QuestionsFaut-il croire sans preuve ?Croire en Dieu sans preuve peut être rationnel : la croyance « de base »
Faut-il croire sans preuve ?La foi va au-delà

Croire en Dieu sans preuve peut être rationnel : la croyance « de base »

L'épistémologie réformée ; la croyance proprement de base

Alvin Plantinga né en 1932Croire en Dieu peut être rationnel sans preuve, et le mal ne rend pas cette croyance incohérente.
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Ce qu'il soutient

La croyance en Dieu peut être proprement de base : rationnelle (ou garantie) sans être déduite d'une preuve. L'exigence de preuves n'est pas établie.

Pourquoi

La règle qui interdit les croyances sans preuve ne remplit pas ses propres conditions : elle n'est ni évidente ni prouvée.

La même idée à travers l'histoire
Jean Calvin1559Dans l'Institution de la religion chrétienne (I, 3), il soutient que tous les humains portent en eux, par instinct naturel, « quelque sens de la Divinité » : aucune nation n'est assez barbare pour ne pas croire qu'il y a un Dieu. Plantinga en tirera sa faculté de connaître Dieu sans preuve.
Thomas Reid1785Dans les Essais sur les facultés intellectuelles (VI, 5), il tient pour un « premier principe » que nos facultés naturelles ne nous trompent pas, et qu'on ne peut le prouver sans les utiliser. Contre Hume, il défend ces croyances que nous tenons sans les déduire, au nom du sens commun.
Alvin Plantinga1983Dans « Reason and Belief in God » (dans Faith and Rationality), il attaque le fondationnalisme classique, qui exige des preuves pour croire en Dieu, et défend que cette croyance peut être « proprement de base ».
Alvin Plantinga2000Dans Warranted Christian Belief, il reprend la thèse avec sa théorie de la « garantie » (warrant) : la croyance en Dieu peut naître d'une faculté qui fonctionne bien, le sensus divinitatis, et être ainsi connaissance.
En bref

« Croire en Dieu sans preuve peut être rationnel : la croyance « de base » » est un argument d'Alvin Plantinga (« Reason and Belief in God », 1983 ; Warranted Christian Belief, 2000, 1983) sur la question « Faut-il croire sans preuve ? » (réponse : la foi va au-delà). Sa thèse : La croyance en Dieu peut être proprement de base : rationnelle (ou garantie) sans être déduite d'une preuve. L'exigence de preuves n'est pas établie. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5, P7). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

« Reason and Belief in God », 1983 ; Warranted Christian Belief, 2000
Valide avec une prémisse implicite

Une longue tradition (Clifford, Russell, beaucoup d'autres) répond non à la question : peut-on croire en Dieu sans preuve sans être irrationnel ? Le philosophe américain Alvin Plantinga (né en 1932) retourne la question. Pour lui, nous tenons tous des croyances que nous ne déduisons d'aucune autre : qu'il y a de la neige dehors, que nous avons déjeuné ce matin, que le monde n'a pas été créé il y a dix minutes avec nos souvenirs. Ces croyances sont « de base » : ce sont les points de départ de notre pensée. Le fondationnalisme classique (Descartes, Locke) dit que seules sont proprement de base les croyances évidentes par elles-mêmes, incorrigibles, ou évidentes aux sens, et que toute autre croyance rationnelle doit s'en déduire. Plantinga montre que cette règle ne tient pas elle-même debout : elle ne remplit pas ses propres conditions, et elle condamnerait presque tout ce que nous croyons. Il en conclut que la croyance en Dieu peut être, comme la mémoire ou la perception, une croyance proprement de base, sans preuve. Il s'inspire de Calvin et de Reid, et appelle cette position « épistémologie réformée ». Attention : il ne prétend pas prouver que Dieu existe, ni que n'importe quelle croyance peut être de base. Dans les années 2000, il remplace le mot « rationnel » par « garanti » (warranted) : une croyance est garantie quand elle vient de facultés qui fonctionnent bien, dans un environnement approprié.

