QuestionsLa beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ?La forme vivante : le beau n'est ni dans l'objet seul ni dans mon plaisir privé, il parle à ce que nous avons en commun
La beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ?Subjectif mais universel

La forme vivante : le beau n'est ni dans l'objet seul ni dans mon plaisir privé, il parle à ce que nous avons en commun

La forme vivante ; l'impulsion de jeu ; l'homme ne joue que là où il est pleinement homme

Friedrich Schiller 1759 · 1805Poète et dramaturge qui lit Kant et fait du beau le lieu où la sensibilité et la raison se réconcilient : l'homme ne joue que là où il est pleinement homme.
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Ce qu'il soutient

Dire d'une chose qu'elle est belle, ce n'est ni décrire une propriété qu'elle aurait seule, ni exprimer un goût privé : c'est parler au nom de ce que nous avons en commun. La communication esthétique unit la société parce qu'elle s'adresse à ce qui est commun à tous ses membres.

Pourquoi

Le plaisir des sens reste privé, mais le beau engage nos deux natures à la fois et s'adresse donc à ce que nous avons en commun.

La même idée à travers l'histoire
Kant1790Schiller part de Kant : le jugement sur le beau n'est pas une connaissance de l'objet et pourtant il s'adresse à tous. Il veut en plus montrer ce que le beau fait à l'homme tout entier, sensibilité et raison ensemble.
Friedrich Schiller1793Dans les lettres à Körner connues sous le titre Kallias, Schiller cherche un critère objectif du beau et le trouve dans la « liberté dans l'apparence ». Ce texte n'est pas dans notre corpus ; l'argument présenté ici repose sur les Lettres.
Friedrich Schiller1795La version présentée ici. Dans les Lettres sur l'éducation esthétique, le beau est l'objet d'un « instinct de jeu » qui réconcilie la sensibilité et la forme, et c'est cette double nature qui le rend communicable à tous.
Hannah Arendt1970Arendt reprend de Kant l'idée d'un jugement de goût qui s'adresse à tous, en l'articulant à la pluralité des points de vue.
En bref

« La forme vivante : le beau n'est ni dans l'objet seul ni dans mon plaisir privé, il parle à ce que nous avons en commun » est un argument de Friedrich Schiller (Schiller, Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme, 1795 (lettres XV et XXVII) ; Kallias, 1793, 1793) sur la question « La beauté est-elle dans l'œil de celui qui regarde ? » (réponse : subjectif mais universel). Sa thèse : Dire d'une chose qu'elle est belle, ce n'est ni décrire une propriété qu'elle aurait seule, ni exprimer un goût privé : c'est parler au nom de ce que nous avons en commun. La communication esthétique unit la société parce qu'elle s'adresse à ce qui est commun à tous ses membres. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Schiller, Lettres sur l'éducation esthétique de l'homme, 1795 (lettres XV et XXVII) ; Kallias, 1793
Valide avec une prémisse implicite

Comment le beau peut-il être à la fois une affaire de sentiment et une affaire commune ? Schiller répond en deux temps. D'abord, le beau ne se trouve ni dans une pure vie (le plaisir des sens) ni dans une pure forme (l'idée de l'intellect) : c'est une « forme vivante », qui existe quand la forme de l'objet vit dans notre sentiment et que sa vie parle à notre intelligence. Il n'est donc pas une propriété que l'objet aurait seul. Ensuite, le plaisir des sens reste privé, on ne peut pas le généraliser, alors que le beau, lui, mobilise nos deux natures à la fois. Quand nous le goûtons, nous le goûtons à la fois comme individus et comme représentants de l'espèce. C'est pourquoi celui qui dit « c'est beau » ne décrit pas une propriété des choses, mais ne se contente pas non plus d'exprimer une préférence : il s'adresse à ce qui est commun à tous.

P1Le beau est une « forme vivante ». Une statue de marbre peut en devenir une, un homme qui vit et a une forme n'en est pas toujours une. Il faut que la forme vive dans notre sentiment et la vie dans notre intelligence : c'est le cas partout où nous jugeons qu'une chose est belle. Le beau n'est donc pas une propriété de la chose seule.
P2Les plaisirs des sens, nous ne les goûtons qu'en individus, sans que la nature de l'espèce en nous y prenne part. On ne peut donc pas les généraliser, parce qu'on ne peut pas généraliser son individualité.
P3Le beau seul peut être goûté à la fois comme individu et comme espèce, c'est-à-dire comme représentant de l'espèce.
P4La perception du beau fait de l'homme un tout, parce qu'elle demande la coopération de ses deux natures, sensible et spirituelle. Les autres formes de perception le divisent.
P5 · prémisse impliciteCe qui n'est pas une propriété de l'objet seul, qui ne reste pas un plaisir privé, et qui engage en chacun ce que tous ont en commun, peut être dit de façon valable au nom de tous.
Donc dire d'une chose qu'elle est belle, ce n'est ni décrire une propriété qu'elle aurait seule, ni exprimer un goût privé : c'est parler au nom de ce que nous avons en commun. La communication esthétique unit la société parce qu'elle s'adresse à ce qui est commun à tous ses membres.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où le beau n'est pas dans l'objet seul, n'est pas un plaisir privé et engage nos deux natures, et où pourtant chacun ne parle que pour lui : ce qu'on a « en commun » pourrait varier d'un groupe à l'autre.
Sans la prémisse cachée P5, les quatre premières prémisses disent ce que le beau n'est pas et ce qu'il engage en nous, sans dire que cela autorise à parler pour tous. Schiller le suggère (c'est sa thèse sur la communication esthétique), mais ne le démontre pas autrement que par l'analyse de la double nature. C'est l'endroit que ses adversaires peuvent contester : le « commun » est-il vraiment commun ?
Analogie. Deux personnes qui écoutent une même fugue n'éprouvent pas la même chose, et pourtant elles peuvent se tourner l'une vers l'autre et dire « quelle merveille ». Elles ne décrivent pas une propriété de la partition et elles ne comparent pas deux goûts privés : elles attendent chacune que l'autre y reconnaisse ce qu'elle y entend. Pour Schiller, ce « on attend » vient de ce que le beau parle à ce que nous avons en commun.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Georg Wilhelm Friedrich Hegel 1835 · attaque la conclusion

