QuestionsQu'est-ce qu'une société juste ?On ne force quelqu'un que pour l'empêcher de nuire aux autres
Qu'est-ce qu'une société juste ?Les libertés

On ne force quelqu'un que pour l'empêcher de nuire aux autres

Le principe de non-nuisance (harm principle)

John Stuart Mill 1806 · 1873Une action est bonne si elle augmente le bonheur, mais tous les plaisirs ne se valent pas.
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Ce qu'il soutient

La seule raison légitime d'user de la force contre un membre de la société est de l'empêcher de nuire aux autres. Son propre bien, physique ou moral, n'est pas une raison suffisante.

Pourquoi

Quand la société impose sa façon de vivre à une minorité, elle a autant de chances de se tromper que d'avoir raison.

En bref

« On ne force quelqu'un que pour l'empêcher de nuire aux autres » est un argument de John Stuart Mill (De la liberté (On Liberty), 1859, chap. I et IV, 1859) sur la question « Qu'est-ce qu'une société juste ? » (réponse : les libertés). Sa thèse : La seule raison légitime d'user de la force contre un membre de la société est de l'empêcher de nuire aux autres. Son propre bien, physique ou moral, n'est pas une raison suffisante. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P4). AskPhilosophy présente 4 objections, dont 3 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

De la liberté (On Liberty), 1859, chap. I et IV
Valide avec une prémisse implicite

Doit-on empêcher quelqu'un de se faire du mal à lui-même ? Interdire la drogue, imposer la ceinture de sécurité, punir ce que la majorité juge immoral ? Dans De la liberté (1859), John Stuart Mill répond par une règle simple. La société peut contraindre un adulte dans un seul cas : pour l'empêcher de nuire à autrui. Son propre bien, physique ou moral, n'est pas une raison suffisante. On peut lui parler, le raisonner, le supplier, pas le forcer. Mill n'appuie pas cette règle sur un droit abstrait mais sur l'utilité de tous. Ce principe est devenu la référence des débats sur la liberté individuelle.

P1Le critère ultime en morale est l'utilité, comprise au sens large : fondée sur les intérêts permanents de l'être humain comme être capable de progresser.
P2Quand la société impose à une minorité sa façon de mener sa vie personnelle, elle a autant de chances de se tromper que d'avoir raison : l'opinion du public y est, au mieux, l'opinion de certains sur ce qui est bon pour d'autres.
P3Donc, au nom de l'utilité, la contrainte extérieure n'est autorisée que pour les actes qui touchent aux intérêts d'autrui.
P4 · prémisse impliciteLe bien propre d'une personne (sa santé, sa vertu, son bonheur) relève de la part de sa conduite qui ne concerne qu'elle-même.
Donc la seule raison légitime d'user de la force contre un membre de la société est de l'empêcher de nuire aux autres. Son propre bien, physique ou moral, n'est pas une raison suffisante.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P4, l'ordinateur trouve un monde où la contrainte n'est autorisée que pour les actes qui touchent autrui, mais où le bien propre d'une personne compte parmi ces actes (parce que sa santé ou sa vertu concerne toute la société) : on pourrait alors légitimement la contraindre pour son bien.
Valide avec P4. P1 à P3 donnent : on ne peut contraindre que pour les actes qui touchent autrui. Pour conclure que le bien propre de la personne n'est pas une raison, il faut P4 : l'individu est seul concerné par son propre bien. Mill l'écrit (« sur lui-même, sur son propre corps et son propre esprit, l'individu est souverain »), mais c'est justement le point que les critiques attaquent : ce que je fais à moi-même ne retombe-t-il jamais sur les autres ? Attention aussi à l'étape P2 : Mill ne prouve pas que l'État se trompe toujours, seulement qu'il se trompe aussi souvent qu'il a raison dans ce domaine.
Analogie. Pense à ton téléphone. Tes parents peuvent te dire que tu y passes trop de temps, te montrer des chiffres, te supplier d'arrêter. Mill dit que c'est parfait. Mais s'ils le confisquent pour ton bien, ils dépassent la ligne. Ils auraient le droit d'intervenir si tu t'en servais pour harceler quelqu'un.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

