PhilosophesAristote

Aristote

Observer, classer, raisonner : le bonheur par la vertu.

Aristotélisme384 – 322 av. J.-C. GrèceNaturalisteLogicienÉthique des vertusPenseur politique
Éthique à Nicomaque, VIII 2-4 et IX 4, 9 (vers 335 av. J.-C.)

Il y a trois espèces d'amitié, et seule celle de la vertu veut le bien de l'ami pour lui-même

Ce qu'il soutient

Seule l'amitié fondée sur la vertu est parfaite : c'est la seule où l'on aime vraiment l'autre, c'est-à-dire où l'on veut son bien pour lui-même, et la seule qui dure. Les autres sont des amitiés par ressemblance.

Pourquoi

On peut aimer pour l'utile, le plaisir ou la vertu ; seule la vertu, stable, fait vouloir le bien de l'ami pour lui-même.

Valide avec une prémisse implicite

Pour Aristote, il n'y a pas d'abord un sentiment mystérieux : il y a des raisons d'aimer quelqu'un. On peut aimer une personne parce qu'elle nous est utile, parce qu'elle nous plaît, ou parce qu'elle est bonne. Dans les deux premiers cas, on aime en réalité ce qu'elle nous apporte, et le lien se défait quand cela cesse. Dans le troisième cas, on veut du bien à l'ami pour lui-même, et le lien dure autant que sa vertu. Voilà pourquoi cet argument est rangé dans le camp « vouloir le bien de l'autre » : aimer, c'est d'abord une volonté tournée vers l'autre, pas une émotion qui vient et qui part. Aristote ajoute que l'ami est « un autre soi-même ».

P1On peut aimer quelqu'un pour trois raisons : parce qu'il est utile, parce qu'il est agréable, ou parce qu'il est bon. Il y a donc trois espèces d'amitié.
P2Quand on aime pour l'utile ou pour l'agréable, on n'aime pas l'autre pour ce qu'il est, mais pour le bien ou le plaisir qu'il nous procure. Ces amitiés se défont quand il cesse d'être utile ou agréable.
P3Quand on aime l'autre pour sa vertu, on veut son bien pour lui-même, et non par accident. Comme la vertu est stable, cette amitié dure tant que les amis restent bons.
P4Dans cette amitié, l'ami est « un autre soi-même » : on se conduit envers lui comme envers soi.
P5 · prémisse impliciteUne amitié est parfaite si et seulement si l'on y veut le bien de l'autre pour lui-même et si elle dure.
Donc seule l'amitié fondée sur la vertu est parfaite : c'est la seule où l'on aime vraiment l'autre, c'est-à-dire où l'on veut son bien pour lui-même, et la seule qui dure. Les autres sont des amitiés par ressemblance.

clique sur une prémisse pour la rejeter

Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P5, l'ordinateur trouve un monde où l'amitié par vertu veut le bien de l'ami et dure, où les deux autres ne le font pas, et où pourtant une amitié par utilité est appelée « parfaite » : rien ne l'interdit si « parfaite » ne veut rien dire de précis.
Valide avec P5, une prémisse qu'Aristote ne formule pas ainsi mais qui résume son passage : « parfaite » veut dire à la fois « pour lui-même » et « durable ». Sans P5, rien ne relie le mot « parfaite » aux deux critères. Pour résister à l'argument, il faut nier P5 (par exemple dire qu'une amitié peut être parfaite sans durer) ou P1 (dire qu'il y a d'autres raisons d'aimer que ces trois-là).
Analogie. C'est comme la différence entre un client fidèle et un vrai ami de la maison. Le client revient tant que les prix sont bons : si un concurrent fait mieux, il part. L'ami vient pour ceux qui y vivent, et il revient même quand la maison n'a plus rien à lui offrir.

Objections

4

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Michel de Montaigne 1580 · attaque la prémisse 3

Dans « De l'amitié » (Essais, I, 28), Montaigne dit que ce qu'on appelle d'ordinaire amis et amitiés ne sont que des « accointances » nouées par occasion ou par commodité. Son amitié avec La Boétie est d'une autre nature : les âmes s'y mêlent au point de ne plus retrouver la couture qui les a jointes. Si on le presse de dire pourquoi il l'aimait, il ne peut répondre que « Par ce que c'estoit luy ; par ce que c'estoit moy. » Pour lui, on ne peut pas donner la raison d'une telle amitié, pas même la vertu de l'ami.

