QuestionsFaut-il avoir peur de la mort ?Le précipice caché : regarder la mort en face
Faut-il avoir peur de la mort ?Une angoisse qui éclaire

Le précipice caché : regarder la mort en face

« Nous courons sans souci dans le précipice » ; le divertissement devant la mort

Pascal 1623 · 1662Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point.
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Ce qu'il soutient

Il faut regarder la mort en face au lieu de se divertir pour l'oublier, et cette indifférence est un étrange manque de sens.

Pourquoi

La mort est certaine et terrible, et pourtant presque tous s'étourdissent pour ne pas y penser, comme on court vers un précipice.

La même idée à travers l'histoire
Michel de Montaigne1580Montaigne voit déjà que le « remède du vulgaire » est de ne pas penser à la mort. Il en tire la conclusion inverse de Pascal : il faut s'y habituer pour la rendre familière (voir l'objection ci-dessous).
Pascal1670Pensées (écrites vers 1658-1662, publiées en 1670). Pascal décrit le divertissement comme un écran posé devant la mort, et dit que cette fuite est ce qu'il y a de plus étrange dans la conduite des hommes.
Pascal1670Pascal ne s'arrête pas à la peur : c'est parce que la mort est « la fin qui attend la plus belle vie du monde » qu'il faut parier sur la vie éternelle (voir l'argument du pari).Martin Heidegger1927Heidegger reprend l'idée que la fuite devant la mort est notre manière de vivre ordinaire (le « On »), et qu'il faut s'y tenir pour exister vraiment.
En bref

« Le précipice caché : regarder la mort en face » est un argument de Pascal (Pensées (Brunschvicg 183, 194, 210), 1670) sur la question « Faut-il avoir peur de la mort ? » (réponse : une angoisse qui éclaire). Sa thèse : Il faut regarder la mort en face au lieu de se divertir pour l'oublier, et cette indifférence est un étrange manque de sens. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Pensées (Brunschvicg 183, 194, 210)
Valide avec une prémisse implicite

Ici, « angoisse » veut dire ceci : la mort est bien un mal terrible, et la bonne réaction n'est pas de la fuir. Pascal remarque que tous les hommes savent qu'ils vont mourir, et que presque tous s'arrangent pour ne pas y penser : jeu, chasse, affaires, conversation. Il compare cela à des gens qui courent vers un précipice après avoir mis un écran devant eux pour ne pas le voir. Il ne dit pas que la peur est le but. Il dit que se cacher la mort ne la rend pas moins réelle, et que ne pas chercher à savoir ce qu'il y a après est le plus grand manque de sens. Pascal en tire lui-même la suite : le pari (voir « Le pari de Pascal »).

P1La mort est certaine et sans appel : c'est le dernier acte, quelque belle que soit la comédie de la vie.
P2Ce qui nous menace à chaque instant est terrible : la mort nous met en peu d'années dans l'obligation d'être éternellement anéantis ou malheureux, et rien n'est plus réel ni plus terrible.
P3Les hommes ne regardent pas cette fin : ils s'étourdissent pour ne pas la voir, comme des gens qui courent vers un précipice après avoir mis quelque chose devant eux.
P4 · prémisse impliciteSe cacher une fin certaine et terrible est déraisonnable, car le cacher ne la change pas ; la seule conduite raisonnable est de la regarder en face.
Donc il faut regarder la mort en face au lieu de se divertir pour l'oublier, et cette indifférence est un étrange manque de sens.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où la fin est certaine, terrible et cachée par le divertissement, mais où cacher le danger est une façon sensée de bien vivre : il n'y a alors aucune raison de la regarder en face.
Valide avec P4. P1 à P3 décrivent la situation : fin certaine, terrible, et cachée par nos divertissements. Pour conclure qu'il faut la regarder, Pascal suppose P4 : quand un danger est certain et grave, la seule conduite raisonnable est de le regarder. Sans P4, on pourrait tout aussi bien conclure que se distraire est une défense sage. C'est le maillon que Montaigne, Épicure et Spinoza contestent chacun à leur façon.
Analogie. Un patient reçoit un diagnostic grave, range la lettre dans un tiroir et organise une grande fête chaque soir pour ne plus y penser. Pascal dirait que la fête ne guérit rien et qu'il perd le temps où l'on pourrait encore agir. Un adversaire répondrait que ce patient vit peut-être mieux ainsi, et que regarder la maladie sans cesse ne la rend pas moins grave.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Montaigne, Essais III, 12 1588 · attaque la prémisse 2

