QuestionsFaut-il croire sans preuve ?La foi cherche l'obéissance, la philosophie la vérité
Faut-il croire sans preuve ?Deux domaines séparés

La foi cherche l'obéissance, la philosophie la vérité

Séparer la foi et la philosophie

Baruch Spinoza 1632 · 1677Dieu, c'est-à-dire la Nature : tout suit de nécessité.
Voir sa fiche
Ce qu'il soutient

Entre la foi (la théologie) et la philosophie, il n'y a ni commerce ni parenté. Ni l'une ne doit servir l'autre : chacune règne sur son domaine.

Pourquoi

La foi vise l'obéissance et la philosophie la vérité : deux buts différents, donc aucune ne doit commander l'autre.

En bref

« La foi cherche l'obéissance, la philosophie la vérité » est un argument de Baruch Spinoza (Traité théologico-politique, ch. 14-15 (1670), 1670) sur la question « Faut-il croire sans preuve ? » (réponse : deux domaines séparés). Sa thèse : Entre la foi (la théologie) et la philosophie, il n'y a ni commerce ni parenté. Ni l'une ne doit servir l'autre : chacune règne sur son domaine. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Traité théologico-politique, ch. 14-15 (1670)
Valide avec une prémisse implicite

Au XVIIe siècle, on débat de qui doit commander : la raison ou l'Écriture. Spinoza, dans un livre publié sans nom d'auteur en 1670 et vite interdit, répond que la question est mal posée. Il définit la foi par son but : l'obéissance, c'est-à-dire la justice et la charité envers le prochain. Il définit la philosophie par le sien : la vérité. Deux buts différents, deux fondements différents : elles ne peuvent ni se commander ni se contredire.

P1La foi, ou l'Écriture, ne vise que l'obéissance et la piété. Ses chapitres sont des leçons d'obéissance, pas de science.
P2Donc la foi n'exige pas des dogmes vrais, mais des dogmes pieux, qui portent le cœur à l'obéissance. On juge la foi de quelqu'un à ses fruits de justice et de charité, pas à la qualité de ses raisons.
P3La philosophie, elle, n'a pour but que la vérité.
P4 · prémisse impliciteDeux disciplines dont les buts et les fondements sont différents n'ont ni parenté ni commerce : aucune n'a à commander l'autre ni à la corriger. (Spinoza ajoute : la philosophie se fonde sur les notions communes, tirées de la seule nature ; la foi sur l'histoire et la langue, tirées de la seule Écriture.)
Donc entre la foi (la théologie) et la philosophie, il n'y a ni commerce ni parenté. Ni l'une ne doit servir l'autre : chacune règne sur son domaine.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un cas où la foi vise l'obéissance, la philosophie la vérité, et où il existe pourtant un commerce entre elles (par exemple, si la foi devait s'appuyer sur des vérités philosophiques sur Dieu).
Avec P4, la conclusion suit. Sans elle, on peut accepter que la foi vise l'obéissance et la philosophie la vérité, et pourtant penser que la vérité intéresse aussi la foi (par exemple, qu'on obéit mieux à un Dieu qu'on connaît bien). P4 est le pas décisif : elle suppose que des buts différents suffisent à séparer deux domaines. C'est aussi là que ses adversaires attaquent : pour eux, l'Écriture dit des choses vraies sur Dieu, et la raison doit en tenir compte. Notons que Spinoza ne méprise pas la foi : il juge sa doctrine salutaire pour un État, où les hommes doivent vivre en paix. Il ne la juge pas fausse, il la juge d'un autre ordre.
Analogie. Un code de la route et un cours de physique parlent tous deux de voitures. Le premier cherche à te faire conduire sans accident, le second à te faire comprendre le mouvement. Tu peux suivre le code sans rien savoir de physique, et la physique n'a pas à corriger le code. Mais l'analogie a une limite : Spinoza dit aussi que la foi a des dogmes sur Dieu, que certains jugeraient vrais ou faux.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Maïmonide 1190 · attaque la conclusion

Selon Spinoza lui-même, Maïmonide est le premier, chez les pharisiens, à déclarer ouvertement que l'Écriture doit être mise d'accord avec la raison. Quand un verset sur Dieu heurte la raison, on l'interprète autrement. Pour lui, foi et philosophie visent donc la même vérité, et la raison guide la lecture.

