QuestionsLes animaux comptent-ils autant que nous ?Pour un peu de chair, on prive un être de la lumière et de la vie
Les animaux comptent-ils autant que nous ?Devoir de compassion

Pour un peu de chair, on prive un être de la lumière et de la vie

L'argument végétarien de Plutarque ; pourquoi Pythagore s'abstenait de chair

Plutarque v. 46 · v. 120Manger de la chair, c'est priver un être vivant de la lumière et de la vie pour un peu de plaisir ; ce qui étonne, c'est qu'on ait commencé.
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Ce qu'il soutient

C'est de manger de la chair qu'il faut s'étonner, pas de s'en abstenir : nous devons nous en abstenir.

Pourquoi

Nous avons de quoi nous nourrir sans tuer : manger de la chair prive un être vivant de sa vie sans aucune nécessité.

La même idée à travers l'histoire
Pythagore500 av. J.-C.La tradition dit que Pythagore s'abstenait de chair, et le lie à l'idée que l'âme passe d'un corps à un autre, y compris d'un animal. Aucun texte de lui n'a survécu : nous le connaissons par des récits. Plutarque ouvre son discours en le citant, mais montre que la question est ailleurs : le plus étonnant est de manger de la chair, pas de s'en abstenir.
Plutarque100Dans les deux discours « Sur l'usage des viandes » (le second est incomplet), Plutarque soutient qu'on n'a pas besoin de tuer pour se nourrir et qu'on prive un être de la vie pour un plaisir léger. Il ne s'appuie pas sur la transmigration : il en parle comme d'une croyance dont la preuve manque, et garde son argument.
Porphyre270Porphyre, néoplatonicien, reprend et développe l'argument dans De l'abstinence, long traité sur le refus de manger de la chair ; il y discute en particulier la thèse stoïcienne selon laquelle nous n'avons pas de devoirs de justice envers les êtres sans raison.
Michel de Montaigne1580Montaigne cite Plutarque dans « De la cruauté » et reprend de lui le souci d'une bonté étendue à toute créature qui sent.
En bref

« Pour un peu de chair, on prive un être de la lumière et de la vie » est un argument de Plutarque (Moralia, « Sur l'usage des viandes » (De esu carnium), I et II, vers 100, 100) sur la question « Les animaux comptent-ils autant que nous ? » (réponse : devoir de compassion). Sa thèse : C'est de manger de la chair qu'il faut s'étonner, pas de s'en abstenir : nous devons nous en abstenir. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Moralia, « Sur l'usage des viandes » (De esu carnium), I et II, vers 100
Valide avec une prémisse implicite

On demande souvent : pourquoi Pythagore s'abstenait-il de manger de la chair ? Plutarque renverse la question dès la première ligne : ce qui l'étonne, lui, c'est de savoir quel motif, ou quel courage, a poussé le premier homme à approcher de ses lèvres la chair d'une bête morte. Les premiers hommes pouvaient s'excuser par la nécessité. Nous, dit-il, qui avons en abondance de quoi vivre, nous tuons « pour un peu de chair » : nous retirons à un être la lumière du soleil et la vie auxquelles il a droit par nature. Il ajoute que le corps humain n'est pas fait pour cette nourriture : ni bec crochu, ni griffes, ni dents acérées. Dans la question « Les animaux comptent-ils autant que nous ? », il défend le camp « Devoir de compassion » : il demande de la retenue et de la pitié, sans dire que les animaux sont nos égaux. Les deux discours sont une œuvre de persuasion : certains y voient un exercice d'éloquence, plus qu'un système.