Montaigne est d'accord avec Pascal pour dire que la fuite du « vulgaire » est aveugle, et il dit lui-même qu'il faut avoir la mort en tête (Essais I, 20). Mais il refuse de la juger si terrible. Il écrit que nous troublons la vie par le souci de la mort et la mort par le souci de la vie. La mort elle-même est un moment trop court pour demander des préceptes : c'est la préparation qui nous effraie. Il ne faut donc pas faire de la mort le grand sujet d'effroi qui occupe notre vie.

Pascal répond
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Pascal, Pensées (sur Montaigne) 1670 · Jugement de Pascal sur Montaigne (pas une réponse point par point)
Pascal juge que les sentiments de Montaigne sur la mort sont « tout païens », et qu'il ne pense par tout son livre qu'à mourir lâchement et mollement.
Le débat continue (notre résumé) Pascal juge ici l'attitude de Montaigne, il ne répond pas à son argument sur la préparation. Les deux s'accordent que la mort doit être regardée ; ils s'opposent sur ce que l'on y voit : pour Montaigne, un moment bref qu'on apprivoise ; pour Pascal, le seuil d'une éternité en jeu. La réponse de fond dépend donc de P2 : tout dépend de ce qui suit la mort, point sur lequel Pascal et Montaigne ne partagent pas la même foi.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : la mort est-elle un passage bref qu'on peut apprivoiser, ou l'enjeu de toute la vie ? Il dépend de ce qu'on croit sur l'après.
Épicure, Lettre à Ménécée 300 av. J.-C. · attaque la prémisse 2

Épicure pense que tout bien et tout mal consistent dans le sentiment, et que la mort est la privation de tout sentiment : elle n'est donc rien pour nous. Il n'y a rien de terrible dans ce qui ne sera jamais senti, et la fuir par le divertissement n'est pas un aveuglement, c'est simplement ne pas se tourmenter pour rien.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en -300, après sa mort (1662).
Le débat continue (notre résumé) Épicure écrit environ deux mille ans avant Pascal : la réponse ne pouvait venir que de Pascal, et nous n'en avons pas trouvé dans notre corpus. Une réponse possible que Pascal ne formule pas ici : le texte B194 envisage l'anéantissement (« éternellement ou anéanti ou malheureux ») comme une des deux fins, et le trouve terrible, sans discuter l'idée qu'elle ne se sent pas. Un épicurien peut y voir une simple affirmation. Un lecteur de Pascal peut y voir qu'il ne parle pas de douleur, mais de la perte de tout ce qu'on est.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : si ce qui n'est pas senti peut être un mal. C'est le point sur lequel Nagel soutient l'argument de la privation (voir cette fiche).
Spinoza, Éthique IV, prop. 67 1677 · attaque la conclusion

Spinoza tire une conclusion opposée : l'homme libre ne pense à aucune chose moins qu'à la mort, et sa sagesse est une méditation non de la mort mais de la vie. Pour lui, regarder la mort en face comme le veut Pascal, c'est se laisser conduire par la crainte au lieu de la raison.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1677, après sa mort (1662).
Le débat continue (notre résumé) Spinoza écrit quinze ans après la mort de Pascal. Nous n'avons pas de réponse de Pascal. On peut défendre Spinoza ainsi : penser à la mort sans cesse est une forme de peur, et la raison conduit à vivre. On peut défendre Pascal ainsi : ne pas penser à la mort n'est pas de la sagesse si cela revient à la cacher. La phrase de Spinoza vise l'homme libre, déjà délivré de la crainte ; Pascal parle de ceux qui la fuient.
Où en est le débat (notre résumé)Désaccord de fond : faut-il penser à la mort pour bien vivre, ou la laisser de côté ? Deux traditions opposées, aucune n'est largement acceptée.