Hegel salue chez Schiller le geste qui dépasse la subjectivité de Kant : l'unité du sensible et du rationnel y est posée comme le vrai. Mais Schiller, dit-il, cherche surtout à faire entrer cette unité dans la vie par l'art et l'éducation esthétique ; c'est après lui qu'elle devient le principe même de la connaissance. Pour Hegel, le beau est la manifestation sensible de l'Idée elle-même, non un rapport entre nos facultés.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1835, après sa mort (1805).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Hegel écrit environ quarante ans après Schiller, qui n'a pas pu répondre. Les deux partagent l'idée que le beau réconcilie. Le désaccord porte sur le lieu de cette réconciliation : dans la double nature de l'homme qui juge (Schiller), ou dans l'Idée qui apparaît dans la chose (Hegel).
Où en est le débat (notre résumé)Schiller : le beau est un rapport vivant entre la forme et le sentiment, qui parle à ce que nous avons en commun. Hegel : le beau est l'apparaître sensible de l'Idée. Le désaccord de fond demeure : le beau se tient-il dans le rapport entre l'objet et le sujet, ou dans ce qui se manifeste en l'objet ?
Pierre Bourdieu 1979 · attaque la prémisse 4

Bourdieu soutient que l'esthétique « pure » universalise les dispositions d'une condition sociale particulière. Celui qui peut tenir ses plaisirs à distance des nécessités est un privilégié. Ce que Schiller appelle ce qui est commun à tous serait ce qui est commun à ceux qui ont le temps et les moyens de jouer.

Schiller répond
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1979, après sa mort (1805).
Friedrich Schiller 1795 · Schiller, par avance
Schiller se pose lui-même la question : un tel état du beau dans l'apparence existe-t-il, et où ? Sa réponse : il doit se trouver dans toute âme harmonieuse, mais, en fait, seulement dans des cercles choisis, comme l'idéal pur de l'Église et de l'État. Il y voit donc un idéal, non un fait général.
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Schiller reconnaît donc que l'état dont il parle est rare. Mais il le présente comme possible pour toute âme, et lie la culture esthétique à l'éducation de tous. Bourdieu avance que cette possibilité en droit cache une inégalité en fait : ceux qui ont l'éducation des formes sont ceux qui ont le loisir.
Où en est le débat (notre résumé)Schiller : le beau est une possibilité de toute nature humaine, réalisée pour l'instant dans des cercles choisis. Bourdieu : la capacité d'y accéder est un privilège de classe. Le désaccord de fond demeure : l'inégalité d'accès au beau supprime-t-elle sa prétention à l'universel, ou montre-t-elle seulement qu'il reste à réaliser ?
Charles Darwin 1871 · attaque la prémisse 3

Darwin écrit qu'il n'est certainement pas vrai qu'il existe dans l'esprit de l'homme un étalon universel de beauté pour le corps humain : les hommes de chaque race préfèrent ce à quoi ils sont habitués. Si le sens du beau a été façonné par la sélection et l'habitude, ce que chacun goûte « en tant qu'espèce » varie d'un peuple à l'autre, et l'espèce ne parle pas d'une seule voix.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1871, après sa mort (1805).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Darwin écrit soixante-seize ans après Schiller. Les deux ne parlent pas tout à fait de la même chose. Darwin porte sur les idéaux de beauté du corps, Schiller sur ce qui est engagé en nous quand nous jugeons une forme belle. La question reste de savoir si l'universel de Schiller se retrouve sous la variété des idéaux, ou s'il n'y a que la variété.
Où en est le débat (notre résumé)Schiller : le beau engage ce que l'espèce a en commun. Darwin : les idéaux de beauté varient d'un peuple à l'autre et il n'y a pas d'étalon universel. Le désaccord de fond demeure : l'universalité du jugement de goût est-elle dans les contenus, ou dans la forme de l'exigence ?