Spinoza répond
Spinoza
Spinoza répond que l'Écriture n'enseigne pas des matières philosophiques mais seulement la piété, et que tout ce qu'elle contient est adapté à la compréhension du peuple. Celui qui veut l'accorder à la philosophie prêtera donc aux prophètes beaucoup d'idées qu'ils n'ont pas eues, même en songe, et interprétera mal leur pensée.
Le débat continue (notre résumé) Le désaccord porte sur ce qu'est l'Écriture. Pour Spinoza, c'est un texte d'obéissance, écrit pour le peuple. Pour Maïmonide et ses héritiers, c'est aussi un enseignement vrai sur Dieu, que les sages peuvent déchiffrer. Un défenseur de Maïmonide dira qu'interpréter n'est pas forcer le texte, et que Spinoza suppose lui-même une lecture rationnelle de l'Écriture. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert : le débat porte sur la nature de l'Écriture (leçon d'obéissance ou enseignement vrai sur Dieu), et chaque camp pense que l'autre fait violence au texte.
R
Rabbi Jehuda Alpakhar attaque la conclusion

Selon Spinoza, qui le critique, Alpakhar veut éviter l'erreur de Maïmonide en allant à l'opposé : la raison doit se soumettre à l'Écriture et lui céder entièrement. Ce que l'Écriture enseigne expressément est vrai sur sa seule autorité. Pour lui, la philosophie est donc la servante de la foi, pas un domaine à part.

Spinoza répond
Spinoza
Spinoza demande si l'on soumet la raison à l'Écriture avec la raison ou sans elle, aveuglément. Dans le second cas, on agit sans jugement. Dans le premier, on accepte l'Écriture par l'ordre de la raison seule, et on ne l'accepterait pas si elle lui était contraire.
Alvin Plantinga 1983
Résumé : Plantinga soutient que la croyance en Dieu peut être raisonnable sans être déduite d'autres preuves : elle peut être une croyance de base, comme la croyance en l'existence d'autres esprits. Le dilemme de Spinoza suppose que l'assentiment à l'Écriture doive reposer sur des raisons, ce que cette thèse conteste.
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord de fond : faut-il des raisons pour accepter une autorité religieuse ? Spinoza dit oui, les défenseurs d'une foi qui dépasse la preuve disent que non, ou que ces raisons n'ont pas à être philosophiques. Voir la question « Faut-il croire sans preuve ? » (camp « La foi va au-delà »).
Averroès 1179 · attaque la prémisse 4

Averroès soutient que la Loi révélée et la philosophie ne se contredisent pas, car la vérité s'accorde avec la vérité et témoigne pour elle. Elles ne sont donc pas sans parenté : elles disent la même vérité, sous des formes différentes, et la raison peut dire comment lire le texte.

sans réponse
voir l'argument
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe de Spinoza dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Spinoza ne cite pas Averroès dans ces chapitres. Sa critique vise ceux qui veulent plier l'Écriture aux lois de la philosophie (Maïmonide) : il leur reproche de prêter aux prophètes des idées qu'ils n'ont pas eues. Elle atteint donc le projet d'Averroès, mais ce n'est pas une réponse écrite à son texte. (Notre résumé.)
Où en est le débat (notre résumé)Averroès et Spinoza sont d'accord pour dire que la foi et la raison ne s'opposent pas. Ils divergent sur le rapport : une même vérité sous deux formes (Averroès), ou deux buts sans parenté (Spinoza).