zhu Xi regrette qu'il manque à Han Yu le mot « souffle » (qi), et cite Cheng Yi : parler de la nature sans parler du souffle, c'est incomplet. Juste après, il note que Mencius n'a jamais parlé de la nature liée au souffle, qui explique que les hommes soient inégaux.
Où en est le débat (notre résumé)Les deux camps s'accordent sur un fait : tout homme peut apprendre à devenir bon. Ils divergent sur le point de départ : Mencius y voit des germes à cultiver, Xunzi des désirs à redresser. Zhu Xi donne raison à Mencius sur la nature, mais juge sa théorie incomplète sans le souffle (qi), nécessaire pour expliquer que les hommes soient inégaux. Point de désaccord de fond : faut-il appeler « nature » ce qui est le plus profond en l'homme, ou ce qui vient le premier ?
Kant 1793 · attaque la prémisse 3

Résumé : Kant écrit que l'opinion selon laquelle l'homme est naturellement bon ne vient sans doute pas de l'expérience, quand il s'agit du bien et du mal moraux : l'histoire de tous les temps parle trop fort contre elle. Il y voit plutôt une supposition bienveillante des moralistes, de Sénèque à Rousseau, pour pousser à cultiver le germe de bien qui est peut-être en nous.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1793, après sa mort (-289).
Le débat continue (notre résumé) Kant vise l'idée que le monde progresse vers le mieux et que l'homme est naturellement bon. Mencius ne soutient pas que l'histoire montre cette bonté : la montagne nue est justement sa preuve du contraire apparent. Il s'appuie sur une expérience intérieure, l'air du matin, dont on peut dire qu'elle ne démontre rien à autrui. Kant lui-même distingue plus loin, chez l'homme, une disposition originelle au bien que rien ne peut détruire (voir son argument sur le bois courbe).
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord sur la preuve : Mencius s'appuie sur l'observation de soi (le souffle du matin) ; Kant juge qu'on ne peut observer sûrement ni les maximes d'autrui ni toujours les siennes, et que la thèse sur la nature morale de l'homme ne se prouve pas par la seule expérience. Aucun des deux camps n'a de preuve que l'autre accepte.
Augustin 400 · attaque la prémisse 1

Résumé : Augustin (qui ne connaît pas Mencius) raconte avoir vu un nourrisson jaloux, qui ne parlait pas encore et regardait, pâle, son frère de lait. Pour lui, l'innocence du tout-petit est celle de la faiblesse de ses membres, non celle de son âme. Appliqué à Mencius : si la bonté était dans la nature, on la verrait dès le début, avant que rien l'ait abîmée.

un défenseur répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 400, après sa mort (-289).
F
Felix Warneken et Michael Tomasello défenseur de l'argument · 2006
Résumé : dans une série d'expériences, des enfants de dix-huit mois, qui ne parlent presque pas, aident spontanément un adulte qui n'arrive pas à atteindre un objet, sans qu'on le leur demande ni qu'on les récompense. Pour les auteurs, cela montre une tendance à aider qui précède l'éducation. Ils comparent ces enfants à de jeunes chimpanzés, qui aident aussi dans certains cas.
Où en est le débat (notre résumé)Les deux observations sont réelles (la jalousie du nourrisson, l'aide spontanée du bébé de dix-huit mois) et ne se contredisent pas : elles montrent que le jeune enfant porte des tendances différentes. Le désaccord est sur ce que l'on appelle « nature » : toutes ces tendances ensemble (Augustin), ou celles qui nous distinguent (Mencius).
Gaozi 320 av. J.-C. · attaque la conclusion

Gaozi soutient que la nature, c'est ce qui vient avec la vie : l'appétit de la nourriture, le goût des belles couleurs. La bienveillance est en nous, dit-il, mais la justice vient du dehors, comme on respecte un vieillard à cause de son âge. Il n'y aurait donc pas, dans la nature, un penchant propre vers le bien (objection construite à partir de 6A.3-4).

Mencius répond
voir l'argument
Mencius Réponse de Mencius (6A.3)
Si « nature » veut dire seulement « ce qui vient avec la vie », alors la nature du chien est la nature du bœuf, et la nature du bœuf est celle de l'homme. Mencius pose cette question, et le texte ne garde pas de réponse de Gaozi.
Le débat continue (notre résumé) Gaozi n'a laissé aucun écrit : nous ne le connaissons que par le livre de son adversaire, et sa meilleure défense n'est peut-être pas conservée. Le passage 6A.3 s'arrête sur la question de Mencius, sans réponse de Gaozi : on ne sait pas comment il aurait répondu. Dans la suite du chapitre (6A.4), il maintient que la bienveillance est en nous mais que la justice vient du dehors.