QuestionsFaut-il toujours obéir à la loi ?Gouverner, c'est faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qu'on nous fasse : refuser de participer plutôt que renverser
Faut-il toujours obéir à la loi ?Pas de maître

Gouverner, c'est faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qu'on nous fasse : refuser de participer plutôt que renverser

Le Royaume de Dieu est en vous ; la non-résistance au mal par la violence

Léon Tolstoï 1828 · 1910À cinquante ans, il ne voit plus de sens à rien ; il le retrouve dans la foi des gens simples.
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Ce qu'il soutient

Le christianisme, bien compris, met fin à l'État : aucun gouvernement n'a d'autorité légitime sur nous, et la façon d'en sortir est que chacun refuse de prendre part à la violence d'État.

Pourquoi

Gouverner, c'est employer la force, donc faire aux autres ce qu'on ne voudrait pas subir : le seul remède est de refuser d'y prendre part.

En bref

« Gouverner, c'est faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas qu'on nous fasse : refuser de participer plutôt que renverser » est un argument de Léon Tolstoï (Tolstoï, Le Royaume de Dieu est en vous, 1893 (chap. 7 et 10), 1893) sur la question « Faut-il toujours obéir à la loi ? » (réponse : pas de maître). Sa thèse : Le christianisme, bien compris, met fin à l'État : aucun gouvernement n'a d'autorité légitime sur nous, et la façon d'en sortir est que chacun refuse de prendre part à la violence d'État. Selon la vérification logique d'AskPhilosophy (solveur Z3), l'argument est valide à condition d'admettre une prémisse que l'auteur ne formule pas (P5). AskPhilosophy présente 3 objections, dont 1 avec une réponse documentée, et le texte original de chaque prémisse, vérifié mot pour mot.

Tolstoï, Le Royaume de Dieu est en vous, 1893 (chap. 7 et 10)
Valide avec une prémisse implicite

Un État peut-il avoir sur nous une autorité légitime, s'il repose sur la contrainte ? Tolstoï part d'une règle simple, la règle d'or de l'Évangile : ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fasse. Gouverner, c'est employer la force, donc faire à autrui ce qu'on ne voudrait pas pour soi. Il ajoute deux constats : la force ne protège pas la société, qui tient malgré elle, et l'État n'est plus nécessaire pour que les gens coopèrent. Il ne conclut pas par la révolution : pour lui, les révolutions de l'histoire ne font que remplacer un pouvoir par un autre. Sa voie est le refus de participer (à l'armée, aux tribunaux, à l'administration), chacun selon sa conscience. Il dit lui-même qu'on ne peut pas démontrer en général que l'État est inutile : il parle pour celui qui ne peut plus le soutenir.

P1Gouverner, c'est employer la force. Employer la force, c'est faire à celui sur qui elle s'exerce ce qu'il n'aime pas et que celui qui l'emploie n'aimerait certainement pas qu'on lui fasse. Gouverner, c'est donc faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'on nous fasse, c'est-à-dire faire le mal.
P2La violence ne soutient pas l'organisation sociale : elle l'empêche d'être ce qu'elle pourrait être. La société est aussi bonne qu'elle l'est non à cause de la force, mais malgré elle.
P3L'État n'est plus nécessaire pour que les gens coopèrent. Les moyens de communication leur permettent de former seuls des sociétés, associations et congrès à but scientifique, économique ou politique. Le gouvernement est plus souvent un obstacle qu'une aide.
P4On ne peut pas démontrer en général la nécessité ou le tort des gouvernements. Chacun sait seulement ce dont il a besoin et ce qu'il peut ou ne peut pas faire. Celui qui n'a pas besoin de se séparer des autres nations ne peut admettre qu'il appartienne à un État ni qu'il doive allégeance à un gouvernement : la sortie est ce refus personnel de participer.
P5 · prémisse impliciteUne institution qui repose sur un mal (la contrainte exercée sur autrui), qui ne protège pas par cette contrainte et dont on peut se passer, n'a aucune autorité légitime sur ceux qu'elle contraint.
Donc le christianisme, bien compris, met fin à l'État : aucun gouvernement n'a d'autorité légitime sur nous, et la façon d'en sortir est que chacun refuse de prendre part à la violence d'État.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un cas où gouverner est un mal, où la force ne protège pas et où l'État est dispensable, et où pourtant l'État garde une autorité légitime : une autorité peut rester légitime en usant d'un moyen discutable si ce moyen est le moins mauvais.
Sans la prémisse cachée P5, les prémisses disent que gouverner est un mal, que la force ne protège pas, que l'État est dispensable et que la sortie est le refus. Il faut ajouter que cela suffit à lui ôter toute autorité légitime. Tolstoï l'affirme à partir du Sermon sur la montagne. Ses adversaires peuvent accepter les premières prémisses sans accepter ce pas.
Analogie. Un homme refuse de servir de gardien dans une prison où il juge qu'on enferme des innocents. Il ne mène pas d'émeute, il ne prétend pas prouver que toutes les prisons sont inutiles. Il dit : « Moi, je ne peux pas faire cela. » Tolstoï propose que chacun fasse ce geste à l'égard de la guerre, du tribunal et de l'impôt, jusqu'à ce que l'État ne trouve plus personne pour le servir.