P1Nous tenons beaucoup de croyances « de base », c'est-à-dire sans les déduire d'autres croyances. Elles sont les points de départ de notre pensée.
P2Le fondationnalisme classique pose une règle (CP) : n'est proprement de base qu'une croyance évidente par elle-même, incorrigible ou évidente aux sens ; toute autre croyance doit être déduite de celles-là. C'est au nom de cette règle qu'on juge irrationnelle la croyance en Dieu sans preuve.
P3Or si cette règle était correcte, elle devrait remplir ses propres conditions. Ce n'est pas le cas : elle n'est ni évidente par elle-même, ni incorrigible, ni évidente aux sens, et personne n'a montré comment la déduire de croyances qui le sont.
P4Cette règle condamnerait aussi la plupart de nos croyances ordinaires (le passé, le monde extérieur), qui ne s'y conforment pas. Reid l'avait déjà remarqué contre Hume.
P5 · prémisse impliciteUne règle de rationalité qui ne remplit pas ses propres conditions et condamne la plupart de ce que nous croyons raisonnablement doit être rejetée.
P6Rien n'empêche que la croyance en Dieu naisse, comme la perception ou la mémoire, d'une faculté qui fonctionne bien : Calvin parle d'un sens naturel du divin, que Plantinga appelle le sensus divinitatis.
P7 · prémisse impliciteSi la règle classique est écartée et si une telle faculté est possible, rien n'empêche la croyance en Dieu d'être proprement de base.
Donc la croyance en Dieu peut être proprement de base : rationnelle (ou garantie) sans être déduite d'une preuve. L'exigence de preuves n'est pas établie.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où la règle ne remplit pas ses conditions et condamne nos croyances ordinaires, sans qu'il faille la rejeter : la conclusion ne suit pas.
P2 et P3 montrent que la règle classique se contredit elle-même ; avec P4, elle condamne en plus presque tout ce que nous croyons. P5 en tire qu'il faut l'abandonner. P6 et P7 ajoutent que, sans cette règle, rien n'interdit à la croyance en Dieu d'être de base. Les critiques discutent surtout P6 : cette faculté existe-t-elle vraiment, et comment le savoir sans supposer que Dieu existe ?
Analogie. Un règlement dit : « Seul est valable ce qui est écrit dans ce règlement. » Mais cette phrase n'est écrite nulle part ailleurs : le règlement se détruit lui-même. De même, une règle qui dit « ne croyez que ce qui est prouvé ou évident » n'est elle-même ni prouvée ni évidente.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Objection de la « grande citrouille » (formulée par Plantinga) 1983 · attaque la conclusion

Si la croyance en Dieu peut être proprement de base, alors n'importe quelle croyance, même la plus bizarre, le peut aussi. On pourrait aussi bien tenir pour de base la croyance en la Grande Citrouille, qui revient chaque Halloween dans le potager le plus sincère.

Plantinga répond
Alvin Plantinga 2000
Plantinga répond que l'objection est « manifestement fausse » : reconnaître que certaines sortes de croyances sont proprement de base n'engage pas à penser que toutes les autres le sont. Descartes et Locke admettaient des croyances de base sans devoir admettre n'importe laquelle. Il avait déjà traité l'objection en 1983 ; ce texte la reprend.
Michael Martin 1990
Martin admet que la citrouille tombe, mais en tire une objection voisine : les vaudouisants pourraient dire à leur tour que leurs croyances de base sont rationnelles dans leur communauté. On aurait ainsi des communautés légitimes de croyants au diable, de platistes ou de croyants aux fées. Plantinga l'appelle le « fils de la grande citrouille ».
Voir la suite du débat (1)
Alvin Plantinga 2000
Plantinga répond que le vaudouisant n'a pas le droit de conclure comme lui : si le vaudou est faux et né d'une erreur, ses croyances n'ont pas de garantie, et une conclusion tirée d'une prémisse sans garantie n'en a pas non plus. « Le fils de la grande citrouille ne fait pas mieux que la grande citrouille. »
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : tout le monde convient que l'objection de la citrouille, prise telle quelle, ne marche pas. Le débat s'est déplacé. Plantinga admet que, selon lui, la croyance en Dieu n'a de garantie que si elle est vraie : la question de sa rationalité ne se règle donc pas indépendamment de celle de sa vérité. Le désaccord de fond est là : peut-on défendre la rationalité d'une croyance de base sans supposer qu'elle est vraie ?
William K. Clifford 1877 · attaque la conclusion

Pour Clifford, il est mal, toujours, partout et pour quiconque, de croire quoi que ce soit sur des preuves insuffisantes. Croire en Dieu sans preuve serait donc une faute morale. Plantinga le range parmi les évidentialistes classiques.

Plantinga répond
voir l'argument
Alvin Plantinga 2000
Plantinga reconnaît qu'il existe des devoirs de croyance, mais conteste qu'on ait le devoir de conformer ses croyances à la règle du fondationnalisme classique, qui exige des preuves. Nos croyances ordinaires, tenues sans preuve, ne nous rendent pas coupables.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Clifford et Plantinga s'accordent que croire est soumis à des devoirs. Ils divergent sur ce que ces devoirs exigent : des preuves pour toute croyance (Clifford) ou seulement pour celles qui ne sont pas de base (Plantinga). Désaccord de fond : où placer la limite entre les croyances qui ont besoin de preuves et celles qui n'en ont pas besoin ?
Michael Martin 1990 · attaque la conclusion

Pour Martin, dès qu'une croyance est déclarée « de base », elle échappe à toute critique rationnelle. Le fondationnalisme de Plantinga serait donc « radicalement relativiste ».

Plantinga répond
Alvin Plantinga 2000
Plantinga répond qu'une croyance de base reste ouverte aux objections : elle peut être défaite par des arguments ou des raisons contraires. Il l'illustre par des croyances de base ordinaires, qu'on abandonne quand on apprend qu'elles sont fausses. Il citait déjà ce point en 1983 (« Is Argument Irrelevant to Basic Belief? »).
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : Plantinga répond qu'une croyance de base peut être défaite par des raisons contraires. La question plus large, qui juge entre des communautés ayant des croyances de base différentes, est celle de l'objection du « fils de la grande citrouille » (voir plus haut).