PhilosophesRené Descartes

René Descartes

Douter de tout pour trouver ce qui résiste au doute.

Rationalisme1596 – 1650 FranceRationalisteDualisteThéisteMathématicien
Discours de la méthode, V, 1637 ; lettres à Newcastle (1646) et à More (1649)

Les bêtes sont des machines : elles n'ont pas de pensée

Ce qu'il soutient

Les bêtes n'ont pas de pensée : c'est la nature qui agit en elles, selon la disposition de leurs organes, comme dans une machine.

Pourquoi

Si une bête pensait, elle le montrerait par des paroles ou des signes ; aucune ne l'a jamais fait, même la mieux née.

Valide avec une prémisse implicite

Pour Descartes, le corps d'un animal est une machine, un mécanisme très fin comme une horloge. Reste à savoir si l'animal, en plus, pense. Descartes répond que non, pour deux raisons. D'abord, aucun animal n'a jamais utilisé des mots ou des signes pour dire ce qu'il pense, alors que tout homme le fait, même un sourd-muet : ce n'est pas faute d'organes, puisque les perroquets prononcent des mots. Ensuite, ce que les animaux font de merveilleux, parfois mieux que nous, s'explique par la disposition de leurs organes, comme une horloge qui donne l'heure plus juste que nous. Une nuance compte beaucoup, et Descartes la souligne dans sa lettre de 1649 à Henry More : il nie la pensée, pas la vie ni la sensation au sens de mouvement du corps (la sensation « en tant qu'elle dépend de l'organe corporel »). Il dit aussi qu'on ne peut pas démontrer que les bêtes ne pensent pas : il juge seulement que c'est ce qui est le plus probable. Or, pour lui, penser veut dire tout ce dont on a conscience (Principes I, 9). Dans la question « Les animaux comptent-ils autant que nous ? », cet argument soutient le camp « L'humain d'abord » : si les bêtes ne pensent pas, on ne leur doit rien comme à des êtres pensants. Les spécialistes discutent de ce que Descartes leur accorde au juste (notre résumé).

P1 · prémisse impliciteSi une bête avait des pensées, elles se verraient : soit dans des paroles ou des signes pour les dire, soit dans des actions que seule une pensée pourrait expliquer. Les chiens et d'autres animaux nous expriment leurs passions : ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s'ils en avaient. En dehors de la parole et des signes faits à propos, aucune action extérieure ne peut assurer qu'un corps n'est pas seulement une machine.
P2Aucune bête, même la mieux née, n'a jamais usé de paroles ou de signes pour faire connaître des pensées, alors qu'aucun homme n'en est incapable, même les plus bornés ou les sourds et muets qui inventent leurs signes. Ce n'est pas faute d'organes : les pies et les perroquets prononcent des mots, mais sans montrer qu'ils pensent ce qu'ils disent.
P3Ce que les bêtes font de remarquable, même mieux que nous, ne prouve pas qu'elles ont de l'esprit : sinon elles en auraient plus que nous et feraient mieux en toutes choses. Cela montre plutôt que la nature agit en elles selon la disposition de leurs organes, comme dans une horloge, qui mesure le temps plus justement que nous. Les hirondelles qui reviennent au printemps, les abeilles, agissent ainsi comme des horloges.
Donc les bêtes n'ont pas de pensée : c'est la nature qui agit en elles, selon la disposition de leurs organes, comme dans une machine.

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Si tu acceptes toutes les prémisses, la logique t'oblige à accepter la conclusion. Le débat porte donc sur les prémisses.
Vérifié par un solveur logique : impossible que toutes les prémisses soient vraies et la conclusion fausse.
Sans la prémisse implicite : Sans P1, l'ordinateur trouve un cas où la bête ne parle pas et agit comme une machine, et où pourtant elle pense : une pensée silencieuse, sans aucune trace que nous sachions lire. L'argument ne montre l'absence de pensée que si l'on admet que toute pensée se montre.
L'argument est valide. P1 est la prémisse cachée : si une bête pensait, on le verrait, dans le langage ou dans des actes que le mécanisme n'explique pas. P2 dit qu'on ne voit aucun langage chez les bêtes. P3 dit qu'on ne voit aucun acte qui dépasse le mécanisme. Donc elles ne pensent pas (c'est la forme du raisonnement par disjonction : si l'une des deux traces était présente, on pourrait conclure à la pensée). Qui refuse la conclusion peut contester P1 (une pensée peut exister sans se montrer par des signes que nous reconnaissons), P2 (les animaux communiquent, mais nous ne comprenons pas leurs signes) ou P3 (certains actes sont mieux expliqués par la pensée). Descartes lui-même, dans sa lettre à More, présente la conclusion comme la plus probable, non comme démontrée.
Analogie. Un enfant devant un jouet qui dit « maman » quand on appuie sur son ventre ne croit pas que le jouet pense : il a vu qu'il répète toujours la même chose, quoi qu'on lui dise. Descartes dit la même chose du perroquet et du chien : ils ont des signaux liés à leurs envies, mais jamais de discours inventé pour dire une idée nouvelle.

Objections

5

Chaque objection est une conversation : clique pour voir qui répond, et où en est le débat.