Objections

3

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Thomas Hobbes 1651 · attaque la prémisse 3

Hobbes décrit ce qui arrive là où il n'y a pas de pouvoir commun : il n'y a pas de place pour l'industrie, parce que son fruit est incertain, et par conséquent pas de culture de la terre. Sans un pouvoir qui tienne tout le monde en respect, chacun a peur de chacun. La coopération que Tolstoï croit possible sans l'État suppose un ordre que l'État seul garantit.

Tolstoï répond
Léon Tolstoï 1893 · Tolstoï, par avance
Tolstoï cite l'argument : sans le pouvoir du gouvernement, les plus méchants opprimeraient les moins méchants. Il répond par l'histoire : quand les Égyptiens ont conquis les Juifs, les Romains les Grecs, les Barbares les Romains, les vainqueurs étaient-ils toujours meilleurs ? Et quand le pouvoir passe, dans un État, d'un personnage à un autre, passe-t-il toujours d'un pire à un meilleur ?
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Tolstoï répond à l'objection sous sa forme « les méchants gouverneraient », qui est un peu différente de celle de Hobbes (la peur de chacun envers chacun). Hobbes et Tolstoï ne partent pas de la même nature humaine. Tolstoï dit ailleurs qu'on ne peut pas démontrer en général la nécessité ou le tort des gouvernements.
Où en est le débat (notre résumé)Hobbes : sans pouvoir commun, la peur et l'insécurité empêchent toute coopération durable. Tolstoï : le pouvoir n'est pas tenu par les meilleurs, et la violence d'État n'est pas ce qui tient la société. Le désaccord de fond demeure : la coopération sociale tient-elle à la contrainte ou malgré elle ?
Max Weber 1919 · attaque la prémisse 1

Weber distingue l'éthique de conviction, qui juge un acte selon sa conformité à un principe, et l'éthique de responsabilité, qui répond de ses conséquences prévisibles. Pour lui, la règle de l'Évangile de ne pas résister au mal par la violence est une éthique absolue qui convient à un saint. Dès qu'on doit répondre des conséquences d'un refus de la force, y compris pour d'autres personnes, la politique exige parfois de s'en servir.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1919, après sa mort (1910).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Weber écrit neuf ans après la mort de Tolstoï, qui n'a pas pu répondre. Tolstoï assume déjà que sa position est celle d'une conscience qui ne dit pas « il faut que tout le monde fasse ainsi » mais « moi, je ne peux pas ». Il maintient aussi que la force ne protège pas et que les conséquences qu'on lui attribue sont à discuter. Les deux s'opposent sur l'une des prémisses : l'usage de la force est-il un mal à éviter à tout prix ?
Où en est le débat (notre résumé)Weber : on ne peut renoncer à la force sans répondre des conséquences pour les autres. Tolstoï : la force fait elle-même le mal qu'elle prétend éviter, et ne protège pas. Le désaccord de fond demeure : à qui revient de juger si la force est nécessaire, et sur quelles conséquences ?
John Rawls 1971 · attaque la prémisse 5

Rawls soutient que nous avons un devoir naturel de justice : soutenir et respecter les institutions justes qui existent et s'appliquent à nous. Et ceux qui profitent d'arrangements équitables doivent à leur tour faire leur part. Un État dont les institutions sont justes a donc une autorité légitime, même s'il emploie la contrainte.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1971, après sa mort (1910).
Le débat continue (notre résumé) Notre résumé : Rawls écrit près de quatre-vingts ans après Tolstoï. Il accepte que l'État contraigne ; il dit que la contrainte est légitime si les institutions sont justes. Tolstoï refuse justement qu'on puisse déduire un devoir d'obéir d'une justice des institutions, puisque la contrainte est ce qu'il juge mauvais en elle-même.
Où en est le débat (notre résumé)Rawls : la justice des institutions fonde un devoir d'y obéir. Tolstoï : la contrainte est un mal en elle-même, et aucun devoir ne la rend légitime. Le désaccord de fond demeure : la contrainte peut-elle être juste si elle sert une institution juste ?