QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?Même la majorité peut être tyrannique, et un pouvoir doux peut endormir la liberté
Qu'est-ce qu'une société juste ?Les libertés

Même la majorité peut être tyrannique, et un pouvoir doux peut endormir la liberté

La tyrannie de la majorité ; le despotisme doux

Alexis de Tocqueville 1805 · 1859L'égalité peut mener à un pouvoir doux qui ôte aux citoyens l'habitude de se gouverner eux-mêmes.
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Ce qu'il soutient

Une société juste protège d'abord les libertés de chacun, y compris contre la majorité et contre un État protecteur, et elle entretient les habitudes qui permettent de les défendre (associations, liberté locale, liberté de la presse).

Pourquoi

Quand la majorité est la seule autorité, rien ne l'arrête ; et un pouvoir doux qui pense à notre place nous ôte l'habitude d'être libres.

En bref

« Même la majorité peut être tyrannique, et un pouvoir doux peut endormir la liberté » est un argument d'Alexis de Tocqueville (De la démocratie en Amérique, 1835 et 1840, 1835) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : les libertés). Sa thèse : Une société juste protège d'abord les libertés de chacun, y compris contre la majorité et contre un État protecteur, et elle entretient les habitudes qui permettent de les défendre (associations, liberté locale, liberté de la presse). Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 2 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

De la démocratie en Amérique, 1835 et 1840
Valide avec une prémisse implicite

Tocqueville visite les États-Unis en 1831 et admire cette démocratie. Mais il y voit deux dangers que les démocrates oublient. Le premier : quand la majorité est la seule autorité, rien ne l'arrête. Le second, qu'il décrit dans le livre de 1840 : des citoyens égaux, occupés de leurs petits plaisirs, remettent leur sort à un pouvoir immense mais doux, qui pense à leur place. Pour lui, une société juste protège la liberté de chacun, même contre un pouvoir élu ou bienveillant.

P1Dans une démocratie, tout pouvoir naît de la volonté de la majorité, et aucune autre autorité ne lui fait contrepoids. La toute-puissance de la majorité représente alors un danger extrême pour les libertés.
P2Cette tyrannie n'a pas besoin de bourreaux : elle agit par l'opinion. Celui qui dépasse les limites du pensable est tourmenté par le mépris et la solitude, et finit par se taire.
P3Il existe aussi un danger plus doux : des hommes égaux et semblables, repliés sur leur vie privée, voient s'élever au-dessus d'eux un pouvoir immense et protecteur, qui assure leurs plaisirs et veille sur leur destin.
P4Ce pouvoir ne brise pas la volonté : il l'adoucit, la plie et la guide. Il rend l'usage de la liberté moins utile et moins fréquent, jusqu'à ce que le peuple ne soit plus qu'un troupeau d'animaux timides dont le gouvernement est le berger.
P5 · prémisse impliciteUne société juste est celle où chaque personne garde une liberté réelle de penser, de s'associer et de se gouverner, contre tout pouvoir, même majoritaire ou bienveillant. La justice suppose donc des limites au pouvoir de la majorité.
Donc une société juste protège d'abord les libertés de chacun, y compris contre la majorité et contre un État protecteur, et elle entretient les habitudes qui permettent de les défendre (associations, liberté locale, liberté de la presse).

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où la majorité est toute-puissante, où l'opinion écrase les dissidents, et où pourtant la société est juste, parce que les dissidents sont minoritaires et que la justice se définit comme ce que veut la majorité.
Avec P5, l'argument est valide. Sans elle, Tocqueville décrit des dangers (P1 à P4), mais on n'en déduit pas encore que la justice exige des limites : on pourrait juger ces dangers acceptables en échange de l'égalité ou de la sécurité. Tocqueville lui-même tient la démocratie pour juste et inévitable ; il ne rejette pas la majorité, il en veut les limites.
Analogie. Un arbitre choisi par l'équipe qui mène ne rend pas un match juste, même s'il est aimable et sourit. Pour que le jeu soit juste, il faut que l'arbitre puisse aussi siffler contre le plus fort.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Jean-Jacques Rousseau 1762 · attaque la prémisse 5

Bien avant Tocqueville, Rousseau soutient que la volonté générale, formée par des citoyens égaux qui décident de ce qui leur est commun, ne peut pas être injuste envers eux : chacun s'y soumet à lui-même. Selon cette idée, limiter la volonté générale au nom de la liberté individuelle, c'est faire passer l'intérêt particulier avant la loi que tous ont voulue.

Tocqueville répond
résumé : son texte n'est pas encore dans notre corpus voir l'argument
Tocqueville 1835 · Réponse de Tocqueville
Tocqueville refuse que la volonté du peuple soit sans limite : le droit d'un peuple s'arrête là où commence ce qui est juste. Une loi générale, qui porte le nom de Justice, a été faite et sanctionnée par la majorité de l'humanité, et une nation est comme un jury chargé de la représenter. Il écrit aussi que c'est un principe impie de dire qu'un peuple a le droit de tout faire.
Où en est le débat (notre résumé)Rousseau fonde la liberté sur l'obéissance à la loi que l'on s'est donnée ; Tocqueville tient que certaines limites s'imposent à toute volonté collective. Le désaccord de fond : ces limites viennent-elles d'une justice antérieure à la décision du peuple, ou le peuple est-il seul juge de ce qui est juste ?
J
Jeremy Waldron 1993 · attaque la prémisse 5

Quand des citoyens sont en désaccord sur les droits, il est plus respectueux de leur égalité de trancher par un vote que de confier la question à quelques juges non élus. Les limites à la majorité ne sont pas neutres : elles donnent le dernier mot à un petit groupe, tout aussi capable de se tromper.

un défenseur répond
R
Ronald Dworkin défenseur de l'argument · 1996
Résumé : Dworkin soutient que la démocratie véritable n'est pas la simple règle de la majorité, mais une démocratie où tous sont traités comme des égaux. Si un vote prive une minorité de ses droits fondamentaux, ce n'est plus de la démocratie, et un tribunal qui le corrige peut la servir.
Où en est le débat (notre résumé)Tocqueville et Dworkin veulent que des droits limitent la majorité ; Waldron conteste que cette limite doive être confiée à des juges. Le désaccord de fond : qui doit trancher quand des citoyens de bonne foi ne s'entendent pas sur les droits ?
T
T. H. Marshall 1950 · attaque la prémisse 4

Pour Marshall, un État qui garantit l'éducation, la santé et un revenu minimum n'endort pas la liberté : il rend possible l'exercice des droits civils et politiques à ceux qui n'ont pas les moyens de les exercer. Sans droits sociaux, la citoyenneté reste formelle.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1950, après sa mort (1859).
Le débat continue (notre résumé) Tocqueville est mort en 1859, près d'un siècle avant ce texte. Ses héritiers disent qu'un État-providence peut protéger sans prendre en charge : le danger tient à la manière (mesures qui poussent à la passivité) plus qu'au principe. Les partisans de Marshall répondent que l'exclusion sociale prive aussi de liberté, et que le risque de dépendance se combat par la participation, pas par le retrait.