P1Nous avons aujourd'hui en abondance de quoi nous nourrir sans tuer : les premiers hommes pouvaient plaider la nécessité, pas nous. Ce qui nous porte au meurtre n'est donc pas un besoin.
P2Manger de la chair, c'est priver un être vivant de l'âme, de la lumière du soleil et de la durée de vie qu'il a reçues pour les vivre, et cela pour un petit plaisir.
P3Le corps humain ne ressemble à aucun de ceux qui sont faits pour manger de la chair : ni bec crochu, ni griffes, ni dents rugueuses, ni estomac assez fort. La nature semble nous détourner de cette nourriture.
P4 · prémisse impliciteQuand on prive un être vivant de sa vie sans en avoir besoin, pour un plaisir, et pour une nourriture que même notre corps ne semble pas fait pour recevoir, on a tort : il faut s'en abstenir.
Donc c'est de manger de la chair qu'il faut s'étonner, pas de s'en abstenir : nous devons nous en abstenir.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où le meurtre n'est pas nécessaire, retire la vie à l'animal et ne convient pas à notre corps, sans qu'il faille s'en abstenir : ce serait seulement regrettable ou peu sain. C'est P4 qui en fait une faute morale.
L'argument est valide avec la prémisse cachée P4. P1, P2 et P3 donnent trois faits : le meurtre n'est pas nécessaire, il retire à l'animal sa vie, et notre corps ne semble pas fait pour cette nourriture. Pour en tirer un devoir de s'abstenir, il faut P4 : priver un être de sa vie sans besoin est un tort. Plutarque ne l'écrit pas comme une règle, mais tout son discours la suppose et s'en indigne. Qui refuse la conclusion peut contester P1 (la chair est-elle nécessaire ?), P3 (le raisonnement par la forme du corps est-il fiable ?), ou P4 (un plaisir ne justifie-t-il jamais de tuer un animal ?).
Analogie. Si on te dit qu'un feu d'artifice cause chaque année la mort de nombreux oiseaux, et qu'on peut s'en passer, tu te demandes d'abord pourquoi on le tire. Pour Plutarque, de même, c'est à celui qui tue sans besoin de justifier son geste, pas à celui qui s'en abstient.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Chrysippe (d'après Cicéron) 210 av. J.-C. · attaque la conclusion

Les stoïciens tiennent que les êtres sans raison sont faits pour les êtres raisonnables, et qu'entre les hommes et les bêtes il n'y a pas de lien de droit : nous ne leur devons donc pas de justice. Ce qu'on fait aux bêtes ne peut donc pas être une injustice.

Plutarque répond
Plutarque 100 · Réponse de Plutarque
Plutarque rapporte lui-même le propos des stoïciens : « Nous n'avons rien à voir avec les bêtes sans raison. » Il répond que nous n'avons rien à voir non plus avec les parfums et les épices étrangères, et que les stoïciens pourtant les bannissent de la table parce qu'ils sont inutiles. S'ils bannissent l'inutile, ils devraient bannir aussi la chair.
Porphyre 270
Porphyre reprend la discussion avec les stoïciens sur la justice envers les animaux dans le livre III de De l'abstinence et la poursuit bien plus longuement que Plutarque, dont le texte s'interrompt au moment où il annonce qu'il va examiner ce point.
Où en est le débat (notre résumé)Point disputé, et resté ouvert. Les stoïciens font dépendre la justice de la raison commune ; Plutarque et Porphyre la font dépendre de la capacité de souffrir et de vivre. Le texte de Plutarque s'arrête là où il allait traiter la question de la justice (999b) : sa réponse complète est perdue. Aujourd'hui encore, le désaccord de fond est de savoir si les devoirs de justice exigent la raison (notre résumé).
Aristote 330 av. J.-C. · attaque la prémisse 3

Il tient que la nature ne fait rien d'incomplet ni en vain, et que, comme les plantes sont faites pour les animaux, les animaux sont faits pour l'homme : les bêtes apprivoisées pour son usage et sa nourriture, et les sauvages, en grande partie, pour sa nourriture et ses besoins. Pour lui, la nature a donc voulu que nous nous en nourrissions.

sans réponse
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Plutarque dans ses textes.
Où en est le débat (notre résumé)Point disputé. Aristote écrit avant Plutarque, qui ne le cite pas ici. Ils lisent la nature en sens inverse : pour Aristote, elle a mis les animaux à notre service ; pour Plutarque, notre corps montre qu'elle ne nous a pas faits pour les manger. Chacun s'appuie sur une idée de ce que la nature « veut », idée que les sciences modernes ne permettent plus d'invoquer sans précaution (notre résumé).
Academy of Nutrition and Dietetics (Melina, Craig, Levin) 2016 · attaque la prémisse 1

Dans son avis sur les régimes végétariens, cette société savante conclut que des régimes végétariens, y compris végétaliens, bien planifiés, peuvent convenir à toutes les étapes de la vie. Cela appuie l'idée de Plutarque que la chair n'est pas nécessaire. Mais l'avis ajoute que les végétaliens doivent veiller à avoir une source fiable de vitamine B12 : le régime sans chair demande donc de la planification, et ce n'est pas la forme du corps qui décide de ce qu'on peut manger.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 2016, après sa mort (120).
Où en est le débat (notre résumé)Point disputé en partie. Sur le fait central, les données modernes vont dans le sens de Plutarque : la chair n'est pas indispensable pour des adultes en bonne santé, dans les pays où l'on peut choisir. Mais elles écartent son raisonnement par les dents et le corps. Le désaccord porte alors sur la morale : si l'on peut s'en passer, doit-on le faire ? C'est P4, et la science ne le tranche pas. Nous n'avons pas lu l'avis en entier : cette présentation est un résumé de sa conclusion générale (notre résumé).