James Fitzjames Stephen 1873 · attaque la prémisse 3

Mill énonce son principe mais ne le prouve presque pas : les chapitres suivants le répètent plus qu'ils ne l'argumentent. Un principe aussi important a besoin d'être démontré, et Stephen soutient qu'il ne l'est pas.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1873, après sa mort (1873).
Où en est le débat (notre résumé)Stephen reconnaît que les chapitres II à IV peuvent se lire comme des preuves de parties distinctes du principe (la discussion libre est bonne, l'individualité est un élément du bien-être), mais pas du principe tout entier. Le désaccord porte sur ce qui compte comme preuve en éthique. Notre résumé.
James Fitzjames Stephen 1873 · attaque la conclusion

Mill accepte que la désapprobation des autres pèse sur celui qui se conduit mal. Alors pourquoi serait-il toujours faux de punir l'ivrognerie par une amende, et toujours juste de la punir par le mépris ? Stephen ne voit pas sur quoi repose la différence : dans les deux cas, la société fait souffrir quelqu'un parce qu'elle désapprouve sa conduite.

Mill répond
Mill Ce que Mill écrit (il ne répond pas à Stephen, mais il fait cette distinction)
Mill soutient que les seuls désagréments qu'on doit subir pour la part de sa conduite qui ne concerne que soi sont ceux qui sont inséparables du jugement défavorable des autres. Les actes qui nuisent à autrui, eux, demandent un tout autre traitement.
Où en est le débat (notre résumé)Stephen demande une différence de principe entre sanction sociale et sanction légale ; Mill la place dans le caractère spontané des réactions des autres, par opposition à une punition organisée. Le désaccord de fond est de savoir si cette ligne est assez nette pour porter tout le principe. Notre résumé.
P
Patrick Devlin 1959 · attaque la conclusion

Une société tient par une morale commune, comme elle tient par un gouvernement. Si des actes que presque tous jugent immoraux se répandent, la société risque de se défaire, comme sous l'effet d'une trahison. Elle a donc le droit d'utiliser la loi pour se défendre contre l'immoralité en elle-même, même quand personne n'est directement lésé.

un défenseur répond
Pas de réponse possible : objection formulée en 1959, après sa mort (1873).
H
H. L. A. Hart défenseur de l'argument · 1963
Résumé : Hart soutient que Devlin n'apporte aucune preuve qu'un écart par rapport à la morale commune détruise une société. Il distingue l'existence d'une morale partagée, nécessaire, et le contenu précis de cette morale, qui change sans que la société disparaisse. Il garde le principe de Mill : l'immoralité seule n'est pas une raison de punir.
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord de fond est factuel et moral à la fois : une société peut-elle survivre à un changement de ses mœurs (Hart : oui, elle change) ou cela la menace-t-il (Devlin : oui, comme une trahison) ? Et l'indignation commune suffit-elle à justifier une loi ? Notre résumé.
B
Bernard E. Harcourt 1999 · attaque la prémisse 4

Le mot « nuire » ne porte aucune frontière claire. Chaque camp prétend que ce qu'il combat nuit à quelqu'un : la pornographie, la drogue, ce que les uns appellent immoral. Une fois que tout peut être décrit comme un dommage, le principe ne tranche plus rien, il sert aux deux côtés.

Mill répond
John Stuart Mill Ce que Mill écrit (bien avant l'objection)
Mill répond d'avance en distinguant le tort réel du simple dégoût : le sentiment d'une personne choquée par la croyance d'une autre n'a rien à voir avec le dommage que subit celui à qui on prend sa bourse. Il pose aussi une limite pour les proches : le dommage compte quand on viole une obligation précise envers quelqu'un, pas pour la simple peine que cause sa conduite.
J
Joel Feinberg 1984
Résumé : Feinberg précise le principe. Nuire, c'est faire reculer les intérêts d'une personne d'une façon qui viole ses droits. Il traite à part l'offense (ce qui choque ou dégoûte) : elle peut, dans certains cas, justifier une limite, mais elle est un autre principe que le dommage.
Où en est le débat (notre résumé)Les défenseurs du principe (Feinberg) lui donnent une définition plus précise du dommage et séparent l'offense ; Harcourt juge que ces définitions sont elles-mêmes discutées et ne tranchent pas les cas difficiles. Le désaccord de fond est de savoir si le principe peut exister sans une théorie morale du dommage. Notre résumé.