QuestionsFaut-il faire des enfants ?Si l'on faisait des enfants par pure raison
Faut-il faire des enfants ?Mieux vaut ne pas naître

Si l'on faisait des enfants par pure raison

Schopenhauer et la pitié pour les générations à venir

Arthur Schopenhauer 1788 · 1860La vie oscille entre la souffrance et l'ennui.
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Ce qu'il soutient

Si faire un enfant était un acte de pure raison, chacun aurait assez de pitié pour la génération à venir pour lui épargner le poids de l'existence, et l'espèce humaine ne durerait pas.

Pourquoi

Seule la douleur est réelle, le bien-être n'en étant que l'absence : la somme de souffrance rend la vie regrettable.

La même idée à travers l'histoire
Sophocle401 av. J.-C.Le chœur d'Œdipe à Colone dit que ne pas être né vaut mieux que tout, et que, né, le mieux est de retourner vite d'où l'on vient.
Qohélet (l'Ecclésiaste)250 av. J.-C.Qohélet juge plus heureux que les vivants et que les morts celui qui n'a pas encore existé et n'a pas vu le mal fait sous le soleil.
Arthur Schopenhauer1851Schopenhauer en fait une question adressée à la raison : que ferait-on si la procréation ne venait pas du désir ?
David Benatar1997Benatar reprend la conclusion avec un autre raisonnement, fondé sur une asymétrie entre douleur et plaisir.
En bref

« Si l'on faisait des enfants par pure raison » est un argument d'Arthur Schopenhauer (Parerga et Paralipomena II, 1851, chap. XII, § 156, 1851) sur la question « Faut-il faire des enfants ? » (réponse : mieux vaut ne pas naître). Sa thèse : Si faire un enfant était un acte de pure raison, chacun aurait assez de pitié pour la génération à venir pour lui épargner le poids de l'existence, et l'espèce humaine ne durerait pas. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P3). AskPhilosophy présente 2 objections, dont 0 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Parerga et Paralipomena II, 1851, chap. XII, § 156
Valide avec une prémisse implicite

Pour Schopenhauer, le plaisir n'est que la fin passagère d'un manque, alors que la douleur est bien réelle : la vie est donc surtout souffrance. Dans un passage des Parerga, il propose une expérience de pensée : et si faire un enfant n'était ni un besoin, ni un plaisir, mais une affaire de pure réflexion ? L'espèce humaine durerait-elle ? Chacun n'aurait-il pas assez pitié de la génération à venir pour lui épargner le poids de l'existence ? C'est une question qu'il pose, pas un conseil : il y répond lui-même en notant qu'on lui reprochera d'être sans consolation. Ce site présente des arguments et ne conseille personne. Si ce thème te touche de près, parles-en à quelqu'un en qui tu as confiance.

P1Le bien-être et la jouissance sont négatifs : ils consistent seulement dans l'absence de douleur, qui seule est positive, c'est-à-dire réelle. Le bonheur d'une vie se mesure donc à l'absence de souffrances, non à ses joies.
P2La somme de misère, de douleur et de souffrance qui existe est telle qu'il vaudrait beaucoup mieux que la vie n'ait pas paru sur la terre.
P3 · prémisse impliciteSi la vie est ainsi, et si l'on décidait de faire naître par pure raison et non sous la poussée du désir, on aurait pitié des enfants à venir et on leur épargnerait l'existence.
Donc si faire un enfant était un acte de pure raison, chacun aurait assez de pitié pour la génération à venir pour lui épargner le poids de l'existence, et l'espèce humaine ne durerait pas.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P3, l'ordinateur trouve un monde où la vie est surtout souffrance, où la décision se prend par pure raison, et où pourtant on fait naître quand même : par exemple parce qu'on juge que le bien de la vie, même rare, vaut d'être donné.
Valide avec P3. P1 et P2 posent que la vie est surtout souffrance, au point qu'il vaudrait mieux qu'elle n'existe pas. P3 est le pas qui manque : si cela est vrai, une décision purement raisonnée et compatissante épargnerait l'existence aux enfants. Sans P3, on peut admettre P1 et P2 et soutenir qu'une personne raisonnable ferait quand même naître, par exemple parce qu'elle pense que la vie vaut d'être offerte malgré tout. La conclusion est une conditionnelle : elle dit ce que ferait la raison seule, non ce que nous devrions faire.
Analogie. Imagine que tu proposes à quelqu'un de partir en voyage avec toi, en sachant que le chemin est presque toujours pénible et que le plaisir n'est que le répit entre deux épreuves. Si tu devais décider calmement, sans l'envie de partir, aurais-tu le cœur de l'y entraîner sans qu'il l'ait demandé ? C'est la question de Schopenhauer, posée pour la vie elle-même.

Objections

2

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Friedrich Nietzsche 1882 · attaque la prémisse 2

Dans Le Gai Savoir (§341), Nietzsche refuse de mesurer une vie en additionnant ses maux. Il propose une épreuve : si un démon te disait que tu devras revivre cette vie à l'identique, la maudirais-tu ? Ou l'aimerais-tu au point de ne plus rien désirer d'autre que cette confirmation éternelle ? Pour lui, la question n'est pas de savoir si la somme des peines dépasse celle des joies, mais si l'on peut dire oui à sa vie. Si ce oui est possible, P2 est faux ou sans importance.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1882, après sa mort (1860).
Le débat continue (notre résumé) Schopenhauer meurt en 1860, avant Nietzsche, qui l'a lu avec passion et s'en est ensuite éloigné. Aucune réponse de sa part n'est possible. Nietzsche ne nie pas la souffrance : il refuse d'en faire un verdict sur la valeur de la vie. Voir l'argument « Le plus grand poids » (nietzsche-eternel-retour), où il cite lui-même Schopenhauer.
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : désaccord de fond. Pour Schopenhauer, la valeur de la vie se lit dans le bilan de ses maux ; pour Nietzsche, elle se lit dans la capacité à dire oui. Aucun des deux camps n'a de preuve qui s'impose à l'autre.
Albert Camus 1942 · attaque la prémisse 2

Camus part comme Schopenhauer d'un monde sans consolation, mais il en tire une autre conclusion. À la fin du Mythe de Sisyphe, il écrit que la lutte elle-même suffit à remplir un cœur d'homme et qu'il faut imaginer Sisyphe heureux. Le malheur de la condition humaine n'enlève pas, pour lui, la possibilité d'une vie pleine.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1942, après sa mort (1860).
Le débat continue (notre résumé) Schopenhauer est mort en 1860 : il ne peut pas répondre. Camus parle de la manière de vivre une vie déjà donnée, pas de la décision de faire naître quelqu'un : la comparaison ne touche donc pas directement la question de la procréation. Voir l'argument « Vivre sans appel » (camus-absurde-refus-suicide).
Où en est le débat (notre résumé)Notre résumé : les deux auteurs voient le monde sans consolation ; ils divergent sur ce qu'on en conclut. Reste une question ouverte : une vie qui peut être acceptée une fois vécue peut-elle être imposée à quelqu'un qui n'a pas pu la refuser ?