Michel de Montaigne 1580 · attaque la prémisse 2

Quand il joue avec sa chatte, qui sait si elle ne passe pas son temps avec lui plus qu'il ne le fait avec elle ? Nous nous amusons mutuellement de nos singeries : s'il a son heure pour commencer ou refuser, elle a la sienne. Nous ne savons donc pas ce que les bêtes se disent ni ce qu'elles nous disent.

Descartes répond
voir l'argument
Descartes 1646 · Descartes (lettre à Newcastle, qui nomme Montaigne)
On ne peut pas dire que les bêtes parlent entre elles et que nous ne les entendons pas : car, comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s'ils en avaient.
Où en est le débat (notre résumé)Point disputé. Descartes tient que si les bêtes avaient des pensées, nous les verrions exprimées comme leurs passions. Montaigne répond, d'avance, que notre ignorance de leur langage ne prouve pas qu'elles n'en ont pas. Aujourd'hui, l'étude de la communication animale a montré des systèmes de signaux riches, mais on discute encore s'ils portent des pensées au sens de Descartes (notre résumé).
J
Jean de La Fontaine 1679 · attaque la prémisse 3

Dans son poème à Mme de La Sablière, il résume la thèse (la bête est une machine, tout se fait « par ressorts », sans sentiment ni âme), puis donne des exemples qui l'embarrassent. Un vieux cerf poursuivi lance un jeune cerf à sa place pour égarer les chiens : « Que de raisonnements pour conserver ses jours ! » Pour lui, de telles ruses sont dignes des plus grands chefs et ne ressemblent pas à des rouages.

Descartes répond
Descartes 1637 · Descartes (texte de 1637, écrit avant l'objection)
Il remarque que plusieurs animaux montrent plus d'industrie que nous en quelques actions, mais pas du tout en beaucoup d'autres. Donc ce qu'ils font mieux que nous ne prouve pas qu'ils ont de l'esprit : à ce compte, ils en auraient plus que nous en tout. C'est plutôt la nature qui agit en eux, comme dans une horloge.
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert. La Fontaine pense que la ruse du cerf est un raisonnement. Descartes répond d'avance que l'habileté dans un cas ne prouve pas l'esprit. Mais la réponse ne dit pas pourquoi une action habile qui s'adapte à une situation nouvelle (le cerf face à des chiens) serait mieux expliquée par des ressorts que par une pensée : c'est ce que La Fontaine conteste (notre résumé).
Jeremy Bentham 1789 · attaque la conclusion

Ce n'est pas la bonne question. Un cheval ou un chien adulte est de loin plus raisonnable et plus bavard qu'un bébé d'un jour, d'une semaine ou d'un mois. Mais même s'il en était autrement, cela ne changerait rien : la question n'est pas « Peuvent-ils raisonner ? », ni « Peuvent-ils parler ? », mais « Peuvent-ils souffrir ? ».

sans réponse
voir l'argument
Pas de réponse possible : objection formulée en 1789, après sa mort (1650).
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert. Même si Descartes avait raison sur la pensée, Bentham dit que cela ne règle rien : ce qui compte moralement, c'est de pouvoir souffrir. Mais Descartes nie justement que la bête ressente la douleur comme nous : pour lui, sans pensée, il n'y a pas de douleur éprouvée, seulement un mouvement du corps. Tout dépend donc de savoir si une sensation peut être vécue sans pensée au sens de Descartes (notre résumé).
D
Déclaration de Cambridge sur la conscience 2012 · attaque la conclusion

Un groupe de neuroscientifiques a déclaré que les preuves convergentes montrent que les animaux non humains ont les bases neuroanatomiques, neurochimiques et neurophysiologiques des états conscients, ainsi que la capacité d'avoir des comportements intentionnels. Pour Descartes, penser veut dire tout ce dont on a conscience : si la déclaration est juste, les animaux pensent au sens cartésien.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 2012, après sa mort (1650).
Le débat continue (notre résumé) Le texte parle de bases cérébrales de la conscience et d'états affectifs, il n'est pas une preuve directe : il conclut d'une ressemblance de cerveaux à une ressemblance de vécu. Descartes aurait pu répondre que la ressemblance des organes ne prouve rien (c'est la seule raison qu'il voit en faveur de la pensée des bêtes, lettre à More). Il définit pourtant la pensée par la conscience (Principes I, 9) : le désaccord porte donc sur les faits, plus sur les mots (notre résumé).
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert. La déclaration de 2012 est une prise de position d'un groupe de chercheurs, pas un consensus de toute la science. La question de savoir quels animaux ont une expérience vécue reste débattue (notre résumé).
D
Déclaration de New York sur la conscience animale 2024 · attaque la conclusion

Douze ans plus tard, des chercheurs et philosophes ont écrit qu'il existe un solide appui scientifique pour attribuer une expérience consciente aux autres mammifères et aux oiseaux. Ils ajoutent qu'il y a au moins une possibilité réaliste d'expérience consciente chez tous les vertébrés et chez de nombreux invertébrés.

sans réponse
Pas de réponse possible : objection formulée en 2024, après sa mort (1650).
Où en est le débat (notre résumé)Point ouvert. La déclaration de 2024 marque une prudence : elle parle d'appui solide pour les mammifères et les oiseaux, et seulement de possibilité réaliste pour les autres. Elle ne prétend pas que la question est close (notre résumé).