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1580, après sa mort (-322).
Le débat continue (notre résumé) Montaigne ne contredit pas Aristote sur tout : comme lui, il met son amitié très au-dessus de celles de l'occasion et de la commodité, et il la veut pour elle-même. Il refuse seulement de l'expliquer par des qualités qu'on énumère. Aristote, lui, demande du temps : on ne peut se connaître avant d'avoir consommé ensemble « plus d'un boisseau de sel », dit le proverbe qu'il cite (VIII 3). Cela laisse de la place à un attachement que la seule vertu n'explique pas. Notre lecture.
Où en est le débat (notre résumé)Les deux descriptions sont encore défendues. Le désaccord de fond est de savoir si l'on aime quelqu'un pour des raisons (ses qualités, sa vertu) ou si l'amour précède les raisons et les fait paraître après coup. Point ouvert.
Emmanuel Kant 1797 · attaque la prémisse 3

Dans la Doctrine de la vertu (§ 46), Kant définit l'amitié parfaite comme « l'union de deux personnes par un amour et un respect égaux et réciproques ». Il retient d'Aristote que l'amitié ne peut pas reposer sur l'avantage mutuel. Mais il ajoute une difficulté : l'amour attire, le respect tient à distance, et les deux sont difficiles à équilibrer. Un ami qui, par bienveillance, relève les fautes de l'autre peut le blesser dans son estime. Vouloir le bien de l'ami ne suffit donc pas : il faut aussi garder la bonne distance. Kant cite d'ailleurs Aristote : « Mes chers amis, il n'y a pas d'ami ! », pour dire que l'amitié parfaite est une idée qu'on poursuit, rarement atteinte.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 1797, après sa mort (-322).
Le débat continue (notre résumé) Kant n'attaque pas Aristote : il complète sa description. Pour Aristote aussi, l'amitié de vertu ne demande pas de flatter l'ami. La question qui reste est de savoir si le respect est déjà contenu dans le fait de vouloir le bien de l'autre « pour lui-même », ou s'il est une exigence en plus. Notre lecture.
Où en est le débat (notre résumé)Les lecteurs voient surtout une complémentarité. Le point de désaccord est de savoir si la bienveillance suffit à définir l'amour, ou s'il faut y ajouter un second élément (le respect, la distance). Point ouvert.
Diotime (dans le Banquet de Platon) 380 av. J.-C. · attaque la prémisse 3

Dans le Banquet, Diotime décrit l'échelle de l'amour. On commence par aimer un beau corps, puis on comprend que la beauté d'un corps est sœur de celle des autres corps, et on apprend à relâcher la passion pour un seul en la regardant comme une petitesse. L'amour monte ensuite vers la beauté des âmes, puis vers le beau lui-même. Pour elle, l'amour ne s'arrête pas à une personne : il se sert d'elle comme d'un échelon vers le beau. Ce n'est pas vouloir le bien de l'aimé pour lui-même.

sans réponse
voir l'argument
Nous n'avons pas encore relevé de réponse directe d'Aristote dans ses textes.
Le débat continue (notre résumé) Le texte de Platon est antérieur à Aristote et ne le vise pas. Aristote, qui critique ailleurs l'idée platonicienne du Bien, décrit une amitié qui s'attache à une personne précise, « un autre soi-même ». Nous n'avons pas trouvé dans ces livres de réponse directe à Diotime. Notre résumé.
Où en est le débat (notre résumé)Les deux descriptions de l'amour sont encore défendues. Le désaccord de fond est de savoir si l'amour vise d'abord une valeur (le beau, le bien) à travers les personnes, ou d'abord une personne irremplaçable. Point ouvert.
Søren Kierkegaard 1847 · attaque la prémisse 4

Dans Les Œuvres de l'amour, Kierkegaard remarque que l'aimé et l'ami sont appelés, « de façon étrange et profonde », « l'autre moi », « l'autre soi ». Or l'égoïsme se loge dans le moi. Aimer « l'autre moi » serait donc encore une forme d'amour de soi. Il cite la formule en général, sans nommer Aristote dans ce passage. Pour lui, l'amitié choisie, même dévouée, garde un reste d'amour de soi.

Aristote répond
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Aristote Aristote, sur l'amour de soi (IX 8)
Dans le livre IX, Aristote se demande s'il faut s'aimer soi-même ou aimer les autres, et distingue deux amours de soi : celui du méchant, qui s'attribue plus d'argent, d'honneurs et de plaisirs, et celui de l'homme de bien. Ce dernier est prêt à tout faire pour ses amis, même à mourir pour eux. Il sacrifie richesses et honneurs pour s'assurer à lui-même ce qu'il y a de beau et d'honorable.
Le débat continue (notre résumé) Aristote ne nie pas que l'homme de bien se cherche lui-même : il dit que ce qu'il cherche, c'est le beau. Kierkegaard soutient que toute préférence pour un seul être garde de la complaisance pour soi. La question est donc de savoir si un amour de soi « noble » reste de l'amour de soi. Nous n'avons pas trouvé de passage où l'un discute l'autre. Notre résumé.
Où en est le débat (notre résumé)Le désaccord de fond est de savoir si vouloir le bien de quelqu'un parce qu'il est « comme moi » est un don ou une extension de soi. Point ouvert.